Sur un banc de couleur verte, une femme vêtue d’une robe imprimée, légère et courte, est assise. A son sein chantourné d’une dentelle délicate, un bébé tète un peu de lait, s’alanguissant dans cet effort (ou est-ce à cause de la chaleur un peu excessive de ce début d’après midi d’été ?), alors que passent devant eux, indifférents, deux hommes, leurs torses protégés d’une chemise blanche jumelle, cheminant à petits pas glissés sur l’allée nonchalante, irrégulière et sinueuse, qui conduit à ce sous bois de feuillus, que seul un cyprès noir, sauve, in extremis, de la monotonie. Et la banalité apparente de cette ultime vision s’exerce à modeler un rapport de souvenance : le jardin où, enfants, nous étions…
Alors que les prétendument jumeaux s’immobilisent, l’un ou l’autre (mais peut-être s’agit-il d’une pensée commune ?) aperçoit enfin la femme encore alanguie. Et (consigne d’un chorégraphe invisible ou bien ?), après la chute, il s’agit que le danseur se relève, sans que ce mouvement soit perceptible, traçant en quelques sortes, le trajet d’un somnambule qui passerait du rêve au cauchemar, mais comme imperceptiblement, ceci peut-être à cause de la mémoire de tous ces bébés tétant un peu de lait, qui les hante. Expérimentant ainsi le maintien d’une sensation que quelque chose pourrait arriver si… Ce qui correspond assez justement à la définition de la fragilité.
Et de nouveau, autour d’eux, le temps s’enfuit, mais calmement. Rayon de lune les nimbant à leur tour, transfigurant l’édifice de leurs mouvements, enfin fleurs comme :
fritillaires, ancolies ou ellébores, fleurs dont l’absence se manifeste à son tour, quoique tardivement, mais s’impose, comme une certitude absolue de… Mais reprenons : une femme est endormie dans une allée presque romantique, puisque chantournée de fleurs (mélancolies ou bien métaphores ?), un voile vaporeux effleurant son nombril délicat, nimbée de cette sorte de lumière calme, rayon de lune transfigurant comme immédiatement les coulisses d’un théâtre. Et de son corps maladif, tendu exagérément, s’esquisse le frétillement des jumeaux morts qui l’habitent.
Et (cette fois sans équivoque possible), deux hommes s’avancent dans le sous bois qu’ils habitent immédiatement, comme il le ferait des coulisses d’un théâtre, d’une tension presque excessive, ce qui transparaît dans l’anamorphose un peu maladive de leurs corps. Corps cependant semblablement chemisés de blanc, pantalonnés de noir et nudité de leurs pieds. Des jumeaux (la taille prééminente de l’un, attestant paradoxalement de cette juméléité), esquissant déjà quelques pas glissés et vaporeux, quoique le torse tendu encore, se balançant, s’effleurant,comme si des morts les habitaient, les portant sur leur dos.
Et dans le ciel, le sous bois mime comme une dentelle exquise, chantournant un sein (synecdote du bébé qui ?), et l’on demeure comme étonné de cette allégorie, dans ce lieu où sa manifestation matérielle, mère ou nourrice alimentant à son sein, un bébé, s’avère improbable, pour cause de carence de banc où pouvoir… Mais reprenons : une femme est alanguie dans une allée presque romantique, un voile caressant son nombril délicat, nimbée de cette sorte de lumière un peu cruelle (celle de certains de ces débuts d’après midi d’été excessivement ensoleillé), ainsi que son sein chantourné d’une dentelle exquise d’où assurément, s’écoule une goutte de lait, tombant à la lisière de ses fesses nues…
Puis (mais il faudrait interroger l’exactitude de cette chronologie, questionner cette certitude même, que l’on formule pourtant ainsi : une succession de regards sur…), puis (dès lors que l’on se résout finalement à cet ordonnancement), une population de feuillus formant par leur rassemblement un sous bois, par nature, ni sombre, ni serré, diverti par la présence d’un cyprès noir à l’odeur d’anis, présence signant là une certaine iconoclastie, enfin rassurante parmi cette trop grande similitude d’essences de feuillus qui projettent sur l’allée (comme on le dirait d’une image sur un écran), des entrelacs de tâches violettes, ombres paisibles de la transparence de ces feuilles, improvisées aussitôt comme : le voile caressant le nombril délicat d’une femme qui danse. Et la légèreté du vent brouillant ces entrelacs, invitant précisément à cette improvisation…
Vêtue d’une robe imprimée légère, courte, des cuisses très blanches. On rêve en les contemplant, à un lait de tendresse ou plus précisément à un bébé tétant un peu de lait, une goutte s’échappant du sein nourricier, chutant sur ces cuisses, les colorant. Et entre ces deux nuances de blanc (le blanc du lait et le blanc des cuisses), on fabrique un rapport d’exquisité que la pose de la dormeuse, nonchalante, irrégulière et sinueuse, suggère comme une évidence. Nue jusqu’à la lisière des fesses, et un gilet de très fine laine noire, minuscule on dirait, les manches seules visibles, recouvrant les bras, une femme est endormie dans cette allée, dans une position que l’on pourrait nommer comme celle dite du chien de fusil, sinueuse, ou bien d’une autre manière, comme fœtale (cette dernière nomination conçue peut-être à cause de la vision déjà évoquée, du bébé se nourrissant), les poings fermés et les genoux ramassés sur le corps : alanguie…
Une femme est endormie. Non pas sur un banc, car ce fut en fait la première impression qui advint, que l’on a pas décrite, mais que l’on a enregistrée, classée pourrait-on dire, dans le registre étrangeté d’une première impression, la raison pour laquelle on y revient déjà à cette première impression, cette étrangeté qui nous a saisi, cette absence de banc, donc. Absence de cette banquette peinte d’une couleur à l’huile généralement verte ou autre, non seulement afin de favoriser la conversation, mais encore pour une plus grande propreté : on imagine immédiatement ces lichens verts eux aussi, un peu visqueux qui s’y accrochent et leurs germes saprophytes…
D’abord une allée, nonchalante, irrégulière et sinueuse, nimbée dans l’éclairage un peu cruel de ce début d’après-midi d’été excessivement ensoleillée. Heure et jour où cette scène-ci se passe. Si l’on veut bien convenir qu’il se passe quelque chose ici, à ce moment-là où l’allée est regardée sous cette lumière d’été un peu douloureuse et alors que nous advient l’obligation, impérieuse et nécessaire, d’imaginer une autre saison : disons le printemps ou bien surtout l’automne, les rais déjà rasants du soleil et les ombres s’allongeant, pas encore spectrales, comme...
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