Lorsque, fatigués d’avoir erré à travers la ville et avant de se quitter, comme nous le fîmes finalement près de chez elle, avec le sentiment d’avoir ouvert sur le monde une fenêtre de plus, par laquelle on voyait la mer de la vie, calme et bleue, je sais que j’aurais pu lui suggérer aisément de l’accompagner jusqu’à son appartement afin d’y quérir une barque capable de dériver avec nos deux êtres à son bord.
On même, aurais-je pu impunément, pour rattraper le coup, plagier Michel Torga, en lui écrivant dès le lendemain (et sans en mentionner la source probablement), cette adaptation de la première phrase de la nouvelle qui inaugure le recueil de cet écrivain portugais et qui s’intitule, je crois « RUA ». Peut-être même y ai-je songé pendant quelques instants en traversant l’approche confiante de ce petit matin irradié de cette lumière curieusement bleutée et dont elle était désormais absente, alors que la nuit cédait sa place, assurée de sa revanche prochaine, et que j’écoutais le bruit des nettoyeuses qui, déjà, arrosaient les trottoirs, affichant la preuve que la vraie vie (rangée et heureuse), s’éveille toujours dans la nécessité qu’elle a de se débarrasser des détritus, des saletés, des ordures, à grande eau ruisselante…
J’y ai renoncé de la même manière que l’on renonce à écrire un chef d’œuvre, ce livre qui bouleverserait à coup sûr son unique lecteur jusqu’au tréfonds de l’âme ou comme l’on renonce à chercher une main à laquelle se tenir pour traverser la nuit, certain que seul, on n’y arrivera pas. J’y ai renoncé à cause de l’ennui ou plutôt exactement à cause de la peur de l’ennui… dans le désir de me recroqueviller sur moi-même, espérant sans doute me transformer en une sorte de trou noir, ce point unique de matière condensée, d’une densité enfin suffisante pour pouvoir simplement vivre.
J’y ai renoncé quoique sachant que dans toute séparation, ce qui disparaît, ce n’est pas l’autre. Mais bien cette part de soi avec laquelle l’autre disparaît…
S’envoler pour Ajaccio afin d’aller y animer le « premier forum régional des services à la personne » (sic). S’envoler pour ce qui apparaît comme un lieu rêvé parce qu’il est délicieusement clos et que, comme pour toute île, notre imaginaire l’apparente, de près ou de loin, au jardin d’Eden. Un lieu rêvé, particulièrement pour tous ceux qui apprenant ce déplacement, me gratifient d’un sourire entendu, exprimant leur incrédulité devant le caractère essentiellement professionnel de ce voyage.
Pourtant, comme me le confiera un de mes hôtes, les paysages d’ici sont comme ceux qui les habitent, avant tout tragiques. Et quand je rentrerais, le journal Libération, acheté à l’aéroport, consacrera deux pages à la condamnation de membres du groupe Clandestini Corsi, pour des attentats perpétrés en 2004 à Bastia.
Et dans l’avion qui me ramenait vers Paris, vers le continent, vers la France même (comme certains Corses rencontrés nomment le lieu où j’habite, signifiant par là une distinction nationale que contredit l’organisation administrative de ce pays), je soupesais les termes de ce qui ressemble à un malentendu. Malentendu entre la vision édénique, avant tout touristique et vacancière, de ceux qui m’enviaient ce déplacement, fusse-t-il professionnel, et la dimension tragique qui « habite » (au sens heidegerien, où il vit en eux, mais aussi les transforme) les habitants et les paysages de cette île, et que j’ai ressenti et perçu, au fond de moi-même en les rencontrant, me rappelant avec Marcel Proust, que les idées ne sont que des succédanés de chagrin que nous révèlent, avec tant d’acuité, les chants polyphoniques…
Venir en ce samedi un peu gris de la fin de septembre à Meyzieu, cette commune pavillonnaire de la banlieue lyonnaise. Venir pour y rencontrer certains de ceux qui ont vécu l’année dernière, ce que notre mémoire infirme se rappelle comme « les émeutes de banlieue »…
Se surprendre à observer comment les « jeunes » qui y sont également invités, habitent l’espace Jean XXIII où doit se dérouler cette rencontre organisée dans l’intention de comprendre pour agir… Etre étonné par leur démarche chaloupée qui meut de grands corps dansants qui se donnent à entendre dans le flow déhanché d’une voix qui raconte ceci : « vous savez messieurs, mesdames, je n’ai pas de casier judiciaire, je n’ai pour tout dire qu’un seul problème dans la vie : la couleur de ma peau et le crépu trop prononcé de mes cheveux. Un problème à l’origine d’embrouilles incessantes où l’insulte est une ponctuation et la phrase, un mot de slameur… ».
Repartir prendre un train, la journée achevée, dans la certitude que nous nous habituons à nous asphyxier de notre propre présent et qu’inventer la vie, nécessiterait de pratiquer une pensée qui soit rêvante… Et savoir que le tenter, c’est peut-être cela voyager.
Image de la femme en robe scintillante
Mais noire terriblement
Longues jambes paisibles et nues
Mais tremblantes cependant
Comme trébuchant continuellement sur un suicide inaccompli
Ou bien ?
Image des voix de filles chuchotant
Puis comme plaintes se froissant de façon désordonnée
Des voix de folles
On dirait
Alors que dans l’alignement des cordages
Deux jeunes hommes habillés de noir s’embrassent comme s’ils construisaient et déconstruisaient sans cesse un couple transitoire
Et que la voix de l’homme se demande :
L’exercice a-t-il été profitable, monsieur ?
Une promesse intacte
On dirait
Image du garçon qui traverse la ville encore somnolente comme le ferait un voleur qu’affolerait son audace
Ou bien ?
(Ce) garçon croisant une fille qui elle-même
Et maintenant l’un pour l’autre dans une distance dansante
Quoique l’esquisse d’un sourire
Une plume de sourire
On dirait
(Ce) garçon croisant (de nouveau) une deuxième fille qui
Légèreté de la jupe comme un souffle de papillon
Parure pour ses fesses minces et masculines presque
Comme excessivement colorées cependant
Et la (première) fille s’inventant une trajectoire déjà besogneuse
Puis balayeurs de la nuit lessivant une vision moribonde de l’obscurité qui
Comme on le ferait de ses cauchemars
Lacs de sueur sèche dont la persistance nous lasse ou peut-être nous effraie
Mais comme continuellement
Vision de jeunes femmes qui ne sachant pas s’il faut prendre soin de
Ordonnent de minuscules bouteilles de fragrances rouge sang dans des boîtes neiges
Des cartons à chapeaux on dirait
Comme on le ferait de souvenirs devenus inutiles pour cause de
Image de la rue nimbée de cette sorte de lumière bleutée comme une fenêtre dans la nuit
Une toile de Hopper on dirait
Croisant (enfin)
Dans un rapport d’exquisité
La lune silencieuse pour cause de souvenance d’une éclipse qui
Et qu’une fille demeure devant un mur d’où ruisselle le sillage de sombres végétaux ressemblant à des arbres mais ?
Comme dans l’orage de contemplations enfantines
Fille épuisée sur un banc écrivant une lettre lestée d’un certain poids de menaces
Tandis que de l’autre côté du mur
Un chanteur se demande :
Est-ce que le monde est sérieux ?
Puis image de la fille adossée au mur
Courant vers l’endroit d’une douceur forcenée
Comme le ferait un monde emballé sur ses rails
Délivrant ses cheveux que le ruban retenait
Cheveux qui virevoltent ou tressautent
Rythme grésillant de la course
Une mer de nuages on imagine
Où une foule inlassable de fatigues redoutables vagabonde
Alors qu’un enfant gonfle à la légère son ventre truffé des tièdeurs d’un rêve
Se demandant pourquoi la pompe est-elle toujours funèbre
Et bordant sa présence sous la colonnade verte des arbres
Comme l’inéluctable modalité du visible
Joyce dirait.
Cercles de lumière sur l’image du garçon qui le frôle à la périphérie-frontière de la nuit qui menace
Puis recule face à l’assaut des éclaboussures qui
Alors la fille le traverse
S’en empare
Comme si elle en prenait le centre pour l’axe du monde
Une deuxième fille
Cheveux dissimulant son visage
Et mains que l’on dirait recroquevillées sur la nourriture
ou bien ?
Alors qu’une première fille entrant dans le cercle de lumière
Boitant comme portant un secret
Et dénudant ses pieds
Comme si elle n’avait pas trouvé chaussure à son pied
Abandonnant son secret mais lourde à présent d’un désarroi qui
Cercle de lumière vide encore
Dévoilant des ombres qui
Les mains (du second garçon) palpitant comme des ailes pliées
Et à le voir sourire
C’est vrai
On dirait bien qu’il voit des anges
Alors que le (premier) garçon à l’écart se demande :
C’est long trois minutes… il reste combien de temps ?
Image de la (deuxième) fille explorant la nudité de ses pieds et c’est à nouveau le désarroi qui
Image du (deuxième) garçon à genoux palpant et triturant son ventre
Une femme enceinte on dirait
Et l’image du (premier) garçon exhibant son ventre pour faire comme
Ou bien ?
Le (deuxième) garçon baissant son pantalon
Déballant le slip comme
Et caresses furtives sur cuisses
Alors qu’un autre abandonne :
Je suis désolé, je ne peux pas vous aider…
Image de la fille qui halète comme dans certaines zones enfouies du plaisir
Puis recroquevillée
Fœtale
Absente désormais
Image du vide
La lumière des deux cercles
Et garçons et filles adossés
Comme pleurant du mur
On dirait
A distance à moins que
Alors qu’à l’écart
Une autre fille demande :
On dit naturaliste ou naturiste
Image de la fille qui
Visage baissé
Ses cheveux la dissimulant de ce qu’elle voyait de nous
Marchant à petits pas serrés comme sur une ligne
Un funambule
On dirait
Silence
Bougies chétives dans la nuit qui
Corps immobiles
Seuls
Méditant
Et le silence interminablement
Puis
Comme se tourner autour
Comme s’approchant
Mais délicatement comme chargés d’ombres portées sur leur dos
(la fille) prend décidément le centre du (…) pour axe de son monde et se retourne
Alors que le pépiement des oiseaux
Et le silence interminablement
Puis s’avance comme imperceptiblement
Caresse du garçon qui sabire espagnol
A genoux à présent
Ses cheveux la dissimulant de ce qu’elle voyait de lui
Tu es né des charniers
Sa mère dit
Le rire de la (première) fille qui grésille alors que l’autre garçon caresse le ventre de son regard
Puis toucher
Effleurer
Bougeant immanquablement
Alors que l’autre garçon
Accroupi
Et eux
Face à face
L’un touchant le visage de
Caressant sa peau d’une exaltation tendre
Un (autre) garçon allongé sur le dos
Chantonnant
Sentinelle retenue dans la peur de jouir
Ou bien
(Autre) garçon toujours tremblant à construire et reconstruire des couples transitoires :
N’essayez pas de reconstruire la mémoire usurpée
Il dit.
Et tous ces inconnus qui glissent sur le trottoir ombré d’une journée qui s’inaugure et s’évanouit devant la vie qui s’impatiente.
Inconnus traversant des amazonies secrètes où devenus voyageurs
Ils rêvent qu’on prononce leur nom
Inconnus d’ici, d’ailleurs, de partout !
Extravagants
Inconnus se tenant à l’entaille des baisers
Elle
Elsa extirpée d’une nuit inachevée et dont le feu s’éteint
Sous sa robe
Le vent la dépouillant de ses dernières peaux de tendresse
Lui
Aragon ridicule prêtant un serment nuptial par delà un ciel sans nuage
Inconnus s’amarrant au précipice d’une nuit irraisonnée
Elle
Noyée dans une robe de mariée qui pourtant caresse un bassin trop large d’une promesse natale
Ses lèvres redessinées carmines
L’allure d’une maquerelle rêvant à l’introuvable qui s’abreuverait de son lait de tendresse
Inconnu
Obstiné en son courage
Lui
Derviche ridicule pivotant sur lui-même
Aveugle avançant d’un pas impubère
Mendiant sur le trottoir obombré où capitulent des étreintes scellées dans une obscurité autrefois complice
Et tous ces inconnus
Indifférents comme une passée d’oiseaux masquant comme définitivement des visages successifs qui furent leurs œuvres
Comme une figure d’Albert Camus, inévitablement…
Inconnue
Elle
Bordant sa présence d’un cri frayant dans un vent indéfinissable mouchetant l’herbe ondoyante
Ce cri pourfendant le corps de l’amant d’une passion impérieuse
Mais
Tous ces inconnus glissant sur le trottoir ombré d’une journée qui s’inaugure n’en ont que foutre
Indifférents qu’ils sont à ce pollen saprophyte :
Ce cri aimant un corps pourfendu
Mais par où puis-je aller ?
De traverse ?
Inconnu
Lui
Rimbo se balançant comme si un mort l’habitait traçant le trajet d’un somnambule qui passerait du rêve au cauchemar
Mais comme imperceptiblement
Inconnu
Lui
Rimbo bordant sa présence d’un cri comme le bruissement calme et hardi d’une débauche de pluie
Cri s’obstinant à travers la vitre des convenances :
Ne me laisse pas seul !
Un cri
Comme mendiant une échancrure un souffle dans le hurlement compulsif de leur indifférence
Inconnus traversant un reflet inconvenant où parfois devenus vivants
Ils rêvent que les fleurs sourient et les fleurs chantent
Comme dans un poème de Fernando Pessoa ?
Inconnues achetant des parures nouvelles comme autant de promesses intactes
Et parmi ces inconnues
Celle-ci
Najda déclarant :
J’aimerai pouvoir lire ce que vous écrivez en moi et entretenir avec vous un rapport d’exquisité
Inconnus traçant des cercles sur la poussière des nuits qui menacent
Ou bien
Eveillant des dormeurs solitaires d’une main légère et précautionneuse
Inconnus (encore)
Inventant des fabulations où le drame toujours devient comédie puisque le monde est leur rêve
Où même
brouillant les pistes des assoiffés d’azur
Leurs frères
Eclaboussant la lumière
Balisant des ombres invisibles et nues
Inconnus produisant des chimères et déclarant ceci :
Nous sommes tous des groupuscules !
Comme une figure de Félix Guattari, inévitablement…
Inconnus ne faisant que quoi ?
Que marcher et courir ou rester là
Scrutant les lèvres et les mots d’où jaillira une débauche de particules phosphorescentes
Caressant cette phrase :
Il faudrait du bonheur pour faire péter tout ça !
Mais
Dans le brouhaha de leurs vies emmêlées
Ils savent que déjà les silhouettes noyées de sommeil ont bu le sang des hommes
A vrai dire
Ils ont des larmes aux yeux comme des inconnus glissant sur une terre de grande adversité
Et tous ces inconnus assortissent leurs ardeurs au terminus du hasard qu’on pourrait dire comme égayé d’un noir différent
Presque transparent
Image enfin juste d’un cauchemar lessivé de façon désordonné
Inconnus
Condamnés à glisser sur le trottoir ombré d’un vieux cimetière
Cherchant la trace ou les restes d’une idées multicolore comme :
Conduire un morceau de banquise vers l’équateur
Inconnus
Héritiers tardifs d’un monde d’ombre et de lumière
Egrénant les diverses hypothèses possibles
Trois exactement :
D’abord
Ensuite
Et puis enfin
Comme une figure de Serge Daney, inévitablement…
Inconnus
Fourbus
Harassés
Hagards
Demeurant dans l’orage de contemplations enfantines et se découvrant convaincus que trop de (…) cohabitent et coexistent simultanément pour qu’il puisse y avoir encore de la place pour la raison
Comme une figure de Bernard Marie Koltès, inévitablement…
Et parmi Eux
Elle
Inconnue
Hannah épuisée d’avoir voulu labourer la mer
Ecrivant une ultime lettre douloureuse lestée d’un certain poids de menace
Ecrivant ceci :
Préparez vous à la solitude !
Inconnus
Conservant l’équilibre des pas au dernier pont des fuites
Les pieds somnolant dans les décombres de printemps perdus
Ces utopies funestes
Inconnu
Laissant l’indécence des mots encombrer le trottoir de moraines
Comme autant de tortionnaires de passage
Mais
A vrai dire
Ils ont les larmes aux yeux
Ces inconnus glissant sur le trottoir ombré d’une nuit qui
Alors
Demain peut-être
Inconnus
Ils marcheront comme on murmure
De traverse ?
Août 2006. Le passage de la porte de l’aéroport Pulkovo de Saint-Pétersbourg qui sépare le hall public de la partie où s’effectue le boarding. Il y a de très belles pages chez Simmel, je crois, sur la métaphore de la porte comme « passage ». Mais pas une ligne sur la porte comme « accélérateur » du temps. Pourtant, chaque passage de cette porte me vieillit. A chaque passage s’ajoute le poids des précédents et le leste davantage, puisque certains de ceux que nous aimions meurent et que nous nous effritons…A chacun de mes retours, la presse achetée presque compulsivement dans l’illusion d’annihiler ce temps écoulé hors de ma présence, m’annonce la mort d’une de ces figures, ni amis, ni frères et pourtant ? Pierre Sansot, Claude Simon et cette fois, Raymond Devos, ce clown qui nous disait que pourtant nous aurions pu vivre autrement.
Il y a ce quai de la gare de Laval où s’achève immanquablement mes visites devenues régulières dans cette ville et que le vent, toujours, balaie d’une violence incrédule, qu’il soit ensoleillé ou noyé sous la pluie. Comme il balaie immanquablement les souvenirs de cette ville, ne laissant perdurer que ce ruban de béton indistinct aux autres voyageurs, mais qui me le fait reconnaître entre tous comme « le quai de la gare de Laval ». J’y arrive toujours un peu en avance sur l’horaire immuable où la machine ferroviaire a prévu d’immobiliser provisoirement la puissance qui permet de nous arracher à cet instant amer et dur qui condense toutes les séparations. Je m’y avance seul le plus souvent, profitant de ces moments de quiétude qui précèdent l’agitation d’un départ mêlées parfois de l’émotion de quelques retrouvailles, comme ces amoureux s’étreignant dans leur solitude au plus profond de mouvement d’une foule indistincte… J’y attends qu’un bateau vienne s’amarrer devant moi, me proposant un embarquement immédiat. Et là, seulement là, sur « ce quai de la gare de Laval », je ne suis pas surpris de croire possible cette folie…
Toujours, je suis ce voyageur un peu décalé, jamais tout à fait là où il faudrait être et où peut-être, l’on m’attend. Peut-être est-ce à cause de ma façon de parcourir notre Terre qui est commune à tous et pourtant étrangère à chacun ? Peut-être est-ce simplement ma façon de parcourir la vie… Et cette fois, de nouveau décalé, en arrivant à La Rochelle, après un trajet en TGV, accompli dans la proximité d’un enfant, âgé de quelques semaines à peine, qui me faisait me souvenir combien un être de cet âge est si intéressant (peut-être simplement parce qu’il demeure pour quelques jours encore, véritablement étranger avec l’être humain qu’il va devenir pourtant, assurément). Mais cette fois, cependant, ce « décalage », je pouvais le cerner, le mesurer précisément à l’aune du temps qui passe : une semaine. La durée qui me séparait de cette fameuse Université d’Eté du Parti Socialiste dont les médias, tout à l’excitation de cette période pré-présidentielle, nous avait repu d’une foultitude de détails insignifiants. Et en déambulant dans la rue Saint Jean du Pérot où j’étudiais les cartes proposées par les restaurants qui encombrent les rez-de-chaussée des immeubles de cette rue (activité qui constituait une des raisons de ma visite ici), l’on m’indiquait la place des fantômes des responsables socialistes, qui le week-end précédent, avaient donné à saisir pour une improbable postérité, leur image détendues de clients ordinaires… La nuit largement entamée, je retrouvais, l’espace d’un instant, la justesse de ma place, au bout du quai faiblement éclairé d’une lumière un peu jaune. Le bassin était calme, mais l’on pressentait la force de la houle au-delà de la jetée, et des ombres s’activaient à préparer leur prochain départ.
Le contrôle de sécurité de l’aéroport d’Orly laisse passer dans le bagage qui m’accompagne en cabine, le petit ciseau à bouts pointus contenu dans ma trousse de toilette et qui constitue pourtant, dans nombre d’aéroports du monde entier et ce depuis un trop fameux onze septembre, une arme qui ne devrait plus pénétrer dans un avion, tandis qu’un jeune homme à l’allure d’apparence trop arabe est sommé de repasser plusieurs fois le portique de sécurité qui clignote et sonne à chacun de ses passages successifs, pourtant de plus en plus dévêtus… J’aimerais connaître dans le détail le protocole de consignes de sécurité que sont censés appliqués les agents d’Aéroport de Paris.
A Toulouse-Blagnac, le chauffeur de taxi qui me prend en charge traduit instantanément la destination que je lui révèle (l’Hôtel de Région) par « le panier de crabes », puis me résume à grands traits l’état de l’opinion publique du moment. Affaire Clearstream, amnistie de Guy Drut, violences policières sur les jeunes lycéens défilant au printemps contre le CPE… une désillusion totale à propos du personnel politique. Mais qui pour nous représenter se demande-t-il en conclusion.
Déposé à l’Hôtel de Région où je dois donner l’après midi une conférence. Abasourdi par l’architecture monumentale de l’endroit qui me rappelle le palais de la culture d’inspiration soviétique où j’ai assisté, il y a quelques années, à une conférence internationale à Kiev. La séance doit se tenir dans la salle des assemblées qui me paraît soudain peu propice à faire résonner ce que je voudrais être un plaidoyer visant à mettre un peu d’ordre dans notre pensée, afin d’affronter ce qui risque d’apparaître de plus en plus comme le chaos du monde… Avant de commencer je songe que devant le marbre des tabernacles, les choses ne sont plus des choses, elles sont dites fétiches.
La conférence passée, je vais prendre un verre sur une terrasse de la place Saint Georges, en lisant Le Monde dont la lecture me confirmerait presque l’avis de mon chauffeur de taxi. Installé à l’ombre d’un platane, j’écoute ma voisine parler à un allemand de l’opportunité d’acheter à Marakech… Elle est caennaise, tout comme moi et je la connais, pour l’avoir côtoyer professionnellement autrefois. En nous reconnaissant, nous concluons sur le fait, qu’à l’évidence, le continent européen est décidément ridiculement petit… Courtois, je décide de ne pas lui faire remarquer que le Maroc n’est plus une colonie française depuis une sacrée lurette.
Retour de nuit, en train couchettes. Le matin à Austerlitz, les hommes partagent les mêmes traits tirés et le même parfum : celui laissé par les serviettes rafraîchissantes que la Compagnie des wagons lits offrent gracieusement à chaque voyageur.
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