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Blanche, ou le voyage à deux

Publié le : 24 Mai 2006
Blanche, ou le voyage à deux

à Agnès- in memoriam

Lorsque l'amour s'agrippe
Il devient aigle noir
Il perd le lâcher prise
Où sans cesse il renaît


J'avais une amie dont le prénom était une ouverture sur la beauté du monde. Blanche - ainsi l'appelait-on - portait en elle les horizons comme les voiliers tendent leurs voilures. De la montagne, elle connaissait presque tout. Pas une seule plante aérienne qu'elle n'ait déjà respirée. Pas un seul sentier qu'elle n'ait foulé de son pas de louve. La montagne l'attirait mystérieusement comme d'autres sont fascinés par un visage, une main, un regard. La montagne semblait comprendre et l'attendait. Elle avait toujours l'intuition du montagneux, partout où elle se trouvait, que ce fut dans le désert ou dans la steppe ; au bord de la mer ou à l'orée d'une forêt. Elle était née du flanc de la montagne, alliance de soleil et de nuages déchirés, à la frontière de la neige et du silence. Suspendue parfois entre deux espaces, jamais elle n'avait eu le moindre accident, la plus petite égratignure. Dès qu'elle apercevait une montagne, elle savait déjà qu'elle atteindrait bientôt son sommet. Non par goût de la domination, mais par nécessité intérieure, comme si là-bas, là-haut, dormaient depuis toujours ses propres racines imperceptibles. Elle aimait gravir la montagne par des chemins détournés, en débroussaillant et en sautant par dessus les futaies. Blanche prenait rarement les sentiers bien aplatis par les promeneurs du dimanche. Elle découvrait sans cesse de nouveaux carrefours, de nouvelles allées mal tracées. Elle n'hésitait pas à prendre le temps de contempler le paysage, de discuter avec les végétaux et les oiseaux, de caresser les rochers volcaniques, de poser sa joue sur l'écorce d'un arbre foudroyé. Tout son être était porteur d'une relation avec son environnement naturel et, comme par miracle, tout ce qui vivait là n'avait aucune crainte de sa présence.

Or Blanche, un jour, s'éprit d'un beau chevalier de l'ancien temps. Elle l'aimait pour ses aventures sur des terres lointaines. Pour sa force de vie et pour la faiblesse qu'elle y discernait. Son amant n'avait d'yeux que pour elle : les plus exquises jeunes filles passaient près de lui comme des ruisseaux ensoleillés sans qu'il s'en émeuve. Blanche était troublée par cet amour si étrange, si rustique dans son épaisseur. Son amant ne supportait pas qu'elle puisse dépasser le milieu d'un versant montagneux. Il s'affolait dès qu'elle faisait mine de gravir vers les sommets étincelants. Il n'avait jamais pu lui dire la raison de sa peur. La connaissait-il vraiment ? Il savait simplement ne pouvoir aller jamais plus loin, lui-même, qu'à mi-chemin, pris dans l'étau du haut et du bas, fixé sur le versant comme une flèche sur la corde tendue d'un arc de pierre. A chaque fois, arrivée à mi-hauteur d'un sommet, Blanche pensait à son amant et cette image recouvrait tout à coup l'ensemble du paysage. Elle avait de plus en plus de difficulté à rester présente dans l'instant des fleurs et l'immobilité fugace d'un rapace aux yeux d'or. Plus encore, elle ne devait pas regarder vers les cimes et elle avait pris l'habitude de détourner la tête vers les profondeurs de la terre. Ainsi pouvait-elle concilier son attirance pour la montagne et son amour pour son amant. Un jour, cependant, au détour d'une forêt ténébreuse, une montagne lui apparut dans tout son éclat multicolore. Montagne terrible ! Aux sommets presque invisibles dans leur blancheur. Aux parois abruptes et tranchantes. Aux formes indéfinissables. Aux forêts mouvantes. Aux cascades vertigineuses. Aux lacs noirs d'un silence sans fond. Blanche ne put se retenir. Elle décida sur le champ de rencontrer cette montagne bien qu'elle n'eût pas prévenu de son aventure. Elle commença par en faire le tour pendant des jours et des jours. Puis, un matin, elle repéra une trace sinueuse qui s'enfonçait vers le ciel et la suivit. Jamais montée ne fut plus légère, ni rencontres plus odorantes. A croire qu'elle était portée par l'Ange de la brise. Toute halte était profitable à son expérience. Toute nouvelle avancée lui permettait d'improviser un monde nouveau. Arrivée à mi-pente, Blanche ressentit comme une douleur dans le ventre. L'image de son amant lui revenait, fidèle. Blanche ne pouvait plus faire un pas. Elle restait immobile au milieu d'un stock de laves pétrifiées. La peur panique de perdre son amant l'envahit soudain. Elle sembla se liquéfier, disparaître dans la crevasse qui bordait ses pieds. Elle n'était plus ni du haut, ni du bas. Blanche était de nulle part, inexistante, invisible à elle-même. Seule sa peur de perdre son amant l'enracinait là, à mi-chemin, dans cette région qui ne la concernait pas. Or des vents puissants se mirent à souffler. Une pluie orageuse se déversa tout à coup sur elle. Mille éclairs vinrent zébrer son visage englouti. Sous ses pas, la montagne commença à trembler, puis à se fissurer par morceaux. Il lui semblait que la nature entière passait à travers son corps dans un flux ininterrompu de créations et de destructions épouvantables. Elle n'osait plus regarder vers le bas, comme à l'accoutumée, car elle était gagnée par un vertige sans précédent. Dans les profondeurs de la vallée, les ombres paraissaient crocheter sa vie pour l'entraîner vers un magma insondable. Ce fut une marmotte égarée qui la sauva. Elle entendit d'abord son petit pas furtif, puis la vit dévaler une carcasse d'arbre pourri et partir vers les hauteurs. Blanche osa jeter les yeux vers les cimes. A ce moment précis, elle aperçut cette sorte d'éclat étoilé qui marquait la fin des sommets et le commencement de l'univers. Elle perdit sa peur comme on lâche un ballon rouge. Sans réfléchir elle avança ; sans faire attention, somnambule de son destin, elle gravit la montagne aux contours de plus en plus lisses comme la peau d'une enfant. Son regard restait fixé sur l'étoile minuscule des sommets. Blanche fut bientôt au plus haut pic de la montagne. Elle allait juste toucher cette mince pellicule de rêve et découvrir un je-ne-sais-quoi dans un presque rien quand son âme glissa le long de son corps et vint s'unir à l'impénétrable panorama qui s'enflamma pour l'éternité d'une seconde.

On ne retrouva jamais Blanche comme avant.


Un doctorat sur l'éducation par le voyage

Publié le : 09 Février 2006
Un doctorat sur l'éducation par le voyage

Réflexions et retentissement à propos de la thèse de doctorat en Sciences de l'éducation de Monsieur Bernard Fernandez, intitulée "De l'éducation par le voyage. Imaginaires et expériences interculturelles vécues d'occidentaux en Asie (Inde, Chine et Bali)", Université Paris 8, Sciences de l'éducation, 3 septembre 1999

Jury: Madame Martine Abdallah Pretceille, Professeur (CIEP de Sèvres), , Monsieur Alain Coulon, Professeur (Université Paris 8), Monsieur Michel Maffesoli, Professeur (Université Paris 5-Sorbonne), Madame Chantal Paisant, Maître de conférence (Université de Bordeaux 3), René Barbier, Professeur (Université Paris 8, directeur de recherche). Soutenance le vendredi 3 septembre 1999, Université Paris 8, mention obtenue : très honorable avec les félicitations du jury.
 

Monsieur Bernard Fernandez soutient ce jour (vendredi 3 septembre 1999) une thèse de doctorat nouveau régime en Sciences de l'éducation intitulée "De l'éducation par le voyage. Imaginaires et expériences interculturelles vécues d'occidentaux en Asie (Inde, Chine et Bali)", à l'Université Paris 8, en Sciences de l'éducation.

L'ouvrage se compose de trois tomes et totalise 706 pages, dont 17 pages de bibliographie, 9 pages d'index noms. Une annexe de statistiques, de documents relatifs au guide d'entretien et une transcription intégrale de l'un des entretiens s'ajoute aux corps principal de la thèse qui s'organise en trois parties.

Après une introduction, Le tome 1 réunit une première partie "Problématique et enjeux épistémologiques de l'étude" (pp.25 à 127) et une deuxième partie, plus historique, "Occident, Asie : Temps, Regards et Imaginaires du voyage" (pp.127 à 252).

Dans la première partie, le chapitre 1 traite de la construction de l'objet choisi (pp. 25 à 90) et le chapitre 2 d'une réflexion sur l'entretien sociologique (pp. 91 à 123).

Dans la deuxième partie, le chapitre 1 aborde l'histoire antique du voyage (pp. 127 à 146) ; le chapitre 2 continue sur le temps médiéval et avance sur les pas des premiers récits de voyageurs chrétiens en Asie (pp. 147 à 182), enfin le chapitre 3 étudie le temps des Lumières (pp. 183 à 252).

Le tome 2 comprend le corps de la troisième partie intitulée "l'expérience du voyage et ses polarités éducatives" à partir d'une structuration du texte induite du matériau d'enquête.

Le chapitre 1 traite des enjeux insoupçonnés du voyage (pp. 253 à 320). Le chapitre 2 éclaire les premiers pas en Asie (pp. 321 à 360). Le chapitre 3 réfléchit sur les usages du monde (pp. 361 à 470). Enfin le chapitre 4 conclut par la question du retour (pp. 471 à 538).

Le tome 3, dans la quatrième partie, tente une théorisation plausible de l'expérience interculturelle d'occidentaux en Asie.

Le chapitre 1 vise un élargissement de la réflexion sur le voyage en passant de l'expérience interculturelle à l'universel humain (pp.539 à 616). Le chapitre 2 traite explicitement des rapports entre voyage, formation et éducation (pp. 617 à 662).

Une conclusion , suivie d'une bibliographie générale et d'un index noms terminent le corps de la thèse (pp. 663 à 706). Une annexe de quatre vingt pages, composé de statistiques, de documents permettant le repérage de l'échantillon d'enquête, de documents iconographiques et d'un entretien complètement retranscrit s'ajoute au corps principal de la thèse.

La recherche s'appuie sur de très abondantes sources bibliographiques tant théoriques que biographiques sur le voyage et sur une recherche par entretien portant sur 14 personnes sélectionnées pour leur implication dans le voyage en Asie. Les entretiens ont duré trois heures et font l'objet d'une transcription complète pour chacun d'entre eux et représentent un total de plus de huit cents pages que l'auteur a fournies au jury sous forme d'un CDrom, comprenant également la totalité de la thèse.
 
 

Réflexions sur la thèse de Bernard Fernandez.
 

 

Depuis plus de douze années que j'ai l'honneur de participer à des jurys de thèse, j'ai vraiment le sentiment que je me trouve devant une des meilleures thèses que j'ai eu à connaître. Je savais que Bernard Fernandez travaillait depuis longtemps d'arrache-pied sur sa recherche et les parties que j'avais pu lire me semblaient du meilleur aloi. Le résultat final ne m'a pas déçu. J'en suis d'autant plus satisfait que je connais Bernard Fernandez depuis plus de vingt ans et que j'ai suivi son évolution intellectuelle. Il était alors un jeune homme sortant de l'adolescence, épris de la vie, et sans bagage culturel académique car il avait quitté l'école très tôt, au collège. J'étais un jeune maître assistant de sociologie évoluant dans les milieux mouvementés qui ont suivi les années 68-70. Après plusieurs petits "boulots", Bernard Fernandez avait décidé de passer l'examen spécial d'entrée en faculté à la Sorbonne, qu'il avait réussi. Il voulait s'ouvrir à la philosophie. En fait, passionné d'aventure et de voyage, il allait partir avec deux amis, en Inde, et plus exactement chez les Muria, une tribu aborigène du centre de l'Inde. Ce premier voyage sera suivi de plusieurs autres en Inde, dont un séjour en tant que boursier du Ministère des Affaires Étrangères. Plus tard, encore, il deviendra accompagnateur d'une grande agence de voyages, n'hésitant pas à défricher des chemins d'aventure sur les hauteurs de la Chine.

Pendant toutes ces années, j'ai suivi de près son cheminement. Je fus très heureux lorsqu'il décida de s'orienter de plus en plus vers les sciences sociales, les langues orientales et, en fin de compte, vers l'éducation. En 1997, seul, puis en 1998, avec mon collègue Alain Coulon, j'ai effectué deux voyages en Chine pendant lesquels Bernard Fernandez fut un médiateur précieux pour l'élaboration d'une convention entre notre université et une grande université chinoise, l'Université Normale de Beijing. Il vit désormais à Shanghai, après avoir vécu trois ans à Pékin.

Sa thèse montre la pluralité de ses références théoriques, dans des domaines les plus divers de l'histoire, des sciences sociologiques et ethnologiques, de la philosophie et de l'histoire des religions, de la psychologie et de la psychosociologie, des sciences de l'éducation.

C'est dire que sa thèse n'est pas le résultat d'un travail récent mais celui d'une réflexion de longue durée, très méditée, qui lui donne souvent la qualité d'une ancienne thèse d'État en sciences humaines. Bernard Fernandez a beaucoup à dire sur le voyage. J'ai été très sévère avec lui et il a dû retirer plus de deux cents pages dans les derniers mois.

Sa thèse m'a profondément interrogé, sans doute parce que j'ai des problèmes non-résolus avec la question du voyage. Bien que je sois sollicité à faire des voyages liés à des conférences dans le monde, j'hésite presque tout le temps et je refuse, trop souvent sans doute, des voyages à l'autre bout de la planète. Je suis d'une lucidité maladive à l'égard du voyage spectaculaire, des colloques et congrès universitaires, où le plein l'emporte presque toujours sur le vide questionnant, et avec lesquels les intellectuels, il faut bien le dire, sont souvent à l'aise. J'aime la chanson de Georges Brassens : "au pied de mon arbre, je vivais heureux/ Je n'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre". Mais, en même temps, je ne peux souscrire à la phrase de Colette, citée par Bernard Fernandez, qui affirme que "le voyage n'est nécessaire qu'aux imaginations courtes" (p.321). Je suis passionné par l'altérité, le métissage culturel, la manière dont les êtres humains, de par le monde, donnent du sens à leur vie. Plus je voyage et mieux je sais apprécier la subtilité de la tolérance intrinsèque à la complexité du vivant. Mieux je ressens à quel point le noyau central de valeurs d'un être humain ne se déstructure pas si facilement, tout en se métamorphosant par l'altération, la rencontre de l'autre. Que peut dire la pierre noire qui tombe soudain dans la neige immaculée : c'est vraiment difficile, le choc des cultures, surtout quand la neige devient eau vive et roule le galet vers le large ! La thèse de Bernard Fernandez me permet de voir plus clair en moi-même à cet égard.

Dans un premier temps, je veux dire ce qui m'a plu dans la thèse de Bernard Fernandez.

Il s'agit d'abord d'une véritable thèse, c'est-à-dire d'une proposition de réflexion sur un objet de connaissance conquis, construit et constaté. Replacé dans l'histoire, l'objet "voyage impliqué" en liaison avec l'éducation et l'Asie s'élabore peu à peu pour devenir de plus en plus complexe et porteur d'ondes de résonance insoupçonnées. Mais cet objet n'est pas une simple application d'une théorie préconstituée, comme c'est souvent le cas chez de jeunes chercheurs. Il s'agit chez Bernard Fernandez d'une édification théorique qui est induite de son matériau d'enquête. Peu à peu, le lecteur voit l'objet se dégager de sa gangue et apparaître au grand jour. Les propos présentés et habilement sélectionnés, ne sont pas des illustrations d'un canevas déjà-là mais des sortes de tremplins réalistes pour l'essor de la pensée. Celle-ci, toujours activée par des convocations référentielles très pertinentes et extrêmement diversifiées, organise et propose le sens de l'éducation par le voyage en Orient. Bernard Fernandez fait la démonstration ici que l'exposé de la recherche est de tout autre nature intellectuelle que le processus de recherche proprement dit, tout en s'étayant sur lui. Ainsi de nombreuses notions ou concepts sont discutés tout au long de la thèse et dans la foulée de la construction de l'objet (par exemple les réflexions sur la curiosité p. 341, la peur p. 342, l'agressivité p. 345, l'aporie traitable et intraitable pp.598 ss.). De même de nombreuses typologies sont proposées, souvent soutenues par des schémas très éclairants. Des typologies fondamentales pour la thèse, comme par exemple les trois types d'immersion culturelle : immersion adaptation, immersion-compréhension, immersion-intégration (pp.381 à 428). Mais également des typologies secondaires (par exemple sur la notion d'hospitalité pp.366-373) ou encore la typologie des troubles dans la rencontre interculturelle (p. 542 ss.), celle des divers voyageurs dans le chapitre 2 de la quatrième partie, pour aboutir à celle du voyageur-impliqué (pp. 632 à 637).
 
 

Un des points très positifs de la thèse de Bernard Fernandez résulte sans doute de la précision de ces deux ou trois pages de synthèse, à la fin de chaque chapitre, ainsi que de la présentation des schémas modélisant ses intuitions théoriques.

Il faut également signaler la documentation iconographique en couleur, l'index des noms d'auteur et la bibliographie de 17 pages très remarquable par sa richesse pluriculturelle.

Entrons maintenant dans la discussion de quelques points qui me questionnent particulièrement.

J'exposerai deux grandes séries de questions.

La première concerne la typologie du voyage impliqué, en rapport avec l'éducation de la personne.

La seconde traitera du sens éclairé par ce type de voyage
 
 

1. Le voyage impliqué et ses typologies

Bernard Fernandez nous propose plusieurs typologies tout au long de sa recherche pour aboutir à celle du voyageur impliqué

Il distingue le voyageur impliqué ethnologue, le voyageur impliqué humaniste et le voyageur impliqué existentialiste (pp.632 à 637). Quelles que soient leurs différences, il me semble bien que la personne voyageuse, dans une perspective d'autoéducation, relève de ses trois figures conjuguées. Plus exactement je proposerai les figures suivantes, en interactions constantes, :

- L'aventurier, fasciné par le voyage spatial, la découverte de nouveaux continents, de nouveaux paysages, de nouveaux groupes humains, animé par le " syndrome d'Amstrong " de Jean-Didier  Urbain (p.168), c'est à dire le désir de découverte et de conquête de l'homo peregrinus.

- Le marchand de biens et services, qui cherche le voyage utilitaire, en relation souvent avec les enjeux de sa profession où dominent le goût du profit et l'attrait du pouvoir matériel ou symbolique.

- L'humaniste, toujours en quête d'un voyage relationnel, et qui peut être un scientifique, cherchant chez les autres, dans leurs activités et leurs découvertes, un éclairage sur le sens d'une vie collective plus humaine.

- Le psychologue, qui préfère le voyage en soi, par le truchement du voyage à l'extérieur et dans les lointains horizons. Il dialogue, par le voyage, avec lui-même, avec l'Ombre et la Persona, l'anima et l'animus au sens jungien, avec les forces duça et du surmoi au sens freudien.

- Le sage, qui vit un voyage de mutation, à la recherche d'une harmonie intérieure et processuelle enfin trouvée entre " l'immobilité tranquille " et le " dynamisme débordant et fougueux " dont parle Zhuang zi (Tchouang Tseu). Gageons que cette dernière figure n'a pas forcément besoin d'un voyage loin de chez elle pour accomplir son parcours subtil. Le sage est animé par ce que je nommerai le "syndrome du Maharshi", un appel vers un plus-être et une renaissance spirituelle, du nom du grand sage de l'Inde contemporaine, Ramana Maharshi, mort en 1950. Ramana Maharshi, à l'âge de 16 ans éprouva le sentiment d'une mort imminente et absolue. Il décida de voir le processus sans rien changer et en sortit transformé. Il fit un seul voyage vers le sud de l'Inde pour s'établir alors dans la montagne d'Arounachala, près de Tirunamavalaï. Il y resta jusqu'à sa mort, sans jamais voyager autre part.

Ces différentes figures de voyageurs mettent en jeu leur noyau central de valeurs, longuement constitué par le bain socio-culturel de leur société d'origine que Bourdieu nomme un habitus mais que je considère comme plus large en terme existentiel. Il inclut pour moi une dimension non-rationnelle et d'incertitude propre à l'être-au-monde. Plus encore, sa constitution relève d'un processus, terme que Bernard Fernandez reconnaît sans, pour autant, lui donner toute sa valeur heuristique.

Or si tout est relation, rencontre, dans le voyage impliqué, tout est également processus et changement. Le processus est intrinsèque au voyage impliqué. Par contre le voyage touristique, qui réduit le mystère du voyage comme le synthème réduit la profondeur signifiante du symbole, dépend beaucoup plus d'un effet de procédure, de réglementation linéaire organisée avec plus ou moins de souplesse.

Qu'est-ce qu'un processus, par rapport à une procédure ?

1°) un processus est une réseau symbolique et dynamique, présentant une composante à la fois fonctionnelle et imaginaire,construit par le chercheur à partir d'éléments interactifs de la réalité, ouvert au changement, et nécessairement inscrit dans la durée.

Une procédure, au contraire, vise toujours à contrôler par sa formalisation réglementaire et arbitraire, tout ce qui pourrait entraîner un changement dans un ensemble, compte tenu de l'influence bouleversante des effets de l'ambivalence de l'être humain dans la durée, et notamment de sa "négatricité" (Jacques Ardoino), c'est-à-dire de sa compétence à déjouer toutes les stratégies visant à l'englober dans le désir de l'autre, par la mise en jeu d'une contre-stratégie.

Un processus présente une polarisation d'autonomie frangée d'incertitude. Une procédure, au contraire, ne se comprend que par une polarisation d'hétéronomie garantissant l'institué. Je vis dans l'aventure un processus mais j'entre, rassuré, dansune procédure.

2°) un processus travaille un ensemble donné (A) selon un mode de structuration, déstructuration, restructuration des éléments de cet ensemble. Les divers états de ce mode sont de l'ordre de l'indécidable, c'est-à-dire qu'ils ne peuvent être prévus a priori, dans leur forme ou leur nature.

3°) tout processus d'un ensemble (a) se trouve en rapport avec au moins un processus d'un ensemble (A), considéré comme un système englobant, qui interagit avec lui et inversement.

4°) tout processus implique le passage d'un ensemble A à l'époque T.0 à un ensemble B à l'époque T +1 de telle sorte que B soit différent de A.

5°) Le processus d'un ensemble A opère avec les éléments de cet ensemble, successivement ou simultanément, une reproduction partielle, une évolution (une oscillation) ou une mutation d'éléments, de sous-ensembles d'éléments ou de la totalité de cet ensemble A.

Dans l'évolution, la structure de l'ensemble A n'est pas fondamentalement transformée, même si elle peut être changée et relativement différente. L'oscillation (par exemple dans la logique taoïste du Yin/Yang) est une forme d'évolution. C'est le cas, me semble-t-il des phases de voyage conduisant à l'immersion-adaptation et à l'immersion-compréhension.

Dans la mutation, nous assistons à l'émergence d'une nouvelle structure. Le passage de l'évolution à la mutation, dans le processus, est de l'ordre de l'indécidable. C'est le cas de l'immersion-intégration dans la typologie de Bernard Fernandez et plus encore de l'immersion-métissage dans la mienne, comme je l'exposerai plus loin.

6°) les logiques et les référentiels théoriques à l'oeuvre pour interpréter un processus sont très diversifiés et pluridisciplinaires. Dans la perspective multiréférentielle qui est la mienne, elles peuvent être :

- des logiques dialectiques à "synthèse" et à "dépassement" de type hégelo-marxiste, institutionnel (René Lourau) ou psychanalytique ("résolution" du complexe d'Oedipe, avec sa part de "leurre" (Jacques Lacan)).

- des logiques dialectiques non synthétiques comme celle de la bipolarité antagoniste de Stéphane Lupasco (avec l'état T d'équilibre entre actualisation et potentialisation des deux tendances à l'homogénéisation et à l'hétérogénéisation) ou encore celle de la logique taoïste de Yin et du Yang. Ces logiques, avec les suivantes, ont ma préférence.

- des logiques du paradoxe (Yves Barel, École de Palo Alto, logique du koân Zen)

- des logiques de l'échange symbolique (Jean Baudrillard) ou de la vie symbolique et spirituelle (Carl Gustav Jung, Roberto Assagioli, Karlfried Graf Dürckheim)

- des logiques de transe, de dynamique dionysiaque ou d'état modifié de conscience (Georges Lapassade, Michel Maffesoli, Catherine Clément, Sudhir Kakar)

- des logiques inspirées par la logique des magmas (Cornelius Castoriadis)

- des logiques de l'événement et de la complexité (Edgar Morin)

- des logiques de l'action, de l'historicité et du mouvement social (Alain Touraine)

- des logiques inspirées par la théorie des catastrophes (René Thom)

- des logiques du "tout, non, peut-être" (Henri Atlan) qui conjuguent, sans le nier, les approches rationnelles et mystiques.

- des logiques du rhizome et des "machines désirantes" (Deleuze et Guattari)

- des logiques de l'interactionnisme symbolique, ethnométhodologique et anthropologique (École de Chicago, Erving Goffman, Harold Garfinkel, ethnographie de l'école anglosaxonne et vincennoise)

- des logiques de type praxéologique (Pierre Bourdieu, Robert Castel)

- des logiques structurales et ensemblistes-identitaires au niveau des sous-ensembles d'éléments (Claude Lévi-Strauss, Michel Foucault).

- des logiques du "système-personne" et de la distinction "savoir-épistémé" et "savoir-glose" (Georges Lerbet)
 
 

A partir de cette typologie, nous pouvons discuter le sens éducatif du voyage.
 
 

2. Le sens du voyage dans une autoéducation
 

 

En reprenant la thèse de Bernard Fernandez je voudrais discuter les points suivants :

- Que veut dire " observer " et " chercher " dans un voyage impliqué ?

- Que veut dire le " tout est bon " de Feyerabend ?

- Que révèle le sens de l'  " étranger ", de l' " étrangeté " et de l' " hostis " ?

- Quels liens peut-on faire entre la " contamination " culturelle et le " métissage axiologique " ?

- Quels rapports intrinsèques découvrons-nous entre voyage et imaginaire ?

- Pouvons-nous énoncer une spécificité de l'éducation interculturelle à l'issue d'une réflexion sur le voyage impliqué ?
 
 

A) Observer et chercher en Sciences de l'éducation

La thèse de Bernard Fernandez nous oblige à une réflexion épistémologique en sciences de l'homme et de la société. Que veut dire chercher, découvrir, comprendre, interpréter, dès qu'il s'agit d'une autre culture, d'autres formes de sensibilité et d'être au monde ?

Tout le travail de Bernard Fernandez est une mise en garde contre les allant-de soi et les certitudes trop faciles. Il nous montre l'intérêt d'une implication bien comprise. Chez lui, elle peut aller jusqu'à donner un second prénom chinois à ses trois fils.

Il nous propose un type d'entretien qu'il nomme EONDE (entretien à orientation non directive existentielle, p. 91 et ss.) dans lequel le chercheur est présent, non " neutre " au sens weberien, en interaction permanente tout en restant, malgré tout, en retrait par rapport à son interlocuteur. L'EONDE se compose de trois temps : le temps de l'intuition, celui de la relation et celui de la production. A la lumière du résultat de la thèse, il me semble que ce type d'entretien est particulièrement fructueux en sciences humaines.

J'ai tenté, dans mon ouvrage sur "l'approche transversale" (1997), de systématiser la question de l'écouter-voir en sciences humaines. Je distingue notamment l'observation scientifique classique, animée par le paradigme de la séparativité, l'écart entre le sujet et l'objet de connaissance. L'observation impliquée, propre à la pensée complexe, activée par une dynamique dialectique entre l'objet et le sujet. Ces deux dernières catégories appartiennent pleinement à l'ordre de l'approche scientifique de la réalité. Et, enfin, une dernière catégorie, en dehors de l'approche scientifique mais la fécondant, que j'appelle " observation non-attachée " et qui est animée par aucun projet, ni politique, ni scientifique, ni économique. Il s'agit simplement d'être présent et attentif au mouvement même de la vie, fût-elle en déclin et quasiment inexistante. Contrairement aux autres, elle n'a pas le projet de donner du sens à quoi que ce soit. Comme dirait le peintre Francis Bacon elle est là " pour rien " si ce n'est d'être avec l'autre, le groupe , la situation, le monde.

Question à Bernard Fernandez : en quoi ce troisième type d'observation est-il en Ïuvre dans une éducation par le voyage en Asie ?

B) Le " tout est bon "

" Tout est bon " à prendre, à saisir, dans le voyage pour Bernard Fernandez qui s'inspire de l'épistémologue Paul Feyerabend. Cette attitude semble être judicieuse pour s'ouvrir à l'univers de l'autre. Trop de chercheurs arrivent dans le pays étranger avec les yeux bandés par les clichés les plus subtilement armés du savoir occidental. La logique de l'échange symbolique (Baudrillard, Mauss) du " donner, recevoir, rendre " paraît être la seule fécondante dans la rencontre interculturelle comme le pense Bernard Fernandez.

Cependant, l'autre, dans son altérité radicale, peut nous offrir, voire nous imposer des valeurs destructrices de la personne humaine. Songeons à l'épuration ethnique des Serbes, à la pureté de la race sous le nazisme, aux mutilations sexuelles rituelles des petites filles au Mali ? Jusqu'où peut-on aller trop loin dans le " tout est bon " qui peut nous conduire jusqu'au relativisme culturel absolu et discutable, comme on a pu le voir, récemment, dans la polémique avec l'ethnopsychanalyste Tobie Nathan, à propos des rituels de l'excision ? Quelles sont les valeurs radicales chez nous et s'opposent-elles aux valeurs apparemment destructrices de la personne chez l'autre. Que faire dans ce cas ? 

C) L'étranger, l'étrangeté et l'hostis

Le voyage dans les cultures lointaines nous confronte à l'étranger, c'est à dire à l'étrangeté chez l'autre et en nous-mêmes. La thèse de Bernard Fernandez est fondamentale à cet égard. Elle permet une réflexion approfondie sur cette question essentielle de la nature humaine.

Tout à coup, nous nous sentons à la marge, en dehors de toute compréhension, perdus pour les autres et pour nous mêmes. Que faire, que dire, comment se situer, comment interpréter ces silences, ces rires ou ces larmes impromptus (pour nous) ?

Peu à peu nous entrons dans notre propre étrangeté. Celle-ci n'est-elle pas la voisine de notre propre folie ? L'abîme est à deux pas, la mort aussi. Nous le ressentons au retour, quand nous ne sommes plus l'être du départ, ni l'être culturel de la société que nous venons de quitter, mais quelqu'un d'autre, un métis, qui ne peut se faire comprendre dans sa propre culture. Le regard critique déconstruit tous les schèmes culturels de notre société. Le temps, l'espace, l'amour, la souffrance, le bien-être, la mort deviennent " autres " et nous animent en permanence. Ce faisant ils nous marginalisent petit à petit. Nous demeurons l'hostis, l'homme du voyage toujours dangereux, porteur de potentialités bouleversantes pour la culture d'origine. Nous portons désormais le regard sur les choses et les êtres avec " une intelligence multiple " (Howard Gardner). Nous connaissons la valeur de la relation d'inconnu et du pouvoir de l'intuition. Notre situation n'est pas sans rappeler celle de la personne venant de vivre une NDE (Near Death Experience), une expérience proche de la mort bouleversante. Elle aussi ne peut pas parler, se faire comprendre, communiquer son nouveau regard sur le monde. De même l'être qui vient de ressentir un flash existentiel le projetant dans un autre niveau de réalité, comme ce fut le cas pour tant de sages et de mystiques. Ramana Maharshi demeura 20 ans dans le silence après sa mutation ontologique.

Que faire avec cette non-communication du " retour " ? Peut-on faire fructifier notre nouvelle connaissance en sciences humaines ? avec les étudiants, les amis, les parents ? Mais comment ouvrir la brèche des stéréotypes sociaux, des cuirasses épistémologiques, des peurs psychologiques ? Bernard semble nous proposer de nous reposer sur la " tribu " des voyageurs. Ceux qui ont vécu le même parcours et qui, de ce fait, sont en grande connivence. Mais n'est-ce pas un nouvel enfermement ? la création d'une sorte d'élitisme d'un nouveau genre ? Pourquoi ne pas fonder un nouvel Ordre des Templiers ?

D) Contamination et métissage axiologique

L'autre, dans le voyage, nous contamine. La notion de " contamination " est habituelle en anthropologie interculturelle, comme le montre Bernard Fernandez. L'image diffusée par la culture d'accueil est " virale " comme dit Régis Debray dans sa " médiologie ". L'idée sous-jacente est bien celle d'être infectée. Le voyage serait-il un sida culturel ? Je n'aime pas beaucoup cette pensée, c'est pourquoi je n'entre pas dans ce vocabulaire contemporain des chercheurs en interculturel. Je préfère le terme d'altération proposé par Jacques Ardoino. Devenir autre par l'autre et par le monde. Être changé de fond en comble, dans une inévitable confrontation unissant des rapports de réciprocité. La question qui est posée par Bernard Fernandez consiste à mettre au jour une " aporie intraitable ", comme il l'a nomme, dans la rencontre interculturelle. Il y a quelque chose de notre être culturel qui résiste, un noyau dur, qui reste là chez nous comme chez l'autre et qui demeure une inconnue, un mystère incompréhensible. Même pendant des années d'immersion-intégration en Asie, nous ne deviendrons jamais complètement un Chinois ou un Hindou. L'altération aurait-elle des limites ? Sommes-nous faits d'un bloc qui ne peut que s'effriter ou sommes-nous, avant tout, un processus de changement qui ne finit jamais, même après la mort ? J'opte pour la philosophie du processus et d'un être en mouvement, incertain et inachevé. Alors l'altération interculturelle nous conduit vers le " métissage axiologique " qu'une de mes étudiantes coréennes, Madame Yun Chung Chung, a défendu ici même il y a une année, dans une thèse de doctorat. Le métissage axiologique est au-delà du noyau dur primitif. Plus exactement il représente une nouvelle épreuve de ce noyau dur, comme on le dirait d'une nouvelle photographie d'un paysage qui change d'instant en instant. Sur ce plan, la métaphore du "manteau d'Arlequin" de Michel Serres, reprise par Bernard Fernandez (p.503) ne me semble pas pertinente. Elle invoque beaucoup plus l'idée de bigarrure, de bariolage, de juxtapositions culturels que de véritable métissage créateur. Elle correspond bien, par contre, à l'état de mosaïque culturelle dans laquelle chaque ethnie se réfugie singulièrement pour défendre, bec et ongle, une micro-culture souvent conservatrice.

Si nous nous représentons schématiquement l'être culturel d'une personne par une sorte d'oeuf sur le plat, avec au centre le " jaune " représentant le noyau dur ontologique et culturel et autour le " blanc " des ramifications culturelles accessibles par les autres, même de cultures différentes, nous pouvons formaliser différents types de rencontres interculturelles de la manière suivante :



- La rencontre " touristique ". Chaque voyageur considéré dans son être culturel comme un " oeuf sur le plat " demeure à distance et des médiateurs (les " gentils-accompagnateurs " des agences de voyage) font le lien minimum avec les ensembles culturels des cultures A et B accessibles (le " blanc " de l'oeuf).

- Pour le voyageur de l'immersion-adaptation, les " blancs " de l'oeuf commencent à se mélanger sur le plan interpersonnel. Le voyageur de la culture A rencontre l'autre, les autres, dans leurs cultures B au quotidien, mais le noyau dur de l'un ou de l'autre n'est pas touché.

- Pour le voyageur de l' immersion-compréhension, le voyageur de la culture A met en jeu sa culture accessible (son " blanc " d'oeuf) par le contact avec le noyau dur de la culture B (le " jaune " d'oeuf) ou, au moins, dans ce qu'il croit en vivre dans la situation interculturelle.

- Pour le voyageur de l'immersion-intégration, proche de la figure du " transfuge " de Michel Belorgey, il y a mise à l'épreuve des deux noyaux durs ontologiques et culturels dans la confrontation réelle et assumée.

- Enfin le voyageur impliqué peut déboucher sur l'immersion-métissage, que je distinguerai de la précédente, en la qualifiant de véritable conversion, non pas à la culture de contact, mais à une véritable mutation culturelle (reconstitution d'un oeuf sur le plat d'un nouveau type). Il ne s'agit pas d'une " fusion " avec la culture de contact mais d'une invention interculturelle au coeur même d'une identité personnelle. La logique n'est plus d'être ou ceci ou cela (de la culture A ou de la culture B). Elle n'est pas non plus d'être et ceci et cela (un peu de culture A et un peu de culture B) mais d'être ni ceci, ni cela (ni de la culture A, ni de la culture B) : c'est à dire d'une autre culture (C) en train de s'inventer dans une existence individuelle.
 
 

Nous trouvons dans certains entretiens des éléments qui rappellent ce quatrième type d'immersion-métissage. Bernard Fernandez les place dans son troisième type. Cependant, je pense à une personnalité comme Jiddu Krishnamurti, grand voyageur et grand éducateur du XXe siècle. Il me semble être la figure paradigmatique de l'immersion-métissage, lui qui prenait l'habit hindou en Inde, le costume trois pièces en Occident et qui ne se sentait pas plus hindou qu'Anglais, ou Américain, pas plus chrétien que bouddhiste, pas plus communiste que capitaliste. Il était quelqu'un d'autre, un mutant, un métis culturel inassimilable dans nos catégories de pensée parce qu'il avait effectué un voyage de mutation.

E) Imaginaire et société dans le voyage impliqué

Nul n'échappe à l'imaginaire sur l'autre culturel. Les Occidentaux s'y sont noyés joyeusement et inconsciemment pendant plusieurs siècles comme j'ai tenté de le montrer dans une communication récente au congrès international de l'Association des Enseignants et des Chercheurs en Sciences de l'Éducation (AECSE) à Bordeaux en juin 1999 http://www.barbier-rd.nom.fr/chineimagi … aux99r.htm, publiée sur le site web de CRISE et consacrée à l'imaginaire de l'Occident sur la Chine.

Bernard Fernandez, dans sa recherche, nous fournit de nombreux exemples de l'imagologie culturelle dans le voyage impliqué (p 272 et ss.). La question qui reste posée est celle-ci : peut-on sortir de l'imaginaire et toucher la réalité de l'autre dans le voyage impliqué. Si un noyau dur culturel demeure, d'une manière inéluctable, chez les interlocuteurs, alors, jamais la réalité ne peut vraiment être atteinte. Tout voyage est imaginaire. Dès lors à quoi bon voyager ?

" Amer savoir celui qu'on tire du voyage

Le monde, monotone et petit, nous fait voir notre image

Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui "

écrit Charles Baudelaire.

Mais si l'on pense au voyage-métissage, nous savons que le processus est en cours, sans doute inachevé mais en cours. Le voyage, dans ce cas, vaut le coup, au delà de son côté toujours spectaculaire.

La question demeure, comment sortir de l'imaginaire pour atteindre le réel dans le voyage impliqué ? Qu'en pense Bernard Fernandez ?

F) Spécificité de l'éducation interculturelle par le voyage impliqué

En cette fin du XXe siècle je pense que l'éducation interculturelle devrait être la priorité éducative de notre temps.

Peut-on dégager une éducation interculturelle, reliée à une appropriation personnelle, dans ce que Bernard Fernandez nous laisse entendre dans sa thèse ? Il nous parle de " la maison du voyageur impliqué " pour nous indiquer les qualités intrinsèques de l'expérience interculturelle en Asie (p. 452 ss.) et il énonce successivement la patience, le sens de l'accueil et de l'hospitalité, la timidité, l'intelligence nomade. Ailleurs, il nous parle du sens de la communication syntonique, relevant d'une écoute intuitive, d'une esthétique du sensible, en opposition avec la communication atonique, centrée sur l'absence de compréhension des esprits (p. 516 et ss.).

Toute cette réflexion est utile pour définir une éducation interculturelle liée au voyage impliqué. Je veux apporter ma pierre et demander à Bernard Fernandez ce qu'il en pense.

Il me semble que l'approche de la culture " autre ", dans la perspective d'un métissage axiologique, suppose une dialectique de la médiation et du défi entre soi et l'autre.

La médiation va de pair avec la reconnaissance de l'univers de l'autre et de moi-même comme inéluctable dans un premier temps. Je suis ce que je suis, dans ma société, ma culture, avec mes fantasmes personnels et mon imaginaire lié à mon histoire et à l'histoire de ma famille. C'est un principe de réalité. Il en va de même de l'autre. Notre rencontre sera toujours sous l'emprise de ce principe de réalité quelle que soit notre façon de masquer les choses et d'apparaître sous l'aspect le plus reluisant. Pendant des années, dans des groupes de recherche-action existentielle que j'ai animés pour le compte de l'Office Franco-Allemand pour la Jeunesse, j'ai fait travailler cette dissimulation symbolique chez les participants allemands et français. Cette attitude implique un sens évident de la médiation (il faut sans cesse évaluer ce que l'autre et moi-même nous pouvons supporter). Elle implique également un sens du défi qui peut aller complètement à contre-courant de ce que l'on attend habituellement. Le défi radical demeurant celui qui nous confronte à notre "être essentiel", comme le nomme le psychologue Karlfried Graf Dürckheim, puisque, dans ce cas, la mutation va nous changer totalement.

La dialectique médiation-défi anime, en permanence, l'éducation qui correspond toujours, pour moi, à l'articulation des savoirs scientifiques, philosophiques et artistiques et de la Connaissance expérientielle de soi. Par cette articulation, l'éducateur devient un passeur de sens (voir ma communication au congrès de Locarno, sous l'égide du CIRET et de l'UNESCO, sur internet.

Médiation et défi sont valables pour soi-même et dans la rencontre interculturelle. En fait bien d'autres capacités sont à développer dans l'éducation interculturelle :

- Le sens relatif du temps linéaire et l'importance du temps imaginaire et créateur

- La considération de l'espace et de l'enracinement personnel, culturel et social en son sein

- Le sens du groupe social, du je-nous et des injonctions morales de la famille en relation dialectique avec le sujet supposé libre et autonome.

- La dialectique des valeurs matérielles et des valeurs spirituelles

- Le rapport toujours entrelacé de la nature et de la culture

- Le sens du présent et de la présence dans la relation interculturelle

La thèse de Bernard Fernandez nous invite ainsi à une réflexion d'actualité sur un des thèmes les plus importants de notre époque. Sa recherche est menée avec rigueur et exhaustivité. De plus elle est écrite avec un style travaillé. Elle nous ouvre des horizons nouveaux en éducation. N'oublions pas qu'aucune recherche universitaire en sciences de l'éducation n'a été effectuée sur ce sujet jusqu'à cette thèse de Bernard Fernandez. J'espère que ce travail méritera les honneurs d'une publication et d'une diffusion la plus large.

Pour terminer ma discussion sur cette thèse centrée sur l'imaginaire du voyage de Bernard Fernandez, et en lui rappelant que j'ai un penchant pour le voyage immobile des sages orientaux, je convoquerai, une fois de plus, mon poète préféré René Char, qui disait "l'imaginaire n'est pas pur. Il ne fait qu'aller" et j'ajouterai, trop souvent que dériver loin de la révolution du réel, pourtant sans cesse à notre porte.

Saint-Denis, le 5 septembre 1999

Bernard Fernandez, actuellement Professeur dans une grande école de commerce (Ecole de Management de Lyon), a publié, à partir de sa thèse, un ouvrage qui s'intitule "Identité nomade, de l'expérience d'Occidentaux en Asie", Paris, Anthropos, 2002, 278 pages


Univers, un voyage qui ne finit jamais

Publié le : 07 Février 2006
Univers, un voyage qui ne finit jamais

UNIVERS

Roulement presque nu à l'intérieur de soi.


Petite bête de lumière.
Tempête de seconde en seconde.

                                                            Univers,

D'abord une étendue d'eau et de nuitée.

Écho venu d'un coquillage
qui ne dira jamais son nom.

Profondeur du printemps.
Silence de l'hiver.

                                                           Univers,

Un jour je m'habillai de toi-même
derrière l'Homme noir démantelé.

Beauté en chaque région.
Bonté en toute chose.

Immensité de la quiétude posée là
sur un seul point.

Vieillesse et Jeunesse à jamais réunies
sous la vague.

                                                            Univers,

Presque une bulle d'air à la surface
de l'Ailleurs.

Changements et chaos, mouvances et stabilités
dérisoires.

Tout est Rien.

Les siècles passent comme des éponges.

Le feu se nourrit de l'eau.
La terre n'est qu'une branche de l'air.

                                                                  Univers,

Inutile de te parler.
Tu es la porte derrière chaque mot,
l'imperceptible frontière, le vol d'un papillon.

Univers
dans une poignée de mains
quand vient la longue douleur de ne plus rien savoir.

Quand le dernier  être aimé a disparu dans tes sillons.

Quand la solitude arrache le bleu des images.

Univers impensé et pourtant perçu
comme une trappe dans le futur.

A mi-chemin de toute trace.
Derrière le bruit.
Au coeur de l'élan.

Univers
pareil à l'enfant qui danse
au son d'un pipeau.

Univers,
Confiance
dans ce qui nous arrive.

Je suis toi à même le jour.
Tant d'ombres font des pirouettes
dans l'espace d'une vision.

Je pars à l'aventure avec en guise d'oranges
le mot amour et l'Invisible.
 
 

René Barbier (juin 1988)
Publié dans René Barbier, l'Approche Transversale, l'écoute sensible en sciences humaines, Paris, Anthropos, Economica, 1997, 357 pages

Traduction en anglais par Joesph Brenner

UNIVERSE

                                                   
Bearing rolling almost nude inside me
                                                                 
Tiny animal of light
                                                         
Tempest second after second

                                                                         Universe,
                                                       
First, expanse of water over night
                                                             
Echo coming from a shell
                                                           
Which never says its name.
                                                                   Depths of spring.
                                                                   Silence of winter

                                                                         Universe,
                                                     
One day I dressed myself with you,
                                                   
Behind the “Black Man” dismantled.
                                                             
Beauty in every sphere.
                                                             
Kindness in every thing.
                                                       
Vastness of serenity placed there
                                                                   
On a single point.
                                                   
Age and Youth forever joined together
                                                                 beneath the waves.

                                                                         Universe,
                                           
An air bubble, almost, on the surface of Elsewhere
                                                   
Change and chaos, flux and stability
                                                                       Ridiculous.
                                                                     All is Nothing.
                                                       
The centuries pass like sponges.
                                                                 
Fire feeds on water.
                                                 
The earth is nothing but a branch of air.

                                                                         Universe,
                                                     
No need to talk to you (about it all).
                                                     
You are the door behind each word,
                                                         
The imperceptible boundary,
                                                             
The flight of a butterfly.


                                                                         Universe,
                                                                   
In a hand-shake
                                                         
When the lasting pain arrives
                                                       
Of no longer knowing anything.
                                         
When the last beloved has vanished in your furrows.
                                             
When solitude tears off the blue from images.
                                               
Universe unthinkable and yet perceived as a
                                                              Trap-door in the future.
                                                         
Half-way between any traces.
                                                                   Behind the noise.
                                                               
At momentum’s heart.

                                                                         Universe,
                                                         
“like unto” a child who dances
                                                           
to the sound of pipes of Pan.

                                                                         Universe,
                                                                       Confidence
                                                               
In what happens to us.
                                                       
I am you at the level of the day.
                                                         
So many shadows pirouetting
                                                               
in the space of a vision.
                                                         
I set off in search of adventure
                                                             
With, by way of oranges,
                                                     
The word “love” and the Invisible.

                                                   
René Barbier

                                                               Alternative translation by
                                                                       Joseph Brenner
                                                               
Les Diablerets, Switzerland
                                                                      November 5, 2001


Un double cheminement vers soi

Publié le : 07 Février 2006
Un double cheminement vers soi

Un double cheminement
UNE ITINÉRANCE DE VIE

Depuis quelques années, j'ai la possibilité de suivre deux chemins qui me conduisent, l'un et l'autre, vers une zone de tranquillité intérieure, une paix sensible dans laquelle je retourne "chez moi", comme disent les sages orientaux.

Nous avons tous besoin de ce retour vers soi, loin des secousses, des stress, des désagréments de la vie quotidienne. Emprisonnées dans cet amoncellement de soucis, de drames, de lassitude, plusieurs personnes tentent de les oublier en fuyant vers des "poisons de l'âme" dont parlent les sagesses humaines. La drogue, le sexe, le jeu, le voyage, le bistrot, la télé, offrent des ouvertures vers des dérivatifs insatisfaisants, en fin de compte.

Pour ma part, lorsque la vie universitaire institutionnalisée me fatigue à ce point que "pour me reposer j'ai besoin d'un abîme", comme l'écrit le poète argentin Antonio Porchia, deux cheminements s'offrent à moi, à ma porte même.

L'un me conduit vers le parc des Buttes Chaumont. L'autre vers le cimetière du Père Lachaise. Il me suffit d'une marche de quelques dizaines de minutes pour me rendre sur l'un ou l'autre de ces sites, où je trouve le repos.

Mais, je ne choisis pas au hasard.

Je me dirige vers les Buttes Chaumont lorsque je sens que j'ai besoin de retrouver les rires des enfants, la joie des mères de famille, la convivialité des personnes âgées, les regards des jeunes mariés. Le parc, tout en dénivellations, avec ce qu'il faut d'arbres et de plans d'eau pour agrémenter notre marche sans pensée, nous invite à retrouver la Vie dans son apparence la plus dynamique. Au hasard de notre promenade, notamment le matin de bonne heure, quelques groupes d'adeptes du Taï Chi Chuan, d'arts martiaux, sous la conduite de quelques maîtres chinois du quartier, retiennent notre attention et nous emportent vers une autre réalité où la lenteur s'ouvre sur une grâce aérienne. Les enfants, nombreux dans ce jardin, savent encore rire et s'agiter, courir et sauter, glisser sur les toboggans qui leur sont offerts. Les retraités, hommes et femmes, assis sur les bancs, contemplent et parlent tranquillement sous les ombrages de leurs souvenirs. Sur les hauteurs, allongés sur les pelouses, des couples de jeunes gens recommencent, avec émerveillement, la sempiternelle ronde de l'amour. Le samedi, de nombreux nouvellement mariés viennent au bord de l'étang pour la traditionnelle photographie.

Dans ce parc, je marche d'un pas ferme, tout en vivant toutes les sensations corporelles avec une attention vigilante. Je veille à saisir intuitivement tous les bruits de la ville, à l'horizon, les éclats de voix, le chant des oiseaux, le bruissement des feuillages, le cliquetis de la cascade. Chaque pas fait entrer dans mon univers intérieur un peu plus de ruissellement de vie, dans sa diversité, sa complexité dont personne n'atteint jamais le fond.

De temps en temps, je m'arrête, sur la partie la plus élevée, si possible. Assis sur l'herbe ou sur un banc, je contemple Paris qui s'étend dans le lointain. Parfois, si je suis seul, je tente quelques mouvements de Taï Chi Chuan.

L'autre chemin, vers le cimetière du Père Lachaise, me séduit lorsque la pesanteur de vivre est plus lourde à porter. On n'est jamais si près d'une vie naissante qu'au coeur même de la présence silencieuse des morts immémoriaux.

Le cimetière du Père Lachaise est, sans aucun doute, un lieu de méditation exceptionnelle pour un Parisien. Je n'ai jamais compris pourquoi certains habitants du quartier refusent que leurs fenêtres s'ouvrent sur les arbres centenaires qui peuplent ce jardin. Ici, mon pas se fait plus lent et plus étrange. Mon regard erre, sans volonté, au gré des instants qui défilent, sur la forme des tombes, les inscriptions funéraires, la drôlerie de certains noms. À côté des formes monstrueusement grandiloquentes de monuments en hommage à tel ou tel général ou homme politique, on aperçoit un caveau laissé à l'abandon, une dalle qui se soulève sous l'effet de la puissance vitale des racines d'un arbre tout proche. Les tombes des Israélites voisinent avec celles des Musulmans ou des Chinois. Jim Morrison fait toujours recette, comme Edith Piaf. La tombe d'Allan Kardec demeure abondamment fleurie et de nombreuses personnes prient en silence. Marie Trintignant, nouvelle venue, côtoie Gilbert Bécaud. Depuis tant de siècles, Héloïse et Abélard continuent leur duo d'amour. Guillaume Apollinaire, isolé dans son coin, chantonne encore la Lorelei. Les sculptures du Père Lachaise m'étonnent sans cesse. A la fois naïves et graves, touchantes et resplendissantes de toute la vanité humaine. J'en aime quelques unes, d'une manière presque passionnée. Celle de Victor Noir, par exemple, ce jeune journaliste exécuté par un Prince bonapartiste, dont le bronze allongé séduit les femmes en mal d'amour. Je passe souvent me recueillir devant le funerarium où sont inscrits simplement deux noms : Lou et Michel (Camus).

Je n'oublie pas les insurgés de la Commune de Paris, fusillés comme tant d'autres rebelles aux pouvoirs bourgeois . Mais, plus encore, je passe toujours devant le carré des monuments aux morts des camps de concentration nazis. A chaque fois, je suis pris par une vague de tristesse infinie, un incendie intérieur qui me rapproche de tous ceux dans lesquels les innombrables victimes ont péri, dans une détresse sans nom. Il n'est pas une seule fois où je ne m'arrête sur la tombe, simple comme une église romane, du poète Paul Eluard, dans le prolongement de ces monuments dressés, terribles. Là, dans une méditation poétique, je récite pour moi-même un poème d'Eluard qui commence par : "Tout se résout - dit-elle - en s'éveillant...". C'est mon mantra, c'est ma prière.

Je poursuis ma marche qui, de pas en pas, devient à la fois plus grave et plus profonde, comme si je reconnaissais comme mien, chaque pavé mal ajusté, chaque arbre envoûtant, chaque fleur jetée à tous vents sur l'herbe verte du "jardin du souvenir", cet endroit où sont dispersées les cendres de milliers de défunts incinérés et inconnus.

C'est ici même que je souhaite voir s'espacer la poudre de mon corps, dans le vent et la pluie, le soleil et le brouillard, sans aucune inscription, sans aucun miracle.

J'ai le sentiment d'une frontière introuvable entre les vivants et les morts. Un espace d'entre deux, qui donne à voir autrement la vie plombée de tous les jours.

Rares sont les fois où je quitte le Père Lachaise, sans un état d'esprit d'une sérénité plus juste et, paradoxalement, sans un élan de vie extraordinaire.

Plus que jamais, cet aphorisme de René Char retentit, alors, dans ma tête : "À chaque effondrement des preuves/ Le poète répond par une salve d'avenir".


Voyage ethnographique au Marché d'Argenteuil

Publié le : 28 Janvier 2006

L'Autre est ce miroir par lequel l'inconnu fait son rêve en nous-mêmes
(RB)

à Georges Lapassade

Le dimanche matin, le marché d'Argenteuil s'anime d'une foule cosmopolite et multicolore. Ici deux générations d'immigrés se rencontrent. Les anciens, plutôt d'origine italienne, polonaise, yougoslave ou portugaise, sont devenus commerçants. Ils côtoient les maraîchers des environs. Les nouveaux sont d'origine d'Afrique du Nord, des Antilles ou d'Afrique.

Certains vendeurs arabes se regroupent dehors, à côté des "puces" qui attirent les gamins effrontés du voisinage.

Mieux que partout ailleurs, ce lieu représente, à mes yeux, une zone exemplaire de cette interculturalité qui me fait croire encore en l'avenir. Le marché est un lieu de vie par excellence. Qu'est-ce que la vie ? un mouvement fondamental, apparemment désordonné, et une hétérogénéisation en étoile, liée à un processus de complexité croissante, vers une point ou un espace complètement indéterminable.

Les bruits et les cris d'abord nous accueillent : cris des vendeurs de fruits et légumes, des camelots à l'extérieur, des personnes qui se rencontrent. Bruits des caisses que l'on déplace, des appels aux voisins, du brouhaha en trame sonore.

Aussitôt suivis des senteurs mélangées des épices ouvertes à tout vent, des odeurs de poissons frais, des tripes et des viandes ou des fromages de toutes formes à l'étalage. Mais plus encore l'éblouissement des yeux par des couleurs innombrables : couleurs des longues robes plissées des femmes arabes ou africaines, des tee-shirts bariolés des adolescentes, des calicots des devantures et des innombrables variétés de marchandises, des fleurs coupées ou du jeu, au chat et à la souris, du soleil avec l'ombre, dans tous les coins du marché couvert.

C'est le mouvement permanent de la foule qui nous impressionne au premier abord. Une circulation partout dense où les corps se touchent et s'évitent, subrepticement, dans une sorte de déhanchement permanent, gracile et rapide. Un long cortège à double sens et au rythme incertain.

Beaucoup d'enfants avec leurs parents. De toute évidence, aller faire le marché constitue la "sortie" du dimanche pour ces familles étrangères. Beaux visages d'enfants aux grands yeux étonnés. Sourires éclatants et mimiques complices des plus âgés. Jeunes filles maghrébines ou africaines aux regards perçants et aux corps de lianes souples. Jeunes gens qui déambulent avec une gestuelle méditerranéenne. Grappes d'hommes maghrébins qui font leurs courses en palabrant.

Peu d'asiatiques. Nous ne sommes pas dans le quartier chinois du treizième arrondissement de Paris ou dans le vingtième proche de Belleville.

Je suis devant ce paysage humain dans une sorte d'état modifié de conscience. Je contemple ce va-et-vient incessant.

J'observe les discussions près des étalages. Je remarque les mamans qui achètent des friandises pour leurs petits hissés sur la pointe des pieds, le regard fouineur, le doigt péremptoire et le nez collé à la vitre où sont exposés les bonbons.

Je reste un moment fasciné par ce tout jeune gamin asiatique, imperturbablement endormi "dans l'amitié de ses genoux" comme dit le poète, à côté de sa mère, la vendeuse de gâteaux au stand de la pâtisserie. Puis je me laisse emporter par la vague humaine.

Je souris aux enfants métissés qui passent, rêveurs ou attentifs, dans leur poussette. J'entre dans la joie des adolescents. Je me vis algérien ou africain. L'espace d'un instant, je me sens vraiment un frère du monde. J'imagine que l'humanité, dans mille ans, sera ainsi faite.

Vers midi, le marché se vide. C'est le temps des braderies, des enjeux de dernière heure. Les ménagères le savent bien et certaines viennent à ce moment faire de bonnes affaires. La "ramoneuse" fait son apparition. Il s'agit d'une vieille femme, toute petite, et noire de suie de la tête aux pieds. Personne ne sait d'où elle vient., mais elle est là tous les dimanches à la même heure. Ses jambes sont couvertes de pansements sales et mal collés. Ses mains sont recroquevillées comme celles d'une sorcière. Les enfants en ont peur et s'éloignent d'elle. Mais la bouchère la sert gentiment comme une autre cliente.

Bientôt on verra apparaître ceux qui tentent de récupérer, dans les cageots à moitié pleins de déchets, abandonnés par les marchands, les quelques fruits ou légumes encore consommables.

A la sortie, la vieille marchande de fleurs a fini de vendre la production de son jardin et déguste une pêche à l'ombre d'un arbre. Je rentre chez moi rempli d'odeurs, de gestes, de regards, de vie entière.

Je pense à ce vers du poète autrichien Hugo Von Hoffmannsthal "Chaque rencontre nous disloque et nous recompose".

J'en ai pour toute la journée à parfaire en moi, cette coulée d' existence humaine.


Cheminer vers soi -1

Publié le : 24 Janvier 2006
Cheminer vers soi -1

Certains êtres partent sur les hauteurs montagnardes, vers les profondeurs enneigées, pour retrouver les coins perdus de leur être.D'autres vont, tout simplement, au cinéma.J'aime aussi voyager, mais sur des sentiers sans espace et sans durée, au coeur de l'instant éternel qui s'ouvre sur la méditation.

Aujourd'hui, 27 août 2005, je suis seul à Paris. Brindille est partie, pour un temps, de l'autre côté de la terre, et je n'ai aucune envie d'aller me réfugier auprès de mes amis, dont la plupart sont d'ailleurs encore en vacances. C'est une occasion, au contraire, pour aller vers " ces chemins de l'intérieur " dont parlait Novalis. Sans doute, suis-je au moment propice pour gagner, dans le bleu sauvage du silence, un peu de lucidité sur les décisions urgentes et importantes que je dois prendre à la rentrée.

Après une visite à Michel (Camus) qui demeure désormais au funérarium, à côté de Lou, son amour de jeunesse, je commence ma promenade, d'un pas assuré, par la droite. Je veux faire le tour du cimetière, avec quelques explorations de voies transversales.

Je marche tranquillement, sans pensée, dans une sorte d'attention vigilante à ce qui m'entoure. Je contemple, sans trop de curiosité, les monuments funéraires et les noms qui s'effilochent au gré du temps.

Tiens ! je viens de découvrir un " Barbier ", non loin de la célèbre tombe d'Allan Kardec, le fondateur du mouvement spirite, toujours extrêmement fleurie. Depuis toutes ces années où j'ai parcouru les allées ombragées du lieu, je n'avais pas encore remarqué cette tombe de mon homonyme dont les caractères s'effritent comme la peinture d'une vieille voiture. Je recherchais la sépulture du poète Guillaume Apollinaire. J'avais envie de lui réciter la Loreley. J'ai oublié son emplacement exact. Il faudra que je revienne un autre jour.

Je croise du monde aujourd'hui, en cette fin de semaine. Des jeunes couples qui viennent découvrir ici le secret de leur jeunesse. Une vieille femme qui dépose une rose sur une plaque de marbre blanc. Deux enfants qui courent devant leurs parents sans gêne mais sans éclat.

Un jeune homme tatoué jusqu'aux oreilles et aux cheveux rouges, assis devant un buste de jeune femme en bronze.

Le chant des oiseaux de Paris accompagne mes rencontres imprévues. Sur le chemin, peu à peu, mes soucis quotidiens sont avalés par les morts. Je me retrouve vide et clair dans mes lieux intérieurs.

Mes pas me conduisent quelque part, sans recherche d'un but.

Je débouche, tout à coup, devant le couple d'Héloïse et d'Abélard (XIIe siècle). Un arrêt, pour me laisser prendre, un instant, au jeu de l'imaginaire.

Que je puisse, au début du XXIe siècle, m'interroger sur le mystère de ce couple d'amoureux, du Moyen-Age me paraît extraordinaire. Qui, dans huit ou neuf siècles viendra encore visiter cet endroit ? D'ailleurs le cimetière n'a pas cet âge. Tout juste un peu plus de deux siècles.

Je continue ma route à l'ombre des feuillages des arbres centenaires. Le pas est peu assuré car les pavés sont usés, mal ajustés. Dernier endroit où l'on trouve encore de " vrais pavés " que d'aucuns brandissaient en 1968 contre les forces de l'ordre et qui ont été, par la suite, recouverts de goudron un peu partout dans Paris. Sans le vouloir, j'atteins la tombe du chanteur Mouloudji. Mais qui se souvient de ce jeune homme qui joua dans le film " nous sommes tous des assassins " d'André Cayatte, en 1952 et qui chanta si bien " comme un petit coquelicot " ? Il interpréta la célèbre chanson de Boris Vian, " le déserteur " à Paris, le jour même de la chute de Diên Biên Phu qui consacrait la fin du colonialisme français en Indochine. C'était un homme ancré à gauche, à l'esprit libertaire, comme on en fait plus beaucoup aujourd'hui.

Tout doucement, j'arrive sur le carré des suppliciés, le coin des monuments aux morts de la déportation.

Je ne rate jamais de terminer par cet endroit qui, toujours, fait surgir, chez moi, un flot de compassion. Je prends mon temps. Je m'arrête pour méditer. Je relis le nom des morts et j'imagine tous ceux qui sont agglutinés, ici, sous quelques stèles, transformées en cendres brûlantes par la barbarie nazie. Le nom de ma tante, déportée politique – Nuit et Brouillard - à Ravensbrück resurgit de ma mémoire comme le corps déchiqueté par la fusillade, au Mont Valérien, du jeune mari de ma sœur, lieutenant FFI de 19 ans.

Je me dis que les enseignants ont du pain sur la planche pour conserver ce devoir de mémoire et faire connaître à leurs élèves distraits, les mécanismes de l'horreur politique. Surtout, à notre époque où le nouveau pape cherche à absoudre les catholiques les plus réactionnaires et où les jeunes gens s'entichent facilement des excès de l'Extrême-Droite, sans connaître l'histoire.

Quand j'avais une quinzaine d'années, j'ai eu la chance d'avoir un professeur d'Allemand, au lycée, qui nous emmena visiter le camp de concentration de Buchenwald, en Allemagne. Je me souviens encore du bouleversement émotionnel de cette visite, notamment lors de la minute de silence. J'ai sans doute tout oublié, ou presque, de mes années de lycée. Mais ce voyage et cette rencontre avec un camp de la mort furent pour moi déterminants pour forger ma conscience politique. Je ne peux faire partie de ceux qui relativisent tout et n'importe quoi. Je n'arrive pas, vraiment, à apprécier la remarque, dans la mythologie hindoue, au delà du temps et de l'espace, de Krishna à Arjuna, qui doutait de la nécessité de donner la mort en tant que guerrier. Je me souviens que René Char, "capitaine Alexandre" durant la dernière guerre, à dû faire fusiller un collaborateur qui avait vendu ses camarades. Le poète racontait qu'il avait toujours des cauchemars bien des années après, Il y a des valeurs humaines que Michel Houellebecq, malgré son talent d'écrivain, ne connaîtra jamais, parce que, ingénieur agronome, il croit plus en la science qu'en la vie. Peut-être avons-nous eu le même type de grand-mère engagée du côté de l'espérance. Mais, assurément, nous n'avons pas donné la même réponse à leur exigence. J'ai toujours préféré Robert Desnos à Drieu la Rochelle. L'adhésion du philosophe allemand Heidegger au parti national-socialiste, m'a toujours laissé un arrière-goût de cendres et un doute sur sa philosophie.

Je ne pars jamais de cet alignement de monuments liés à la fois à la barbarie et à son combat coûte que coûte, sans méditer devant la tombe du poète Paul Eluard. Je récite, pour moi-même, l'un de ses poèmes. J'aime sa tombe si simple, sans rien d'ostentatoire, le contraire de ces tombeaux de généraux de l'Empire ou de l'époque coloniale, hissés en bronze en haut de leur vanité, et qui encombrent le Père Lachaise. j'ai toujours eu plus d'inclination pour les église romanes, un peu austères, que pour le style byzantin de l'archecture religieuse.

Puis je passe de l'autre côté de la rue, vers le monument du Mur des Fédérés, en hommage aux déportés et aux fusillés de la Commune de Paris en mai 1871. Je me souviens de Louise Michel et de Jean-Baptiste Clément, ce compositeur qui inventa " Le temps des crises " et dont la dernière demeure est juste devant le Mur des Fédérés.

Le souvenir de ma mère qui fut incinérée au crématorium du cimetière me revient, en contemplant un nuage qui fait du sur place dans le ciel bleu. Je poursuis mon chemin en silence jusqu'à la porte monumentale, avenue du Père Lachaise.

J'ai le sentiment d'être plus léger et plus grave à la fois, comme à l'accoutumée. Les morts du Père Lachaise sont restés sur le seuil. Seuls "mes morts" du cimetière, ceux de mon intimité, m'accompagnent, mais d'une présence vivante qui dynamise mon désir de vivre, au plus juste de l'instant, en particulier le poète Michel Camus et mon collègue l'écrivain Daniel Zimmermann.


Partir, un poème animé

Publié le : 24 Janvier 2006

Et si nous commençions notre réflexion par un poème animé ?
http://www.barbier-rd.nom.fr/partir.html

et par un autre, très simple


Voyage



Cent mille pas pour traverser le pays

Cent pas pour trouver la montagne

Dix pas pour le dernier espace

Un pas pour être au clair-joyeux



Vertical pour parfaire l'horizon

Immobile pour toucher le mouvant

Presque rien pour vivre presque tout



René Barbier


Barbier
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