Revenir Dans ce pays si souvent visité. Y revenir en bonne compagnie. Celle du merveilleux livre de Vassili Golovanov, intitulé "Eloges des voyages insensés" (Verdier, 2008). Quelque part dans ce livre, Golovanov écrit "qu'il voudrait pouvoir comprendre de quoi est faite une vie humaine, ce qui reste en mémoire jusqu'à la vieillesse, ce qui, dans une vie est le plus important...". Et me dire que pour moi aussi, j'y reviens pour tenter de comprendre ça aussi, de quoi est faite une vie humaine...
Cela se passe au pied de l'immeuble numéro 19 du quartier numéro 1 (ou 2 ou 3, je ne sais plus...). La dynamique présidente de la coopérative des propriétaires de l'immeuble qui nous le fait visiter, interpelle une petite femme rousse qui rentre chez elle. Svetlana habite depuis plsu de dix ans un appartement aménagé dans un local de l'immeuble. un appartement qui, officiellement n'existe pas ! Profitant de la réforme du logement en cours en Russie et qui pourrait lui permettre de devenir propriétaire à moindre coût de son logis, elle multiplie les démarches envers une administration qui lui répond invariablement qu'elle ne saurait devenir propriétaire d'un appartement (qu'elle habite, certes) mais qui ne figure sur aucun registre... Avec n'importe quelle administration au monde, il arrive toujours un moment où Kafka n'est pas loin ! Elle attend (ultime recours) que tous les habitants de l'immeuble contresigne une déclaration qui confirme qu'elle habite effectivement depuis une décennie, ici. Et comme habiter signifie vivre, elle, elle attend de savoir si elle existe...
Dans un village, pas de très loin de Tikhvine, à environ 250 kilomètres de Saint Pétersboug, un ancien soldat de l’armée rouge me raconte ses « guerres ». En Egypte contre Israël, puis à Tchernobyl pour aller récupérer une équipe de mineurs, ensevelie sous le réacteur qu’ils étaient venus tenté désespérément d’enterrer. Et depuis, le corps dont il dit qu’il est à l’intérieur tout déglingué et pourtant fièrement debout, devant nous, sa poitrine arborant les décorations qui rappellent le courage de ceux qui furent envoyés contenir la furie nucléaire…
En l’écoutant, je me souvenais de cette autre histoire de « tchernobili », raconté par Pavel Vadimov, dans son livre Lupetta, celle de Vitalik : « Pour lui, tout avait commencé à la fin d’avril 1986, lorsque, commandant d’un détachement d’hélicoptères d’aviation civile, Vitalik fut réveillé un beau jour, pour être envoyé de toute urgence quelque part, pas loin de Kiev. Les détails de l’opération furent communiqués aux aviateurs sur place, mais il était trop tard pour refuser : un ordre est un ordre. D’autant plus que personne parmi les liquidateurs ne se doutait du danger réel. Ils ont fait quelques dizaines de vols, en jetant sur le réacteur explosé des centaines de kilos de plomb, de dolomite, de bore, etc. Ils ont touché, après l’opération, un salaire aussi généreux que les doses d’irradiation.
Pendant quelques années, Vitalik a tenu bon, mais il a finalement crevé quand même. Sans préambule. Un beau jour, il a éternué et est tombé dans les pommes, puis dans le coma. La radio a révélé la présence d’un infiltrat dans son nasopharynx, les médecins y ont découvert une vieille sinusite maxillaire. Quelques jours plus tard, on l’a sorti du coma (« pendant le coma, je n’ai fait que voler avec mon hélicoptère, comme un con »), la « sinusite » fut guérie et on l’a laissé rentrer chez lui. Sa joie fut de courte durée. Un mois plus tard, une douleur au cœur est apparue, bien qu’auparavant, il n’ait jamais connu de problèmes. Encore un autre hôpital et cette fois-là, le diagnostic n’était pas encourageant : besoin d’une opération urgente pour installer une valve cardiaque, sinon son coeur risquait de s’arrêter dans les semaines suivantes. « Qu’est-ce que c’est que cette merde ? », se demandait Vitalik. J’avais toujours une sacrée bonne santé. Et là, tout s’écroule à tour de rôle ! ». Il ne se rappelait même pas de son court voyage, ô, sancta simplicitas. Grâce à une relation, il a réussi à se faire opérer par un chirurgien cardiaque reconnu de Moscou, dont la liste d’attente est complète pour presque dix ans et qui lui a installé sa valve. Avant de laisser Vitalik quitter l’hôpital, il lui a conseillé de faire un examen immunologique, pour ôter tout soupçon, et il a touché son bureau. Mais la couverture plastifiée de la table du chirurgien n’a pas remplacé le bois, et pour résultat de son examen, Vitalik a entendu cette sentence : sarcome. Le traitement chimiothérapique et la transplantation de la moelle épinière devenaient absolument indispensables, et chaque jour diminuait ses chances d’être sauvé, mais tout cela devait attendre que le coeur s’habitue à sa nouvelle valve. Ce n’est qu’à ce moment que Vitalik a pensé à Tchernobyl. Il a téléphoné dans toutes les villes pour chercher ses anciens collègues, mais aucun d’entre eux n’était plus en vie. Vitalik ne voulait pas baisser les bras ».
Et avec ce soldat, rencontré dans ce village, nous avons trinqué et bu de la Vodka, comme il se doit. Nous avons trinqué à la vie !
Au détour d'un immeuble, deux enfants qui dessinent à la craie sur le ciment du chemin. Le garçon colorie une improbable voiture, la fille, un élégant dauphin. Le garçon demande : "hein que c'est moi qui dessine le mieux ?". La petite fille, indifférente à nos regards, demeure concentrée sur sa tâche, appliquée. Tous deux concentrant dans cette scène et sans le savoir, l'essence même des rapports entre les hommes et les femmes qui se vivent dans ce pays...
Le « milieu du désordre » s’installe encore pour quelques jours (chaque soir à 19 heures 30) dans la petite salle du théâtre de la Bastille (76, rue de la Roquette, Paris XIème). Avec Pierre Meunier pour (étrange) maitre de cérémonie. Rêver devant un tas de cailloux, s’y arrêter et être invité à contempler ces objets… et voilà que la réalité qui nous entourait change doucement d’apparence et se révèle sous un jour nouveau.
Mais avant, il aura fallu transmettre ces pierres de main en main : les soupeser, éprouver leur poids, leur matière, partager la tentative de Jean Meunier d’élever un tas quelque part au dessus du sol. Puis se laisser guider par ce conteur (qui se fait allumeur de mèche et ouvreur de pistes), qui se tient devant nous, équilibriste improbable dans l’humilité foudroyante de l’intuition juste. Quoi de plus ordinaire, de plus banal, qu’un tas, qu’un caillou, qu’un ressort (puisque de ressorts aussi, il sera question !). Et pourtant, l’ordinaire n’est-il pas ce qui nous échappe parce que nous sommes aliénés par ce mouvement qui nous étourdit et nous occupe tellement qu’en dehors de ça, plus rien n’a d’intérêt ? Et c’est justement là, dans cette attention aux objets les plus anodins (et quoi de plus anodin en apparence qu’un caillou ou qu’un tas ?) qu’intervient le langage et que surgissent les mots de Jean Meunier. Et quand le jour de la pensée les touche, ces mots deviennent clairière…
Prendre un train matinal dont les vitres se brisent résolument sous l’assaut répété de congères qui se sont formées sur la voie, obligeant notre convoi ferroviaire à s’arrêter régulièrement, puis à diminuer sa vitesse (de 160 à 120 kilomètres heures nous précisera le contrôleur), nous assurant de la certitude d’un retard conséquent à destination. Un petit groupe de voyageurs bruit d’indignation devant ce qu’ils désignent comme l’inconséquence de la SNCF auprès de qui ils fomentent l’envoi de courriers rageurs et véhéments, tout humilié qu’ils sont (prétendent-ils) dans leur statut de client privilégié (tous arborent des abonnements ou des forfaits, ces offres commerciales dont ils ont cru un peu naïvement à la vérité publicitaire). Je renonce à leur dire combien l’on pourrait s’étonner qu’en une nuit, la neige a transformé les paysages normands en presque Sibérie en plein mois d’avril. J’y renonce, sachant que l’on ne saurait se comprendre : dans un train, même embarqué pour des raisons professionnelles, j’y voyage, alors qu’eux ne font que se transporter. Arriver à l’heure est leur unique but, et l’inattendu un souci et une occasion de plainte : impossible pour eux de simplement s’étonner que les paysages normands se sont transformés en presque Sibérie en plein mois d’avril…
Un métro. Puis le RER. Se laisser glisser vers la banlieue. Ce territoire dont l’étymologie rappelle l’espace d’une lieue autour d’une ville où s’exerçait le droit du « ban » du seigneur, l’espace où se marquait son pouvoir. Et qui se représente plus facilement désormais comme le lieu de la « mise au ban », autant dire du bannissement. « Bannissement » des populations qui y vivent pourtant, montant et descendant à chaque gare où le train s’arrête : Juvisy, Grigny, Ris Orangis, Evry… Corbeil-Essonne enfin. Autant de villes que notre imaginaire décline au travers d’images de cités, de faits divers toujours un petit peu sordides et, durant trois semaines d’un certain mois de novembre, de voitures et bâtiments publics ou commerciaux en feu…
Mais pourtant des gens y vivent. Des gens de peu comme les nommait Pierre Sansot (qui était d’une certaine façon un grand voyageur). Des gens de peu comme il y a des gens de la mer, de la montagne ou des plateaux, possédant ce don de « peu » comme d’autres ont le don du feu ou de la poterie, des arts martiaux ou des algorithmes…
Ce sentiment qui me vient que l'on est souvent en train d'attendre... Gare de Leningrad à Moscou : attendre pour acheter un billet pour Piter. Arrivés devant l'employée chargée de vendre ces billets, celle-ci nous précise qu'à son guichet, on ne peut pas régler cet achat au moyen d'une carte bancaire et elle énumère alors, les numéros des guichets où il est possible de règler le prix du billet de cette façon... Donc, attendre de nouveau dans la queue qui s'est constituée devant un des guichets qui... A cette employée-ci, nous faisons remarquer qu'il suffirait d'indiquer par un pannonceau au dessus de chaque guichet, si le règlement par carte bancaire est possible, ce qui permettrait d'éviter d'attendre inutilement à un guichet comme nous venons de le faire. Ce à quoi, nous nous faisons rétorquer que bientôt (sic), tous les guichets seront équipés pour accepter le paiement par carte bancaire ! Autant dire qu'il s'agit d'attendre... Application contemporaine d'un principe ancien de toute gouvernance d'une administration éclairée qui se doit d'imposer l'obligation de laisser en jachère toujours quelque chose qui puisse être désirée...
Dans le musée Vladimir Nobokov qui se situe dans sa maison natale à Saint Pétersbourg (47, Bolshaya Morskaya), j’écoute une interview en français de l’écrivain, réalisée par Bernard Pivot. Etrangeté de la scansion de l’auteur lisant les réponses qu’il a écrites et que j’écoute dans ce salon, petite musique de circonstance qui repose la question du réel : « la réalité est un masque », écrivait-il dans son livre sur Gogol…
Je reviens ici (dans ce pays si souvent visité) dans la semaine qui précède ces si curieuses élections législatives, toutes orientées qu’elles sont par l’enjeu de conserver une place de premier rang au Président Poutine dont le second (et dernier mandat selon la Constitution russe) s’achèvera au mois de mars prochain. Je reviens ici en ayant voulu pouvoir écrire que « j’y reviens dans la fièvre bruissante et passionnée qui précède les élections », dans l’acceptation complaisante de la petite vanité de celui qui y vint autrefois pour contribuer à conforter un mouvement de démocratisation locale. Mais l’écrire serait mentir. Non, ce serait plus que mentir, puisque écrire à propos de ce pays qu’est la Russie est pour moi déjà mentir, dans l’impossibilité que je suis d’advenir ce « peseur d’âme » dont parle Umberto Ecco. Non ce ne serait pas mentir, mais trahir ! Pas de « fièvre » politique ici en fait, mais une « scène » qui se donne voir à la télévision, dans quelques revues (the new times, Novaya Gazetta…) et dans la rue. La rue où s’affiche l’omniprésence du parti présidentiel Russie Unie et qui proclame sa rhétorique de protection (« soin, protection, appui ») contre « Eux », les ennemis intérieurs et extérieurs de la « Russie unie et invincible », par la voie de massives affiches et de tracts distribués par des « militants » rémunérés, femmes déjà âgées pour la plupart, heureuses de trouver dans cette activité, un complément de ressources à leurs pensions qui peinent à juguler l’inflation qui s’est affolée ces derniers mois. La rue dans laquelle les militants des autres partis sont empêchés régulièrement de distribuer leurs professions de foi, pour cause de non-conformité de leurs tracts (comme quand le nom du parti n’apparaît pas de façon suffisamment significative !) ou que cette distribution, effectuée en compagnie, pourtant, des « militants » de Russie Unie, à la sortie des stations de métro, perturbe l’ordre public.
La rue où les manifestations autorisées des partis d’opposition s’achèvent immanquablement par leur encerclement par des provocateurs qui proclament des slogans racistes suscitant l’intervention des forces de l’ordre pour cause, là encore, de trouble de l’ordre public, conduisant l’arrestation des leaders ( Kasparov, Chendérovitch…).
Et sur cette scène semble se jouer une pièce (ou bien s’agit-il déjà d’un drame ?) où coexistent l’ordonnancement d’une forme de démocratie procédurale (une élection au suffrage universel et à la proportionnelle, des députés qui iront siéger à la DOUMA, est effectivement organisée), en même temps que la domination d’un parti (d’une clan ? d’un homme ?) sur le gouvernement de la Russie.
La quasi-totalité des passagers du vol pour Saint Pétersbourg sont russes. Et dans le satellite numéro deux du terminal un de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle, bien que ne soit pas encore annoncé (en trois langues) l’embarquement de ce vol, je regarde mes prochains compagnons aériens, en compagnie desquels je vais remettre ma vie aux mains d’inconnus et de cette machine volante à la trajectoire toujours improbable, s’agréger méthodiquement les uns aux autres, afin de constituer, face à la porte d’embarquement, une file d’attente aussi peu bavarde que fort ordonnée. De la place d’observateur que je me suis aménagé, un peu en retrait de ce mouvement aussi soudain qu’incompréhensible, je me laisse submerger par l’idée qu’ils retrouvent ainsi inconsciemment d’anciens réflexes (ceux des interminables attentes).
Et la pré-somnolence qui accompagne si souvent mon cerveau quand je voyage, engourdit ma pensée au point de me laisser contaminer par cette idée (mais peut-on décemment la qualifier d’idée ?) qu’ils se préparent ainsi (en renouant avec des comportements et des habitudes que l’on avait cru obsolètes) à l’ordre nouveau qui s’installe là-bas, si insidieusement, et pour lequel les élections législatives qui s’annoncent, apparaissent comme une étape décisive. Ce que pourrait confirmer l’omniprésente campagne d’affichage du parti Russie Unie qui, au détour d’une artère pétersbourgeoise (où je circule à la sortie de l’aéroport) prétend que « moi aussi, je fais partie du plan Poutine ».
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