Prendre un métro matinal. Le métro des « travailleurs-travailleuses » comme dirait une des candidates à l’élection présidentielle. Regarder les corps ouvriers se conformer dans la position de ceux qui doivent se contenter de leur existence actuelle. Comprendre que ces corps obéissent encore à d’anciennes règles. Comme les symboles d’une ultime survivance au processus de dérèglement de toutes les règles que Jean Baudrillard (qui vient de mourir comme l’annonce le journal que j’achète à la gare) a si élégamment théorisé. Prendre un TGV. S’étonner qu’il s’arrête dans la petite ville de Sablé pour la seule raison que son maire est un ancien ministre de la République et, murmure-t-on, un probable premier ministrable dans l’hypothèse de la victoire de Nicolas S.
Se souvenir qu’adolescent, je m’y arrêtais déjà à Sablé, après un lent trajet dans un vieil omnibus tracté par une micheline afin d’y passer l’après midi avec une jeune fille blonde dont j’ai oublié le prénom (et même jusqu’à son visage), mais non que j’en étais amoureux, sans que ce sentiment soit pour elle, partagé. Excusez-moi, cela fait un paquet d’années, je crois.
Arriver à Saumur, traverser les deux bras de la Loire sous un crachin qui voudrait nous faire croire à son possible cousinage breton. Entrer dans le petit théâtre à l’italienne, au rideau peint, où se déroule le colloque auquel je dois assister et qui fonde le prétexte à cette expédition professionnelle. A midi, la sirène située sur le toit du théâtre et qui se trouve convoquée pour ses exercices mensuels au nom de l’obsédant principe de précaution, interrompt l’intervention de l’oratrice italienne, qui paraît forcément comme chez elle dans ce théâtre-là… partir déjeuner et à la table que je choisis, hésiter à reconnaître d’anciennes connaissances. Excusez-moi, cela fait un autre paquet d’années, je crois. Et fêter ses retrouvailles en trinquant d’un verre de Saumur, évidemment.
En attendant mon train, prendre un café dans un bar. Y remarquer cette jeune femme longiligne et blonde (comme glissant sur le sol ombré d'une journée qui s'inaugure et s'évanouit devant la vie qui s'impatiente), qui délaisse son ami à leur table pour s'avancer, un verre de bière à la main (verre que l'on remarque surtout à cause de l'heure matinale où la scène se déroule et qui fait vaciller d'anciennes représentations obsolètes qui me font croire que les jeunes femems ne boivent pas de bière, qui plus est à une heure où il n'est pas incongru d'encore y déjeuner...). Elle délaisse donc son ami pour aller rejoindre au comptoir un clochard crasseux, sirotant lui-même une bière (ce qui, au nom des mêmes représentations déjà évoquées, ne m'avait pas interloqué en entrant dans ce bistrot de gare. Et sosu le prétexte de lui proposer une cigarette, entame tout simplement une conversation avec lui...
Arriver à Cherbourg-Octeville. Constater le temps chaotique qui habite ce port toujours battu d'un vent du large vigoureux qui produit, comme le proclame l'écrivain Gilles Perrault, les plus beaux nuages d'Europe. Etre happé pour un déjeuner par les amis qui y vivent, heureux de cette occasion de retrouvailles, puis rejoindre le lieu où doit se tenir la conférence que je suis censé y donner.
Puis retraverser le Cotentin en ce début d'hiver qui s'annonce par l'inondation des marais qui cernent littéralement la voie ferrée et qui laisse l'impression au voyageur ferroviaire d'être transporté par un aéroglisseur, flottant sur ces vasières du centre manche...ou sur une journée qui s'évanouit devant la vie qui s'impatiente, décidément.
Attendre l’approche confiante du matin, lorsque la nuit cède sa place, assurée de sa revanche prochaine. Un matin où la lumière est crépusculaire, curieusement bleutée. J’entends le bruit des nettoyeuses qui, déjà, arrosent les trottoirs : la preuve que la vraie vie, rangée et heureuse, s’éveille, dans la nécessité qu’elle a de se débarrasser des détritus, des saletés, des ordures, à grande eau ruisselante…
Entendre cette plainte, belle et blanche, dans la lumière bleutée de l’aube, est-ce un chant d’amour ? Ou le chant effrayé et lucide de l’impossibilité de cet amour ?
Vivre, ce simple souffle vital, se confondant avec la crainte de trébucher continuellement sur des suicides inaccomplis.
Penser à ces courriels perdus, ceux jamais arrivés. Ont-ils tout de même une destination ? Où sont-ils condamnés à errer définitivement dans le cyberespace ?
Annoncer à l’infirmière que l’on a renversé le pistolet et l’urine qu’il contenait et supporter le regard humiliant qu’elle me prodigue en m’informant qu’elle va s’en occuper.
Savoir que le soleil ne peut rien contre les ténèbres.
Entendre que la neige a cessé de se précipiter. Mais que quelques trottoirs en conservent le souvenir : amas glacés, boueux, sales et le plus souvent se prolongeant en d’invisibles flaques verglacées. Qu’ils suffisent à ce que de vieilles dames y chutent, conduisant leur vie vers une fin d’agonie, souffrante… Que le soleil, en réapparaissant les ont convaincues de devoir de nouveau fleurir la tombe de leur compagnon déjà mort, tome trop longtemps abandonné à cause de la neige. Et que maintenant alitées, privées définitivement du pouvoir de se déplacer vers le lieu du repos leur mari, il ne leur reste que la folie. Voilà leur issue : la démence ! Il faut toujours se méfier des embellies.
Se demander si c’est à l’aube que l’on connaît le mieux les gens, là, quand surgit le petit matin.
Se découvrir comme dans le film « Bleu » de Kislowski. Comme dans le retour à une vie qu’on aurait jamais connu.
S’enliser. Dans l’écriture dont l’encre qui la biffe devient poisseuse. La plume étirant des phrases qui ne résonnent pas suffisamment. Enlisé dans la souvenance, ce brouet nauséeux. Des images s’enchaînent, s’associent, se superposent, se construisent, mais l’écriture est en panne. Je ne courrais plus après, je l’attendrais.
Savoir être disponible au désordre, à l’inattendu et l’accueillir.
Renaître comme cette première nuit de janvier où je suis né par accident, d’un coït incontrôlé et d’une conception non volontairement interrompue.
Retrouver devant le plateau repas qui m’est proposé, l’habitude d’absorber ces matières destinées à la chimie complexe de ma digestion et ces gestes routiniers.
Se demander avec Serge Daney si l’exercice a été profitable, monsieur ?
Revenir de cette planète-là à cette planète-ci. Comme un funambule sur son fil, jamais certain de sa destination.
Prononcer désormais des choses légères afin de ne pas laisser la gravité reprendre les commandes.
Mâcher cette phrase d’Emingway, comme on le ferait d’une chique amère : « Le monde brise les individus et ils sont souvent plus fort à l’endroit de leur fracture. Mais ceux qui ne se laissent pas briser, ceux-là, il les tue ».
Chercher une main à laquelle se tenir pour traverser la nuit, certain que seul, je n’y arriverai pas
Se souvenir de ce douze août. De l’éclipse. Comme le souffle chuchotant d’un vrai bonheur.
Savoir que ce froid et cette pluie ne sont pas ceux d’une nuit d’été, puisque l’enfant est né en hiver. Non, je mens, c’est toujours une nuit d’été quand un enfant naît. Mais quand son père meure ?
Ressentir à nouveau le corps de mon fils se raidir, durcir dans mes bras. Je sens la vie l’abandonner, le quitter quelques instants. La mort n’est pas la faucheuse squelettique que l’on aime à se représenter… la mort est la vie, un de ses épisodes. Simplement, le dernier. La mort est grossière qui ne s’annonce pas. La mort est ludique qui tente de vous surprendre et teste votre vigilance. La mort est craintive qui n’insiste pas. Sa trachée dégagée, ses poumons se sont enivrés d’air à nouveau. Et cette brûlure (comme le brûlure première de sa naissance) l’a fait crier et pleurer longtemps après.
Savoir que j’ai pu virer d’une salle d’accouchement d’un Centre dénommé par méconnaissance, plus que par orgueil, de « Reproduction Humaine », un jeune interne au teint hâlé et aux certitudes intactes, dans le but de défendre une femme enceinte, état à l’édification duquel, j’avais, sans équivoque possible, contribué.
Distinguer les traits d’un bébé de quelques semaines et se souvenir combien un enfant de cet âge est un être intéressant.
Songer que le métier d’amoureux est un métier d’artisan.
Sentir une main sur mon épaule, légère, me retourner sans distinguer son visage baigné d’une lumière saturée de soleil, presque blanche, estivale. Je devine alors pourquoi cette femme sera désespérément de l’autre côté de la frontière… Laisser l’infirmière s’excuser de me réveiller pour cette énième prise de sang.
Les imaginer, alors qu’ils tremblent, construisant et reconstruisant des couples transitoires qui, chaque nuit, repartent en silence, outillés de vagues songeries, telles des sentinelles retenues dans la peur d’aimer.
*
Apercevoir l’infirmière, cette Elsa extirpée d’une nuit inachevée et dont le feu s’éteint sous sa blouse, l’air la dépouillant de ses dernières peaux de tendresse et qui prend, machinale, une nouvelle fois ma tension.
Ecouter de l’autre côté du mur, une chanteuse fredonner : « non, je ne regrette rien… »
Sniffer la souvenance de son odeur sur ma peau comme je le ferai d’une cocaïne.
M’interroger pour savoir s’il existe des murs à tendresse comme un édifice patiemment construit et régulièrement inspecté qui maintiendrait ce flot d’affection à distance. Ou bien des pièges pour cette même tendresse, des camisoles qui maintiendraient enclose cette émotion, étouffant le bruit et les protestations.
Rêver à un amour sans jalousie, un instant sans que l’on ait besoin de se discipliner pour ne pas être jaloux, où le sentiment de possession serait enfin annihilé.
Constater que mon regard n’est pas absent, qu’il est au-delà du présent. Qu’il se pose sur une étendue de sable nu, où seules les ombres des dunes dessinent une présence.
Avoir quarante six ans. Rêver posséder le seul manège à vitesse lente mue par traction humaine de toute l’Europe et que l’attraction humaine sur ce manège, c’est moi ! Faire tourner ce manège en avant, an arrière, plus haut, plus vite, plus fort à la force de mes mollets. Constater que les bambins ont peur, mais qu’ils sont heureux parce qu’ils savent assortir leur peur du miel de la volupté… mon manège tourne, mais c’est ma vie qui ne tourne pas rond. Ni en avant, ni en arrière, ni plus haut, ni plus fort. Et j’ai peur. Mais c’est une peur que je ne sais pas assortir de volupté. Il y a un an, j’ai tout arrêté, je suis parti, ai acheté ce manège, me suis endetté pour faire la route comme un saltimbanque. Je m’en suis cru capable, mais je n’y arrive pas. J’aimerai bien le faire à fond, comme on aimerait faire quelque chose que l’on ne sait pas faire… mais je n’y arrive pas. C’est drôle, je fais tourner ce manège en pédalant, et dans ma vie aussi, je pédale. Mais ma vie, elle, elle ne tourne pas rond.
Croire que quelques uns viennent de si loin qu’ils en ont oublié toute crainte. Et qu’ils disent : s’il faut marcher, nous marcherons. Mais aussi : pourrons-nous envoyer une seule carte de l’avenir de notre époque ?
S’habituer à ce qu’une lumière ancienne éclaire ma chambre comme la menace d’un soleil vu d’un trou de serrure.
Vouloir être à la hauteur. Y arriver. Adopter l’impression que laisse transparaître certains de mes congénères. Constater que sans doute, certains y parviennent…
Penser à cette curieuse disposition du miroir dans les toilettes des TGV qui vous conduit à vous regarder uriner, alors que je me lève péniblement pour uriner dans ce pistolet de plastique que l’on a laissé à ma disposition pour que je me soulage et que je guette les bruits alentours pour ne pas être surpris dans cette position de l’homme qui pisse, encore debout. Mais pour combien de temps ?
Savoir que dans toute séparation, ce qui disparaît, ce n’est pas l’autre, mais cette part de soi avec laquelle l’autre disparaît.
Observer comment les enfants s’occupent de leurs parents quand ceux-ci vieillissent, comment ils les humilient, le plus souvent pour leur bien, en rejouant à l’envers l’histoire du couple parent-enfant et comment les parents les laissent faire le plus souvent, complices ou bien déjà indifférents.
S’en vouloir d’avoir participer à toutes ces vaines discussions dont la seule raison d’être, était d’avoir raison, toutes ces joutes oratoires, mais néanmoins amicales. Se promettre d’y renoncer et reconnaître que quand on me pose une question, je n’ai strictement rien à dire.
Admettre que la quantité de choses à vivre qui m’était dévolue arrive à son terme.
Comprendre que quelques destins qui se télescopent, c’est cela que l’on appelle une famille.
Traverser en rêve une campagne nimbée d’un brouillard tenace et luisant, halo fantomatique d’une vie qui m’échappe.
Décider qu’il n’existe personne qui puisse se dire nécessaire à quelqu’un d’autre, et que la société veut que tous les individus qui la composent soient remplaçables.
Revoir dans un songe volatile ses paupières qu’un pastel brun colore. Ne pas savoir si cette ligne un peu sombre est la couleur de sa peau ou bien un fard légèrement disposé. Préserver sans réponse cette question futile, pour interroger jusqu’à l’aube ce souvenir gracile qui me laisse épuisé de cet ultime combat contre mon renoncement.
Etre certain que mon père pleurait cet été là et que c’était la première fois que je le voyais pleurer. Il était allongé sur un lit d’hôpital, le corps contenu dans un corset de résine synthétique prévu pour que sa colonne vertébrale rongée par des métastases boulimiques ne se brise comme du verre. Mon père pleurait en m’avouant qu’il allait mourir. Je ne disais rien. Qu’il allait mourir, je le savais. Mais comment se peut-il que l’on meure en été ?
Croire entendre à travers la cloison, d’autres patients qui viennent de si loin qu’ils en ont oublié toute nuance. Ils disent : s’il faut aimer, nous aimerons. Mais aussi : qui caressera ma peau d’une exaltation tendre ?
Observer le personnel médical me tourner autour, s’approcher mais délicatement, comme chargé de l’ombre portée d’un secret sur leur dos.
Supporter (encore un peu) mon corps, cette masse limoneuse et spectrale, griffer le mur d’enceinte de mon horizon.
Penser qu’Antonio Tabucchi écrit quelque part que quand un éléphant sent que son heure est arrivée, il s’éloigne de son troupeau à la recherche du bon endroit pour mourir. Malgré la nuit, encore trop de témoins dans ce service pour voir un éléphant mourir.
S’imaginer qu’en avion, avant le décollage, j’ai toujours ce geste d’observer mon voisinage immédiat afin d’estimer si cette éventuelle prochaine mort interviendra en bonne compagnie… Il n’y a ni frayeur, ni inquiétude dans ce geste. Simplement le regard de l’honnête homme, préoccupé par sa fin au moment où il remet sa vie aux mains d’inconnus et de quelques machines volantes à la trajectoire toujours improbable.
Ruminer la déprimante idée qui consiste à installer les illuminations de Noël dès le début du mois de novembre.
Décider du projet de décrire la pénibilité de la vie, qui n’est pas l’envie d’en finir, ni même son antichambre.
Entendre le tic-tac menaçant de l’horloge qui accuse cinq minutes d’avance comme la prévenance hospitalière de ne pas mettre la mort en retard.
Se penser comme franchissant la voie ferrée qui traverse le quartier de Watts, cet interdit absolu pour les CRIPS et les Bloods, ces deux clans qui se livrent une guerre à mort depuis quarante ans, à Los Angeles, cette cité des Anges qui ne devraient plus tarder désormais.
Apprécier le temps de cette fameuse seconde où la vie bascule : une seconde avant, l’on est mort et celle d’après, l’on devient ce héros dont les autres glorifient le destin. Et soudain, croire au hasard, comme jamais.
Penser que j’aimerai savoir cette intention possible : qu’après, qu’après ma…, quelqu’un montre une photo de moi (même une très vieille photo) à des inconnus. Comme espérer d’être enfin quelqu’un.
Fermer les yeux, encaisser la douleur, comme un coup porté à je ne sais quelle impudeur.
Etre habité du sentiment de traîner mon corps. Prolégomènes de la vieillesse, cet instant où le corps décide de ne plus être traîné, où il ne résiste plus et renonce.
Sourire à sa propre mort. En face.
Mourir à cause de l’ennui. Ou même à cause de la peur de l’ennui.
Hurler avec Marie Depussé qu’il n’y a pas de mort qui laissent les gens qui vous aiment heureux.
Etre certain qu’un autre été, dans un autre service d’urgence, j’avais accompagné une jeune femme qui souffrait depuis quelques semaines de maux de ventres qu’une appendicectomie enfantine obérait d’un diagnostic d’évidence. En ressortant, elle m’avait confié qu’elle me trouvait incroyable de l’avoir accompagnée et attendue quelques heures dans cet hôpital. Elle me l’avait dit dans un souffle qui faisait chavirer un instant, ses croyances les plus arrimées sur la perpétuelle absence des hommes dans sa vie…
La regarder attendre qu’on la tienne au courant du diagnostic, comme je le fis un autre été pour elle, alors que je l’accompagnais dans un autre service d’urgence pour la seconde fois. Mais d’eux alors (je veux dire des médecins), je n’attendais rien. D’ailleurs, la première fois, je m’étais fait virer du service à cause de mes protestations devant tant d’inhumanité, alors qu’une externe s’acharnait à passer, selon le protocole, un questionnaire à cette femme avec qui j’étais là et qui avait choisi momentanément, mais avec obstination, le mutisme, dès lors que devant la vie qui s’annonçait à elle, les mots littéralement, lui manquaient. Pourraient-ils simplement diagnostiquer que ce dont elle souffrait, pouvait se dire, pour user d’un langage qu’ils pouvaient comprendre : effets collatéraux d’une passion destructrice ?
Etre envahi de sensations (mais il serait plus juste d’écrire « bombardé », ceci afin de rendre compte d’un phénomène au fond assez proche de certaines expériences de physique qui consiste à mitrailler de la matière à l’aide de neutrinos, ces particules neutres et extrêmement légères). Etre bombardé, donc, de sensations qui me conduisent à penser que je pourrais être gravement malade.
Reconnaître chez l’infirmière cette sorte de dureté et de froideur qui me laisse désarmé, sous l’emprise d’une fièvre qui me tourne le sang.
Imaginer la maladie comme un attracteur étrange, cet objet mathématique si délicat à définir. Qui a à voir avec le chaos, avec ses turbulences, ses fluctuations, ses oscillations… Et surtout, son imprévisibilité.
Penser : « j’ai le mal de mer ». Et aussitôt me demander : « comment l’écris-tu ? ».
Etre envahi de souvenances. Non pas de cette distillation un peu insidieuse de la nostalgie, mais par un flot d’images. Une vague inattendue et soudaine de souvenirs. Comme l’avant goût d’une noyade annoncée.
Vouloir sculpter dans l’air lourd, son visage de caresses, modeler le temps, cet argile nécrophage.
Croire qu’il faudrait du bonheur pour faire pèter cela.
Entendre l’infirmière me demander un numéro de téléphone où elle pourrait éventuellement joindre quelqu’un qui me soit proche, au cours de la nuit. Soupeser le poids de cet adverbe à l’aune de sa promesse létale.
Pouvoir écrire ce que le praticien lit en moi au travers de ce qu’il nomme mes symptômes.
Se demander si le soleil (ce soleil qui fait déambuler les jeunes filles court vêtues), si le soleil ne brillera plus demain pour moi.
Demeurer dans l’entre deux à ruminer le sentiment qu’il va falloir bâcler la fin afin de couper la chique aux nuages. Laisser ce corps se rebeller comme jamais.
Ne pas prétendre que je me reconnaisse dans ma maladie, mais espérer qu’en la reconnaissant, je serai étonné parce ce que je suis, moi.
Compter les jours que j’ai pu passer à côté des autres, sans générosité, sans lumière.
Envier les femmes qui possèdent ce don de comprendre le jeu de la vie et de savoir à quel point elle est temporaire.
Sommeiller sans vigilance, attentif aux images d’un rêve inquiétant.
Mendier une échancrure, un souffle dans le hurlement compulsif de leur indifférence.
Se demander : que faire de ces souffrances ? Contre qui, contre quoi s’insurger, se révolter, s’encolérer ? Contre moi ou bien ?
Lire la première phrase du roman de Marc Behm, La reine de la nuit (Rivages/noir, 1992) : « Quelle belle nuit, je pense que je vais rentrer à pied ».
Puis marcher la tête lourde. Mais lourde de quoi ?
S’entendre répondre à ma demande inquiète de consultation d’un médecin en urgence, de bien vouloir présenter ma carte Vitale et mon attestation de Mutuelle.
Et pendant ce temps, déguster un goût de métal et de poussière sèche, comme l’annonce d’une nausée profonde.
M’apercevoir que je ne suis pas en forme. Que je manque littéralement de contours.
Ressentir l’intrusion du regard du praticien, grave et légèrement inquiet.
Regarder l’infirmière manquer ma veine lors de la pose d’un cathéter à mon bras droit.
Me trouver abandonné sur la table d’examen, des câbles me reliant à la machine censé décrypter les soubresauts de mon cœur, alors qu’un autre patient, tout juste arrivé, concentre toutes les attentions.
Vouloir que la parole (du praticien) me laisse me « reposer ». Dans tous les sens de ce mot : qu’elle me laisse m’endormir pour récupérer et qu’elle me laisse me transformer en mieux par l’effet de variation de la substance vitale.
Me dire que l’infirmière et le praticien font « corps », afin d’être plus fort face à moi. Eux contre moi.
Un autre instant j’étais parti sous mauvaise influence (comme l’on aurait dit parti sous une mauvaise étoile). Celle de ces quelques lignes extraites d’un roman de Catherine Clémenson : Interconnexion livre emprunté un peu par hasard à la bibliothèque ou peut-être emprunté (et lu) précisément pour y dénicher ces quelques phrases :
Une splendeur, Paul, c’était simple, on avait envie de l’embrasser et de ne plus le lâcher. D’être dans ses bras, caressée par ses mains aux doigts longs et plats. Collée à lui, juste la tête, un peu en retrait pour rire, et la reposer aussitôt sur son torse avec un gros soupir, et recommencer mille et mille fois.
A vrai dire depuis que je les avais lues ces quelques lignes me turlupinaient dans le sens de savoir si une femme jamais avait pu penser cela de moi (je ne dis même pas l’écrire) ou quelque chose d’approchant l’important ici étant plutôt de l’ordre de l’idée générale (le mouvement) que de l’exact sentiment que ces mots traduisaient (sentiment forcément toujours singulier). Cette idée dont ce court extrait se faisait si bien l’écho (à la fois la déformant et en multipliant ses résonances) me travaillait depuis quelques temps au point que me mettaient mal à l’aise physiquement ces scènes de cinéma où une femme emprisonnait délicatement la nuque d’un homme qu’elle regardait pendant un instant et que pendant cet instant dans son regard il devenait le monde entier. Un malaise dû non pas à l’envie mais à l’interrogation de savoir d’être sûr qu’un jour moi aussi j’avais été regardé de la sorte c’est à dire amoureusement.
C’est donc sous ces très peu favorables auspices que j’arrivais dans cette demeure prêtée amicalement pour y passer quelques jours de vacance(s). Il faut dire également combien je suis sensible (comme le papier photographique peut l’être à la lumière) aux lieux et dans ces lieux à l’habiter : cette façon de donner chair de façonner des espaces. C’est à dire de faire d’un lieu l’espace de poser de penser la question de la demeure comme une question généalogique. Il me faut dire d’emblée combien cette maison de vacances de bord de mer m’emplit aussitôt son seuil franchi d’une profonde mélancolie qui ne se démentirait pas au cours des quelques jours passés là et peut-être au contraire se précisât dévoilant ainsi sa troublante efficacité comme lieu de mémoire.
Je poussais la porte que l’on pouvait croire curieusement victorienne et s’ouvrit alors l’espace de cette demeure dont j’éprouvais aussitôt qu’elle était une maison de vacance(s). Ni odeur ni vision particulière ne justifiaient cette première impression que j’éprouvais tout simplement peut-être à cause de la généalogie vivace des souvenirs joyeux qui s’y étaient construits et que je respirais aussitôt comme une bouffée d’impressions qui me touchaient sur le seuil m’indiquant avec certitude plus que son usage : sa destinée. Alors que simultanément ressurgissait le manque d’une maison de vacances où aurait pu demeurer mon enfance.
Je pénétrais dans la maison « visitais » les pièces découvrant les objets laissés là non pas en déshérence mais dans l’attente souffrant dans le même instant de ce qui relève de l’effraction et de ces traces qui disent l’habiter ces empreintes d’une vie qui s’incarnait assurément dans ce lieu. Je pensais que depuis longtemps déjà je n’habitais plus mais je logeais. J’enfouissais alors l’idée trop triste pour demeurer simplement mélancolique que peut-être je n’avais jamais habité…
J’éprouvais ces moments qui ont la capacité de contenir tant d’autres instants révélés déclenchés par un infime événement : la couleur de la mer ou son bruit dans la nuit l’odeur d’une ballade dans les dunes un caillou ramassé dans le sable les enfants partis jouer plus loin alors que lisant un livre un cigare allumé dans le soir descendant, etc. … réminiscence d’un moment d’un instant passé avec elle. Je me demandais s’il serait possible de lui écrire une lettre qui parlerait de ces instants et de cette mélancolie…
Rentrant de ces quelques jours de vacances je regarderai à la télévision au milieu de la nuit un film de Sylvie Ballyot et Béatrice Kordon qui sont des petites cousines de Sophie Calle un film qui s’intitule « tu crois qu’on peut parler d’autre chose que d’amour ? »
Je savais définitivement que non.
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