Toujours, je suis ce voyageur un peu décalé, jamais tout à fait là où il faudrait être et où peut-être, l’on m’attend. Peut-être est-ce à cause de ma façon de parcourir notre Terre qui est commune à tous et pourtant étrangère à chacun ? Peut-être est-ce simplement ma façon de parcourir la vie… Et cette fois, de nouveau décalé, en arrivant à La Rochelle, après un trajet en TGV, accompli dans la proximité d’un enfant, âgé de quelques semaines à peine, qui me faisait me souvenir combien un être de cet âge est si intéressant (peut-être simplement parce qu’il demeure pour quelques jours encore, véritablement étranger avec l’être humain qu’il va devenir pourtant, assurément). Mais cette fois, cependant, ce « décalage », je pouvais le cerner, le mesurer précisément à l’aune du temps qui passe : une semaine. La durée qui me séparait de cette fameuse Université d’Eté du Parti Socialiste dont les médias, tout à l’excitation de cette période pré-présidentielle, nous avait repu d’une foultitude de détails insignifiants. Et en déambulant dans la rue Saint Jean du Pérot où j’étudiais les cartes proposées par les restaurants qui encombrent les rez-de-chaussée des immeubles de cette rue (activité qui constituait une des raisons de ma visite ici), l’on m’indiquait la place des fantômes des responsables socialistes, qui le week-end précédent, avaient donné à saisir pour une improbable postérité, leur image détendues de clients ordinaires… La nuit largement entamée, je retrouvais, l’espace d’un instant, la justesse de ma place, au bout du quai faiblement éclairé d’une lumière un peu jaune. Le bassin était calme, mais l’on pressentait la force de la houle au-delà de la jetée, et des ombres s’activaient à préparer leur prochain départ.
Le contrôle de sécurité de l’aéroport d’Orly laisse passer dans le bagage qui m’accompagne en cabine, le petit ciseau à bouts pointus contenu dans ma trousse de toilette et qui constitue pourtant, dans nombre d’aéroports du monde entier et ce depuis un trop fameux onze septembre, une arme qui ne devrait plus pénétrer dans un avion, tandis qu’un jeune homme à l’allure d’apparence trop arabe est sommé de repasser plusieurs fois le portique de sécurité qui clignote et sonne à chacun de ses passages successifs, pourtant de plus en plus dévêtus… J’aimerais connaître dans le détail le protocole de consignes de sécurité que sont censés appliqués les agents d’Aéroport de Paris.
A Toulouse-Blagnac, le chauffeur de taxi qui me prend en charge traduit instantanément la destination que je lui révèle (l’Hôtel de Région) par « le panier de crabes », puis me résume à grands traits l’état de l’opinion publique du moment. Affaire Clearstream, amnistie de Guy Drut, violences policières sur les jeunes lycéens défilant au printemps contre le CPE… une désillusion totale à propos du personnel politique. Mais qui pour nous représenter se demande-t-il en conclusion.
Déposé à l’Hôtel de Région où je dois donner l’après midi une conférence. Abasourdi par l’architecture monumentale de l’endroit qui me rappelle le palais de la culture d’inspiration soviétique où j’ai assisté, il y a quelques années, à une conférence internationale à Kiev. La séance doit se tenir dans la salle des assemblées qui me paraît soudain peu propice à faire résonner ce que je voudrais être un plaidoyer visant à mettre un peu d’ordre dans notre pensée, afin d’affronter ce qui risque d’apparaître de plus en plus comme le chaos du monde… Avant de commencer je songe que devant le marbre des tabernacles, les choses ne sont plus des choses, elles sont dites fétiches.
La conférence passée, je vais prendre un verre sur une terrasse de la place Saint Georges, en lisant Le Monde dont la lecture me confirmerait presque l’avis de mon chauffeur de taxi. Installé à l’ombre d’un platane, j’écoute ma voisine parler à un allemand de l’opportunité d’acheter à Marakech… Elle est caennaise, tout comme moi et je la connais, pour l’avoir côtoyer professionnellement autrefois. En nous reconnaissant, nous concluons sur le fait, qu’à l’évidence, le continent européen est décidément ridiculement petit… Courtois, je décide de ne pas lui faire remarquer que le Maroc n’est plus une colonie française depuis une sacrée lurette.
Retour de nuit, en train couchettes. Le matin à Austerlitz, les hommes partagent les mêmes traits tirés et le même parfum : celui laissé par les serviettes rafraîchissantes que la Compagnie des wagons lits offrent gracieusement à chaque voyageur.
Partir de Senlis le matin, en y étant arrivé la veille par la grâce d’un train qui m’avait déposé à Chantilly, en accompagnant ce court trajet commencé gare du Nord, d’une impression d’étonnement. Celle de découvrir, presque au sens où l’on aborde un pays nouveau dont on ne sait presque rien, une autre banlieue qui ne ressemblait en rien aux lieux bétonnés de la concentration des grands ensembles qui distinguent ordinairement mes voyages en ces lieux, traversant ici un ciel de lumière épuisée par la fin de journée que les arbres inclinent vers moi, magnifiant ce dernier jardin.
Arriver à Amiens en fin d’après-midi, y retrouver un temps maussade, ciel chargé de nuages noirs balayés d’un vent glaçant, comme l’horizon politique de ces dernières semaines le semble de lourdes menaces. Retrouver des circonstances météorologiques qui me fourvoient sur le climat de cette région, puisque, m’assurent ceux que j’y retrouve et y habite, cette inhospitalité climatique ne s’installe que pour ma venue, signes d’hostilité que dément (ou que veut compenser ?) la chaleur de l’accueil des picards d’adoption qui me reçoivent ici, plaisantant sur mon aura supposé de démiurge climatologique…
Travailler dans cette usine que j’accompagne dans ses transformations, raison véritable de mes séjours ici. Puis déjeuner dans ce petit restaurant de l’aérodrome d’Amiens, où à une table proche des hommes parlent si forts, et regarder atterrir un jet du GLAM qui débarque la silhouette élancée et blanchie d’un ministre de l’éducation venant passer le week-end dans ses terres comme pourrait l’écrire le quotidien régional qui suit avec tant d’insistance les faits et gestes locaux de « son » ministre auprès de qui je voudrais pouvoir m’excuser de lui imposer un retour sous la pluie…
Aller donner une conférence à Lens à propos de l’évolution du travail dans la société. Sait-on combien l’activité de conférencier est une activité de voyageur ? Une étrange activité au demeurant.
Partir tôt le matin de Paris, arriver à Lens, cette ville du Nord, retrouver sur le quai de la gare mon hôte qui m’y attend. Inconnus, l’un à l’autre hormis deux appels téléphoniques et quelques phrases échangées afin de régler les détails de mon intervention. Se saluer. Me laisser conduire dans la ville, traverser ce qui fut une cité minière, arriver dans le centre social d’un quartier étiqueté Zone Urbaine Sensible me précisera-t-on. Là, où va se dérouler la rencontre. Saluer d’autres inconnus, partager un café, attendre l’arrivée progressive de ceux et celles qui sont venus m’écouter. Echanger encore quelques mots, se présenter les uns aux autres. Activité de voyageur, disais-je ? Pas à cause simplement du mouvement et des rencontres qui en sont le terme espéré…
Ce que ne savent pas ceux qui viendront m’écouter est qu’en venant là, chez eux, je viens penser ailleurs pour ne pas me laisser enfermer dans le confort rassurant des habitudes. Des habitudes de penser.
Nous pensons toujours ailleurs, écrit Montaigne, au détour d’un chapitre des Essais, intitulé De la diversion. Et quand je repars, la conférence donnée, le débat consommé et le déjeuner partagé, quand, les saluant, et qu’ils me remercient « de leur avoir ouvert quelques portes », je voudrais pouvoir leur dire combien changer de position (géographique) aide aussi à changer de point de vue. Combien sortir de chez soi (pour aller chez eux, ce jour-là) permet de déshabiller ses idées, de déplier des questions enfouies parfois sous d’illusoires convictions. Je voudrais leur dire que conférencier est une activité de voyageur.
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