Mardi 9 août 2005
Paris-Hendaye
Trajet en TGV de Paris à Hendaye, TGV pauvre avion sans ailes ne parvenant jamais à décoller. Dans les courbes, je vois de mon siège la cabine de conduite, je me dis qu’en d’autres temps j’aurais pu y être. Traversée des Landes, peut-on y randonner sérieusement, étant donné la platitude ? Un peu plus bas, on commence à distinguer par moments la chaîne pyrénéenne, qui s’élève progressivement puis s’enfonce dans la brume. J’irai jusqu’où pour cette fois ? Sur ce sommet là-bas, sur cet autre un peu plus loin ? Le train passe Saint-Jean-de-Luz, et me revient cette chanson chantée par Yves Montand « La nostalgie des vieilles cartes postales, un bonjour de Saint-Jean-de-Luz, salutations de La Baule, je suis depuis trois jours ici c’est plein de parisiens très drôles ».
Arrivée Hendaye, enfilé le sac à dos, de temps en temps rues en pente dès la sortie de la gare, ça commence presque. Hôtels tous complets, il me semble, même si je ne vérifie pas scrupuleusement.
J’emprunte un itinéraire de hasard, finis par déboucher sur la plage, près de l’ancien casino, départ du GR demain. Corps alanguis au soleil, glaces pour les petits enfants, volley-ball dans le sable, surfeurs glissant sur des vagues trop vagues pour permettre des exploits. Embouteillages aussi, atmosphère vacances aoûtiennes, plutôt populaires semblerait-il. Un peu de souvenirs très lointains au passage. Mais je serai heureux de quitter les lieux demain.
Difficile de trouver une place de camping dans les nombreux terrains vers la sortie de la ville, il y a affluence. Je croise un jeune homme, canadien, qui part travailler pas loin d’ici. Nous marchons ensemble (très vite, il doit être en retard) en direction d’un autre camping dont il va m’indiquer la direction et où il pense que je trouverai une place. Sa petite amie, une bordelaise, a eu récemment quelques problèmes dans une fête basque à Bayonne en participant à une enciero, durant laquelle elle a été bousculée par une vache de course, résultat une jambe bien endommagée et une dent cassée. La jeunesse semble dynamique dans la région.
Le gardien du camping que m’a indiqué mon bref compagnon canadien est mi-patibulaire m-sympathique, mais il finit tout de même, à prix d’or, par m’indiquer un emplacement ou je peux planter ma tente entre deux bungalows vides. Une fois montée, je trouve ma nouvelle tente très belle, commode juste comme il faut, de même pour le nouveau matelas gonflant (superbe invention dernier cri pour moi). Et en plus, la petite et nouvelle radio capte sans trop de difficultés les stations que j’aime écouter. Tout va bien, en plus il fait beau malgré les orages annoncés depuis deux jours.
Le soir, je redescends vers la plage pour trouver quelque chose à manger, et je finis par m’installer à une table d’un des restaurants occupant désormais l’ancien casino, dont les terrasses donnent pile sur un Atlantique qui vient agoniser en léchant les fondations. Le soleil rouge descend peu à peu, voulant aller se coucher derrière les rochers du pays basque espagnol. Au large passe un cargo qui remonte vers le nord. Je pense que j’aimerais bien être à bord. Mais j’ai choisi cette fois de marcher, il faudrait savoir. Le casino désaffecté des affaires de chance et d’argent est très Kitch, on pourrait s’imaginer cinquante ans en arrière, vielles anglaises attablées. Architecture surannée mais envoûtante. Je n’aurais pas vu grand chose d’Hendaye, mais ça c’est bien, d’autant plus qu’il s’agit du point absolument zéro du sentier qui va finir tout là-bas dans l’eau de la Méditerranée, à l’autre bout de ses 870 kilomètres de traversée pyrénéenne Je me demande encore une fois jusqu’où je pourrai aller. Je me suis fixé au moins une dizaine de jours de marche pour cette année. Je tiendrai ou pas ? Je voudrais résister jusqu’à la date de mon anniversaire, le 24. Je trouve symbolique de franchir ma moitié de siècle en montagne, ça me plait bien, et seul, un peu comme un défi et une preuve de conservation grosso modo satisfaisante des muscles et de la tête. Gilbert Durand avancerait que je suis en plein schème imaginaire héroïque, et il n’aurait pas tort. Mais relativisons, les Pyrénées et le GR 10 ne sont tout de même pas himalayens, pas tout à fait la Cordillère des Andes, et incitent en fait à une certaine modestie. Mais quand même, comme on dit, j’aimerais bien y arriver, à cette jonction pédestre Atlantique-Méditerranée, même si c’est en plusieurs fois.
Avant de m’endormir sous la tente, j’écoute sur la radio Levinas déclarer que l’individu seul peut se sentir « être ». Une autre personne pourra peut-être le comprendre, mais elle ne pourra être lui, vivre et connaître son existentialité qui lui est définitivement propre. C’est bien vrai tout ça, et de plus je trouve qu’il serait bien que j’écrive quelque chose sur « Le philosophe autodidacte », sorte de Robinson Crusoé avant la lettre, de cet auteur iranien dont j’ai oublié le nom, mais lu quelques pages ce matin dans le train. Bon, il fait nuit, le vent agite les arbres alentours, et l’université est loin. Tant mieux, sommeil et songes.
Mercredi 10 août 2005
Hendaye-Olhette
Ca a bougé dans la nuit, tout autour de la tente, et sous l’avancée du double toit. En ouvrant au petit matin, un chaton rouquin dort profondément, roulé en boule sur la serviette de toilette que j’avais étendue hier soir son mon sac à dos pour tenter de la faire sécher. Je dois le bousculer un peu pour qu’il accepte de se réveiller en baillant. Il s’assoit juste en face de la tente, et me considère tandis que je la démonte et plie mon matériel. Il me suit sur une centaine de mètres quand je quitte le camping encore endormi, avant de disparaître dans un talus. Il porte un collier autour du cou, il doit être du coin. Les chats avec collier me font encore plus pitié que les chiens.
Il fait beau, premier jour de marche. L’éloignement d’Hendaye, assez long, se fait par sa banlieue de villas sur les hauteurs, puis le sentier proprement dit débute. Il hésite un peu dans son balisage dans le village de Biriatou, puis la montagne se présente pour de vrai. Collines modestes seulement, certes, mais qui donnent déjà un sentiment d’altitude après être parti du niveau de la mer. Montagnes à vaches, dans les 300 mètres, mais sans vaches. Le sentier en balcon surplombe l’étroite vallée de la Bidassoa, avec jolis points de vue sur Hendaye au loin et l’Atlantique si on se retourne.
Un randonneur me rattrape facilement après un virage du sentier. Il est superbement équipé de neuf dirait-on, avec bâtons de marche. Ce qui explique pourquoi il m’a rattrapé si vite ? J’ai dû vieillir, et visiblement il est plus jeune. Petit brin de conversation, il est parti à peu près en même temps que moi d’Hendaye, et il compte bien marcher une quinzaine de jours. J’essaie de suivre son pas, mais ça monte un peu, et bientôt on se dit au revoir. Lui aussi fait étape ce soir à Ohlette, on s’y retrouvera peut-être. Ce jeune homme est bien sympathique, mais je suis un peu chagrin. J’avais résolu de marcher seul pour ce début de traversée des Pyrénées, je voudrais vraiment qu’il en soit ainsi.
Des orages sont toujours annoncés, mais pour l’instant le beau temps paraît persister et signer, il fait même assez chaud. En fin de matinée, après avoir passé le col d’Ibardin, et croisé mes premiers petits chevaux pottöks préhistoriques en liberté (donnés comme les descendants des chevaux figurant sur les fresques des grottes préhistoriques), je rejoins la frontière espagnole à la Venta d’Isola, point de vente frontalier très fréquenté en saison, un long embouteillage serpente sur la route sur laquelle débouche le sentier en descente.
Je m’arrête quelques minutes pour une pause dans un magasin où j’achète deux bouteilles d’eau minérale glacée pour la suite de l’étape, il fait de plus en plus chaud.
Après la venta, montée un peu rude, avec un groupe de randonneurs à la journée et son guide. Nous échangeons quelques mots, c’est un fin connaisseur du parcours que je vais suivre dans les jours suivants, qu’il me décrit. Lui aussi est fort sympathique, mais je n’aime pas trop sa description par le menu de ce que je devrais normalement découvrir par moi-même au fil des semaines.
Magnifique emplacement pour une pause en début d’après-midi, face au massif de la Rhune, à franchir durant la deuxième étape. Les premiers coups de tonnerre se manifestent vers 14h00, et le ciel s’assombrit très rapidement, l’orage annoncé n’est pas loin sur le versant espagnol. Comme j’ai encore un bon bout de chemin jusqu’à Ohlette, je repars sans traîner. Les premières gouttes ne tardent pas, et les éclairs se rapprochent. J’enfile à grands pas un très beau vallon boisé dans lequel se trouvent de nombreux arbres foudroyés, je presse encore le pas. Trop, en traversant un ruisseau je bute sur un pierre et m’étale de tout mon long, le sac à dos non fixé à la taille me passant par dessus la tête. Réflexe honteux habituel, je regarde autour de moi si quelqu’un m’a vu tomber, mais si aux alentours d’Ibardin ou d’Isola le touriste était nombreux, l’endroit est désert. Avec l’eau de la gourde je lave le sang et l’écorchure au genou, et c’est reparti.
J’arrive au gîte d’Ohlette en même temps qu’une pluie massive, poussée par l’orage et les éclairs qui suivent de près. Je suis passé juste à temps.
Le gîte est quasiment vide pour l’instant, sauf un couple de randonneurs dont la femme est blessée à la jambe, et qui termine la randonnée en suivant en taxi son compagnon d’étape en étape. Ils vont dans le sens inverse, et eux aussi me décrivent ce que je vais découvrir prochainement. Le GR 10 n’est pas facile selon eux, beaucoup de dénivelés, pas mal de goudron aussi par endroits, avant d’en arriver à la haute montagne.
En soirée je retrouve au gîte le randonneur qui m’a dépassé ce matin. On se présente mieux, il s’appelle Ludovic, et paraît grand connaisseur des Pyrénées (dont je m’obstine à parler au masculin). Son beau-père passe le saluer en soirée. Je ne saisis pas bien ce que son beau-père fait dans le coin, si ce n’est qu’ils doivent se retrouver à nouveau sur le GR dans environ une semaine. Après un apéritif offert par un groupe de randonneurs qui vient d’arriver, dîner plus que copieux chez les propriétaires du gîte, à une tablée d’une vingtaine de personnes. Discuté un peu avec deux anglaises d’un âge respectable, qui veulent faire le GR. Elles sont arrivées tout à l’heure au gîte, avec des bagages énormes acheminés par une fourgonnette (les bagages accompagnés est un type de randonnée qui semble se développer rapidement, à cause de l’attrait qu’il représente en soulageant du poids du sac à dos ; je trouve qu’il y a là tricherie flagrante, la randonnée c’est avec sac à dos, et sans bâtons – de fait la plupart des randonneurs que j’ai vus aujourd’hui étaient munis de bâtons -, je dois être quelque peu vieux jeu). Avec l’organisateur de leur randonnée, elles se sont trompées de lieu de rendez-vous à Hendaye, confondant le nouveau casino avec l’ancien. Elles sont charmantes, mais je doute qu’elles aillent bien loin dans les étapes qu’elles envisagent, je les soupçonne d’avoir assez mal évalué la difficulté de l’entreprise. En sortant de la salle à manger, il fait toujours humide, avec un peu de pluie encore quand le soir tombe doucement. J’espère que la nuit va ramener le soleil pour demain matin. Le dortoir est plein comme un œuf, mais je m’endors sans problème au deuxième étage d’un lit superposé. J’ai tout de même tenu au moins une journée, et malgré les quelques touristes et l’orage, le parcours était tout à fait séduisant..
Jeudi 11 août 2005
Olhette-Ainhoa
La météo semble s’être légèrement apaisée, les orages au moins ont pris le large, et je me mets en chemin à 8h00 sonnantes. Je quitte le gîte en douce, je voudrais gravir seul les pentes de la Rhune, et aller ainsi jusqu’au bout de l’étape si possible. J’ai vraiment beaucoup apprécié hier soir la compagnie des autres randonneurs de passage, mais je tiens toujours à ma solitude. Au départ, le sentier en sous bois est encore tout trempé des averses de la vielle, et en quittant les arbres pour prendre de l’altitude, j’ai la mauvaise surprise de constater que les sommets loin devant sont recouverts de nuages épais, qui bouchent le paysage. Le sentier devient très large et agréable, sur un replat je traverse un bivouac endormi, avec quelques chevaux tout autour, à distance respectable des tentes. Il faudra que je bivouaque un des ces jours, c’est probablement l’une des meilleures façons d’apprécier la montagne (mais je préférerais une nuit sans orages). Un berger me salue un peu plus haut, son chien sur les talons. Au col des Trois Fontaines, je dois faire un choix. J’aurais bien aimé grimper jusqu’au sommet de la Rhune à 900 mètres d’altitude, histoire de frôler les 1000 mètres avec ce premier vrai sommet des Pyrénées occidentales – endroit aussi donné comme un lieu de sabbats de sorcières, dont plusieurs furent brûlées dans la région au 17e siècle. Mais devant l’épaisseur des nuages qui rendent le sommet invisible, je renonce, et je continue tout droit sur le sentier. Quelques gouttes se mettent à tomber, mais cessent assez rapidement. Un randonneur égaré vient à me rencontre, et me demande la direction du sommet. Je le lui indique, lui précisant qu’à mon sens il ne verra pas grand-chose de là-haut, mais il a dû s’en rendre compte tout seul. En moi-même, je culpabilise un peu d’avoir renoncé à le gravir, c’est comme si je faisais une entorse à un règlement quelconque, que je me serais fixé d’accéder à toutes les hauteurs rencontrées. Des deuils sont à faire partout, décidément. Un peu plus bas je croise la voie très étroite du train à crémaillère qui achemine les touristes depuis la vallée jusqu’à la Rhune. Je me demande si compte tenu des nuages il sera en fonctionnement aujourd’hui. Quelques moutons, trois ou quatre chevaux sont paisiblement installés sur les rails. Le train ne montant que très lentement la pente abrupte, aucun risque de collision n’est à craindre. Je fais une pause un kilomètre plus loin, en contrebas de la voie, au milieu d’un troupeau de moutons. Un petit train composé de deux wagonnets grimpe lentement la montagne, ses voyageurs se penchent par les fenêtres et me crient bon courage. Le service a donc repris.
Je rejoins la vallée opposée et traverse Sare, joli village basque, tout de même un peu trop surchargé en vacanciers, j’ai hâte d’en repartir après être entré dans une épicerie pour y acheter quelques fruits.
Le sentier file ensuite droit vers Ainhoa, chevauchant sans cesse la frontière espagnole, et je croise plusieurs anciennes ventas désaffectées, qui furent certainement d’assez beaux bâtiments. Le terrain est devenu très plat, le chemin est parfois rectiligne, ce qui engendre un certain sentiment de monotonie. Juste les bornes de granit de la frontière viennent un peu égayer le parcours. J’aime bien ce sentiment d’être entre deux pays, peut-être quelquefois en Espagne sans m’en rendre compte. Les arbres sont les mêmes ici et là, les villages au loin aussi, et les hommes de même, bien sûr. Quelle stupidité que les frontières, on aura toujours raison de le dire. Le temps se remet au vraiment beau en milieu d’après-midi, et là-bas, loin déjà, le sommet de la Rhune est maintenant dégagé. Je fais une pause tout de même, pensant que je suis heureux d’être là, bien que je ne sois pas encore vraiment en montagne. Bientôt le pays basque va s’élever, et arriveront les vraies montagnes. Cette deuxième journée est un peu comme la poursuite d’un échauffement avant la bataille. Sur ce registre, ça peut aller, même si en arrivant sur la fin de l’étape je ressens un peu de fatigue, que la chaleur revenue doit amplifier.
Le camping d’Ainhoa est bien situé, pas loin du petit village, dans un beau décor tout vert. La tente montée, je m’en vais faire un peu de lessive, et je tombe sur Ludovic en train de faire la sienne, il a déjà planté sa tente de l’autre côté du terrain. Malgré mon désir de solitude, je suis content de le retrouver. Nous nous racontons nos exploits du jour. Il est monté jusqu’au sommet de la Rhune, et comme prévu il n’a rien vu à cause des nuages. Du coup, je culpabilise à nouveau de ne pas y être monté malgré tout, ne serait-ce que pour le plaisir de dire « j’y suis allé ».
Le soir nous dînons ensemble dans un restaurant du village qui se remplit rapidement. Il travaille pour un groupe de vins et spiritueux, et vit en banlieue, à l’opposé de là où j’habite. C’est un sportif grand amateur de randonnées. C’est pour lui l’occasion d’en évoquer quelques-unes, et pour moi d’en évoquer d’autres, déjà bien anciennes, dont une d’ailleurs dans ce même pays basque il n’y a pas loin de vingt-cinq ans, mais noyée continuellement sous une pluie diluvienne. Son beau-père, entrevu hier à Olhette, est de temps à autre guide de montagne, très aguerri, connaissant les Pyrénées comme sa poche, marathonien, etc. Je soupçonne Ludovic d’être très solide côté marche en altitude et sports en tous genres, et je décide que j’ai raison de vouloir marcher seul, je ne tiendrais pas l’allure, et puis il n’a que la trentaine, j’ai un handicap lourd. Il me distancierait sans problème. Mais peu importe, je persisterai dans ma résolution de me caler à mon rythme quoi qu’il arrive, j’ai l’impression que ce n’est que comme cela que j’irai jusqu’au bout. Je suis en tout cas ravi d’avoir rencontré à nouveau Ludovic, et il se peut qu’on se revoit fréquemment, puisque son itinéraire des jours prochains ressemble comme deux gouttes d’eau au mien.
La nuit sous la tente n’est pas extraordinaire question repos, je suis réveillé quasiment à chaque heure par le clocher du village qui s’en donne à cœur joie, sans doute flambant neuf.
Vendredi 12 août 2005
Ainhoa-Bidarray
Craignant un peu que la chaleur d’hier après-midi se reproduise aujourd’hui, je plie la tente de très bonne heure, et je me mets en chemin alors que le camping sommeille encore. Il ne me reste qu’un peu de pain d’épice et une bouteille d’eau pour la journée, et j’aurais bien aimé me procurer un peu de ravitaillement avant la montagne, mais aucun commerce n’est ouvert dans Ainhoa, qui dort encore lui aussi. Il faudra faire sans. Hormis l’inconvénient de ne pouvoir rien acheter (en fait je suis trop négligent, il me faudrait y penser la vielle), j’aime ces départs très matinaux. Ils permettent de marcher dans la fraîcheur une bonne partie de la matinée, les sentiers sont encore à peu près déserts, et il est ainsi possible d’arriver tôt à l’étage, pour s’accorder un peu de repos. Sans oublier également qu’on a quelque chance d’éviter les orages, qui ont plutôt tendance à se produire en milieu voire en fin d’après-midi en cette période de l’année.
Dès la sortie du village le GR s’en prend directement à une montée raide, qui de goudronnée devient assez rapidement un large chemin empierré. Malgré mon pas tranquille, je prends assez rapidement de l’altitude, et la vue se dégage sur Ainhoa tout en bas, avec une Rhune dans le lointain, son sommet dans la brume. J’ai toujours apprécié cette possibilité que donne la montagne de revoir au loin le trajet effectué la vieille, et celui du lendemain si on est un bon lecteur de carte. Le col des Trois croix auquel accède le sentier s’organise autour d’une chapelle et de Jésus crucifié avec ses deux compagnons. Les corps suppliciés ont été reproduits avec un certain souci de réalisme par le sculpteur, j’en ressens presque un léger malaise. Il doit s’agir d’un endroit de pèlerinage suivi, très certainement. Il faut dire que le panorama est vraiment splendide.
Le sentier contourne la montagne par la gauche, et, dans plusieurs lacets, on distingue la baie de Saint-Jean-de-Luz je crois bien. J’en suis au début de mon troisième jour de marche, et l’océan me paraît déjà lointain, même si sa masse bleutée demeure infinie. En sortant d’un long passage encombré de fougères, j’atteins le pied du pic d’Ourrezti (modeste 693 m) où je fais une pause qui voit disparaître un peu de mon pain d’épices et de ma bouteille d’eau. Le temps est un peu nuageux, mais je pense qu’il va faire chaud. Il va me falloir économiser mon eau, à moins que je puisse en acheter quelque part, ce dont je doute étant donné que le sentier va rester longtemps en altitude et ne traversera aucun village avant Bidarray, point final de la journée. Deux cyclistes arrivent en vélo bi-cross et, essoufflés, me demandent quelle direction ils doivent suivre. Je me fais un plaisir de sortir ma carte, le topo guide pour leur indiquer là où ils veulent aller, pour montrer aimablement ma supériorité d’homme à pied. Ils repartent, et l’un d’entre eux me paraît bien fatigué, je ne sais s’il ira très loin. Il ont dû monter de la vallée par un autre itinéraire que le mien, et indéniablement ce doit être éprouvant en deux roues.
Je repars et gagne d’une traite la ferme Esteben, en empruntant un très beau sentier à flanc de montagne. Une variante est possible par la crête juste au-dessus, mais je reste sur mon sentier, qui me rappelle par endroits les monts d’Auvergne. Il fait de plus en plus beau, j’ai certainement eu raison de partir tôt.
Nouvelle pause près de la ferme Esteben, où à nouveau un cycliste bi-cross me demande son chemin, que je lui indique volontiers. Ces bi-cross m’agacent un peu, mais dans quelques jours, les sentiers seront souvent devenus trop difficiles pour qu’ils puissent les emprunter. Ludovic, parti après moi d’Ainhoa et après être passé par les crêtes (dont il dit beaucoup de bien), me rejoint durant la pause.
Je le laisse repartir devant pour la suite du parcours, qui chevauche une nouvelle fois la frontière, avec vue directe sur l’Espagne. Un peu de goudron jusqu’au prochain col, où paissent quelques pottöks et stationnent plusieurs véhicules de touristes.
Je retrouve Ludovic un peu plus loin, qui s’offre son déjeuner sur un long éperon rocheux dominant un ravin par où le sentier dévale dans la vallée vers Bidarray. N’ayant plus grand chose à me mettre sous la dent et me faisant un point d’honneur à refuser poliment ce que Ludovic me propose de pain ou de jambon (je n’ai qu’à être prévoyant, il ne s’agit pas de piller les autres randonneurs), je m’enfonce dans le ravin, que je trouve difficilement praticable, voire dangereux ici et là. L’étroit sentier est souvent très difficile à repérer et à suivre parmi les rochers, et je profite pour m’orienter de la présence d’un randonneur allant dans le même sens que moi une centaine mètres en contrebas. J’espère qu’il ne se trompe pas de chemin, et qu’il va où je vais. Je fais une halte méritée dans la grotte du Saint-qui-sue dont les parois rocheuses ruisselantes m’offrent un peu de fraîcheur bienvenue dans une chaleur qui augmente. Ludovic m’y rejoint, et nous recensons un instant les offrandes (nombreux petits objets, beaucoup de jouets d’enfant) déposées là pour remercier ou espérer quelques guérisons miraculeuses.
Tout en bas du ravin, le sentier débouche sur une petite route qui longe le torrent Le Bastan. Rien qu’à voir cette eau scintillante, on a envie de s’y plonger immédiatement. Un peu plus loin, le randonneur qui me servait de repère tout à l’heure dans la descente du ravin est assis à l’ombre, sans doute pour souffler un peu. Nous nous arrêtons près de lui avec Ludovic, et nous faisons les présentations. Visiblement, notre interlocuteur doit être chinois, et je pense qu’un randonneur chinois dans les Pyrénées ne doit pas être chose commune. Il me dit que je dois mettre quelque chose sur mon épaule gauche, dont la peau s’arrache peu à peu sous le frottement des lanières du sac à dos. Il est vrai qu’avec la chaleur, je marche avec un petit débardeur, certes orné d’un très beau petit dauphin, mais qui n’offre pas une protection idéale. Sur les conseils du randonneur de rencontre et de Ludovic, je consens à coller un petit pansement sur l’écorchure, et nous repartons, Ludovic en premier, le randonneur chinois en second, moi en dernier, loin derrière. Nous avons indiqué à notre compagnon de sentier là où nous allions dormir ce soir, et peut-être nous rejoindra-t-il.
Après avoir longtemps suivi le torrent, j’arrive vers 15h00 à Bidarray, merveilleux et minuscule village basque comme on en rêverait. Le gîte est déjà occupé par les enfants d’une colonie de vacances, qui ont tous l’air charmant. Notre compagnon de sentier chinois arrive une heure plus tard, il s’est trompé de direction à un pont sur le torrent, endroit où j’ai bien failli me tromper moi aussi.
L’étape a été très belle, mais je l’ai trouvée assez longue (surtout sur la fin, mais c’est une constante psychologique de toute étape) je dois commencer à ressentir un peu de fatigue.
Nous dînons en soirée dans un restaurant face à l’église du village avec Jian Jian, dont nous découvrons le nom. Il est originaire de Pékin, mais vit en France depuis de nombreuses années (je suis un Chinois dit-il, « mais un Chinois pas comme les autres », ce qui en soi est tout un programme). Après avoir été chirurgien dans son pays d’origine, il est maintenant chercheur en génétique. C’est un personnage très agréable, plein d’humour, spirituel, et il va suivre le même chemin que Ludovic et moi dans les jours à venir. Son idéal serait d’aller jusqu’au cirque de Gavarni. Nous passons une très agréable soirée avec lui, et je me dis que si rien ne change, mon projet de traverser seul les Pyrénées commence à avoir du plomb dans l’aile. De fait, après ces deux rencontres, j’ai le sentiment que revenir à la solitude me serait quelque peu désagréable. J’en arrive à espérer sans le dire que nous continuerons tous les trois ensemble le voyage. Mes résolutions de départ étaient bien faibles, je m’en fais le reproche. Mais ces deux hommes sont si attachants que je ne vois pas trop comment faire autrement. Et puis ces deux rencontres sont le fruit du pur hasard, ce qui, finalement, me convient tout à fait.
Le sommeil vient très vite dans le gîte (où sont arrivés quelques autres randonneurs), en dépit de la petite fête qu’ont organisée les enfants de la colonie.
Samedi 13 août 2005
Bidarray-Saint-étienne-de-Baïgorry
Direction Saint-Etienne-de-Baïgorry aujourd’hui, avec une étape qui s’annonce difficile étant donné sa longueur et le dénivelé (pas loin de 900 m) qu’elle propose à l’amateur. Je pars à nouveau en premier du gîte, pour profiter de la fraîcheur, Jian Jian et Ludovic me suivront dans peu de temps. Après une très courte portion de route goudronnée, le sentier s’élève rapidement, en rampe musclée. Je m’arrête assez souvent pour reprendre des forces, les mains appuyées sur les genoux, attendant que le rythme cardiaque s’abaisse un peu. Il fait grand soleil, la journée s’annonce très belle, même si quelques nuages pas très élevés frôlent encore les hauteurs. Le pic d’Iparla, point focal de la journée, sera le premier franchissement des ces mille mètres symboliques depuis le départ du niveau de la mer. A mi hauteur, après que Jian Jian soit arrivé à ma hauteur, je me risque dans un parcours hors GR, qui offre un peu d’ombre. Ce n’est pas une riche inspiration, puisque je manque une orientation à gauche du sentier qui me ferait remonter vers les crêtes, et je me retrouve plusieurs centaines de mètres plus bas, bien trop bas pour que je ne me sois pas trompé. Mais pendant ce temps, des nuages se sont formés, et je ne distingue plus que par moments la bonne direction pour retrouver les crêtes au plus court. Alors que les nuages s’espacent un bref instant, j’ai la chance de voir passer tout là-haut, très largement au-dessus de moi, la forme d’un randonneur, qui me semble bien être Ludovic. Je mets aussitôt le cap dans cette direction. Au bout d’une demi-heure de rude montée, j’atteins effectivement la crête, maudissant intérieurement mon initiative solitaire hors GR. Du coup, je ressens de la fatigue, et je trouve que ce n’est pas bon signe, je dois en être à peine au quart de l’étape. En un éclair de lucidité je me dis que je serais tout de même mieux au lit en train de prendre mon petit déjeuner, mais c’est un peu tard pour revenir en arrière. Surtout que, depuis l’arête des crêtes, quand les nuages le permettent, la vue est merveilleuse. On commence vraiment à ressentir une sensation de montagne, d’ailleurs les courbes du terrain se sont radicalisées, et les à-pics sont vertigineux.
De nombreux troupeaux de moutons sillonnent les pentes du coté espagnol, des chevaux par dizaines stationnent debout au ras du vide, avec un sabot montagnard apparemment infaillible, mais je me demande si de temps en temps des chutes ne se produisent pas. A cause de mon détour inutile et éprouvant, Ludovic et Jian Jian sont à environ un kilomètre devant moi, je les devine au loin marcher pile en ligne de crête. Progresser en crête fait éprouver une sorte de sensation de plénitude assez ineffable, faite d’émerveillement et de sentiment de toute puissance apaisée, ou quelque chose d’approchant, un peu comme si la beauté du monde était venue à soi, ou qu’il suffisait pour l’atteindre d’étendre la main sur l’une ou l’autre des vallées que l’on domine. En crête, on devient un peu oiseau, un peu ange. Et tout cela est absolument gratuit, ne coûtant pas un seul centime, seulement un peu de sueur et d’entêtement. Parfois, un vautour montant de la vallée surgit brusquement en plein vol du rebord de la crête, juste devant moi, quasiment à la hauteur de mon visage. La première fois, j’ai un mouvement de recul, ne sachant à quoi j’ai affaire. L’air siffle bruyamment dans ses ailes déployées, et il tourne la tête au passage pour me considérer. Malgré leur mauvaise réputation, ces animaux sont magnifiques, d’une envergure considérable et d’une grande majesté dans leur vol. Ils vont se poser quelques centaines de mètres plus loin, dans des rochers, puis s’élancent à nouveau pour replonger vers la vallée.
Je finis par rejoindre mes deux amis au pic d’Iparla, sommet des crêtes à 1044 mètres précisément, et nous faisons une pause. Les nuages viennent tout juste de disparaître presque totalement, et le panorama est magnifique, le mot en est banal. Il fait chaud maintenant, quelques kilomètres plus loin je retrouve Ludovic parti devant, après une remontée violente dans une forêt, vraiment très difficile.
Dans la descente, je fais une nouvelle pause à l’ombre d’un des très rares arbres qui s’accrochent au rocher. Un peu fatigué encore, je resterais bien là des heures, mais c’est le sentier qui commande. L’arrivée progressive sur Saint-Etinenne-de-Baïgorry se fait par une route nouvellement goudronnée (en fait l’ancien chemin), non encore ouverte à la circulation. Je maudis souvent cet empiétement des routes sur les sentiers. Bientôt, les touristes en grand nombre pourront sans doute ainsi accéder plus facilement au pic d’Iparla et aux crêtes, sortir leur équipement de pique-nique, le transistor, le ballon pour les enfants, le parasol pour la grand-mère, la pâtée pour le caniche, et s’en sera fini du semblant d’aventure qu’on peut encore trouver là-haut. Il devrait exister un parti politique qui proposerait dans son programme l’interdiction, mieux, la destruction de telles voies d’accès transformant la montagne en parc d’attraction géant. En chaque randonneur en ligne (qui effectue son parcours linéairement, d’étape en étape et sur plusieurs centaines de kilomètres, contrairement à la randonnée à la journée ou de seulement quelques heures, à partir du parking où on laisse la voiture), doit exister un petit côté élitiste, consistant à vouloir imposer sa propre conception de la montagne, naturellement meilleure qu’une autre. Avec ces gravillons et ce goudron sous les semelles, aucun doute, actuellement en colère, je voterais pour un tel parti. Malgré tout, cette descente offre une vue majestueuse du versant nord des crêtes, et cela console largement.
Tout au loin, on distingue maintenant Saint-Etienne-de-Baïgorry, qui s’étend dans un large replat de la vallée. J’aime m’approcher lentement de ces villes ou villages, que l’on voit grossir lentement à l’allure des pas, avec cet effet ressemblant à un zoom très lent. Un peu trop de goudron sur la fin, mais content tout de même de cette arrivée.
Au camping municipal je retrouve Ludovic, qui a presque terminé de planter sa tente. Jian Jian arrive plus tard, il s’est à nouveau trompé de chemin au bas des crêtes, et a dû batailler ferme avec les hautes herbes dans lesquelles il progressait avec de plus en plus de difficulté. Sitôt sa tente montée, il plonge dans l’eau du torrent qui coule derrière le terrain de camping. Je la trouve vraiment trop fraîche, je n’y vais pas.
Nous dînons le soir au centre du village en compagnie d’un couple de randonneurs qui était présent hier soir au gîte de Bidarray, et qui a fait aujourd’hui la même étape que nous, après être parti un peu plus tard en matinée. Jian Jian nous rejoint pour le dessert, et je regrette qu’il n’ait pas dîné avec nous. Bien qu’il ait avancé qu’il préférait se préparer de quoi dîner au camping pour tester son nouveau matériel de cuisine, je me dis qu’il a peut-être des soucis d’argent, et je pense que demain je l’invite si nous trouvons à nouveau un restaurant. A propos de matériel, mes deux compagnons sont bien mieux équipés que moi, en tout, même si ma tente est identique à celle de Jian Jian. Il est vrai que je n’ai pas été très soigneux pour la préparation de cette randonnée, et de toute évidence je ne suis pas aussi à la page qu’eux sur les dernières nouveautés. Je me donne l’impression d’être resté coincé vingt ans en arrière dans mes conceptions du confort itinérant, quelque peu archaïque ma foi. Pourtant Jian Jian a le même âge que moi, et il ne doit pas s’agir d’une question de génération. Il y a quelque chose qui ne va pas dans mon retard par rapport au modernisme, il va falloir que je me soigne, peut-être en commençant par m’acheter des bâtons de marche, ce que Ludovic et Jian Jian m’ont déjà recommandé à plusieurs reprises. Mais là, je bloque psychologiquement, c’est curieux.
Cette fois, je crois bien que nous sommes trois a définitivement marcher ensemble, puisqu’il n’est même pas évoqué que l’on puisse ne pas se retrouver demain soir à Saint-Jean-Pied-de-Port. Nous y retrouverons aussi probablement le couple qui vient de dîner avec nous, mais pour eux ce sera la fin de la randonnée.
Avant d’aller nous coucher, nous buvons tous ensemble près de nos tentes une bouteille de vin que nous offrent les deux randonneurs de rencontre, ce qui scelle un peut plus l’amitié. La nuit est tout éclairée de mille étoiles, demain il fera beau.
Dimanche 14 août 2005
Saint-étienne-de-Baïgorry - Saint-Jean-Pied-de-Port
Étape de moyenne difficulté aujourd’hui, avec quelques petits passages à une altitude sensiblement identique à celle d’hier. Jonction avec Saint-Jean-Pied-de-Port, nœud très important depuis des siècles des sentiers du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Le parcours s’annonce relativement tranquille, et dès l’ouverture de la tente, le soleil est là, avec un beau ciel tout bleu. Je pars à nouveau en premier, et pour le cas où nous ne nous reverrions pas dans la journée, rendez-vous est pris avec Jian Jian et Ludovic au camping du centre de Saint-Jean-Pied-de-Port. Traversée solitaire de Saint-Etienne-de-Baïgorry encore tout endormi, franchissement de la Nive, de la petite voie ferrée, puis début d’une ascension douce. Les cloches sonnent au loin, je me souviens que c’est dimanche. Le découpage des heures, des jours et des semaines diffère en randonnée de ce qu’il est habituellement. La notion de semaine, surtout, ne tient plus, rien ne vient différencier un dimanche d’un autre jour, le repos dominical n’a plus de sens, n’est plus un repère. Au moins pour moi, et dans la mesure où il en serait un à un autre moment de l’année. Du col d’Aharza, aux environs de 760 m, beaux points de vue sur de nombreux villages et fermes du pays basque. Le sentier est presque désert, depuis un jour ou deux les marcheurs semblent se faire plus rares. Sans doute en s’éloignant de plus en plus de la côte, des plages et de l’océan, les touristes se font-ils plus rares, probablement aussi à cause d’une montagne se faisant un peu plus difficile. Quelques vaches (moins de chevaux que les jours précédents) encombrent de temps en temps le sentier, et elles s’écartent sans discuter à mon arrivée. Comme hier, je ressens un peu de fatigue, mais elle me semble moins présente. Le corps doit prendre peu à peu l’habitude de l’effort quotidien à la montée, il doit s’endurcir. Les épaules et le dos sont douloureux passagèrement, j’ai dû charger un peu trop le sac à dos, même si j’ai été très vigilant sur la question. Il est vrai que les trois kilos des deux bouteilles d’eau que j’emporte au départ en prévision de la chaleur alourdissent le sac à dos en début de journée, mais au fil de leur consommation, il s’allège quelque peu. Ludovic me rattrape alors que je fais une pause, quelques mots échangés, puis il repart en éclaireur. Jian Jian doit suivre un peu en arrière, je crois qu’il a de petits problèmes de chaussures, ampoules sérieuses à la clé. Je continue d’apprécier cette façon que nous avons d’être ensemble sans l’être vraiment durant la marche, chacun allant à son pas, en fonction de ses forces. Il fait bon en tout cas se retrouver à certaines pauses, et le soir à l’arrivée de l’étape.
Le sentier devient très beau à proximité du col d’Urdanzia, on y éprouve une vraie impression de montagne et d’altitude, bien que celle-ci demeure somme toute modeste. Un court passage hors GR permet de contourner le sommet du Monhoa, mais je ne souhaite plus rien contourner du tout après ma mauvaise idée d’hier, et je grimpe donc jusqu’aux 1021 mètres inscrits sur la carte, sur une pente très accentuée. Paysage extraordinaire du sommet, avec Saint-Jean-Pied-de-Port là-bas dans le fond de la vallée. Après une centaine de mètres de descente, je trouve près d’un rocher Ludovic en conversation avec deux randonneuses progressant dans le sens inverse. Elle nous donnent quelques indications sur Saint-Jean-Pied-de-Port où elles ont passé la nuit dernière et commencé le GR 10. La ville est en fête actuellement, elles ont mal dormi, les campings sont pleins, et les vacanciers nombreux. Par contre, en raison du passage du sentier Saint-Jacques-de-Compostelle, les gîtes pour pèlerins abondent, quasiment un pour chaque bâtiment du centre de la vieille ville, et nous n’aurions aucune difficulté pour trouver où loger si nous délaissions la tente. Les deux jeunes femmes envisagent de rallier Hendaye, autrement dit accomplir à l’envers le trajet que nous avons effectué depuis cinq jours. Elles sont optimistes, et pensent que ce sera de la montagnette. Elles n’ont pas entièrement tort pour cette portion du sentier, mais hier soir Ludovic a fait quelques comptes : depuis Hendaye, nous avons tout de même totalisé la montée de cinq mille mètres de dénivelé, ce qui n’est pas négligeable. A bien y regarder et malgré les apparences, le GR 10 est sur cette portion un sentier qui est loin d’être de tout repos. Il faut chaque jour ou presque atteindre les mille mètres, puis redescendre dans la vallée, à une altitude de 200 mètres à peu près (Saint-Etienne-de-Baïgorry était à 162 m, Saint-Jean-Pied-de-Port à 157 m). Plusieurs randonneurs que nous avons rencontrés pensent d’ailleurs que la HRP (Haute Randonnée Pyrénéenne), qui reste constamment en altitude et est un peu moins longue au total, est finalement moins difficile que le GR 10 qui rejoint constamment les vallées, tout au moins jusqu’à un certain point des Pyrénées, après lequel il reste davantage lui aussi en altitude (et voisine alors souvent avec la HRP).
Nous saluons les deux randonneuses et leur souhaitons bonne route. Tandis que Ludovic part devant, continuant la descente vers Saint-Jean-Pied-de-Port, je décide de m’accorder une pause pour me restaurer un peu. Comme il ne me reste que quelques gâteaux secs et une orange, ce sera rapide. Mais l’orange que je sors du sac à dos me glisse entre les doigts, et se met à rouler de plus en plus vite dans la descente, impossible de la rattraper. Selon le tracé qu’elle suit dans sa course, elle va passer près de Ludovic, éloigné maintenant de quelques centaines de mètres. En criant assez fort, j’attirerais facilement son attention, et il pourrait jouer au goal. Mais comme je me sens ridicule de maladresse, je n’en fais rien. Sans que son attention soit attirée, l’orange le dépasse par la droite, avant de finalement s’immobiliser malgré la vitesse acquise dans un buisson poussé là par miracle. Ne la perdant pas des yeux je rajuste mon sac à dos, me met en marche, et je finis par la saisir à nouveau, solidement cette fois. Mon déjeuner a été mérité, je le savoure tout en souriant du gag idiot dont j’ai été victime.
L’arrivée sur Saint-Jean-Pied-de-Port (port signifiant « col ») est tout ensoleillé, et se fait sur un terrain plat, avec tout de même pas mal de goudron pour finir. Le camping est effectivement bondé, et la ville est bien en fête. Ludovic a déjà réservé deux emplacements pour moi et Jian Jian, qui ne devrait pas tarder à arriver à son tour.
Une fois les tentes montées, une douche prise et un peu de lessive étendue, nous passons le reste de l’après-midi à déambuler dans les rues moyenâgeuses, à arpenter les remparts, à avaler quelques bières ou demi-panachés bienvenus compte tenu de la chaleur. L’accueil des pèlerins du Saint-Jacques semble bien organisé, effectivement les gîtes ne manquent pas. Le sentier de Saint-Jacques, qui coupe ici à angle droit le GR 10, traverse la ville, venant du nord et continuant vers le sud, franchissant les Pyrénées au col de Roncevaux. Les statistiques de fréquentation du Saint-Jacques, consultables à la Maison du pèlerin, indiquent des chiffres en progression constante depuis plusieurs années. La plupart des nationalités sont représentées, parmi elles les pays les plus éloignés et les plus inattendus. Mais pas un seul pèlerin chinois n’est recensé ! Nous sommes donc très fiers d’être en compagnie de Jian Jian, même si nous ne sommes avec cette étape que très brièvement sur le Saint-Jacques. Nous dînons en soirée avec le couple de randonneurs qui nous a offert hier soir la bouteille de vin, et que nous retrouvons dans la rue centrale. Ils ont terminé leur randonnée, et ils vont tenter de trouver un moyen pour redescendre en bateau par différentes rivières jusqu’à Hendaye où ils ont laissé leur voiture. Tout le monde je crois est un peu triste en se disant adieu. Peut-être bien que la randonnée tisse des liens un peu particuliers.
Après le silence et la solitude de la montagne, la foule et le bruit des rues m’ont un peu abasourdi, je suis satisfait de retrouver ma tente la nuit tombée. Mais le camping est très bruyant, trop surchargé, je ne parviens à m’endormir que très tard. Saint-Jean-Pied-de-Port est un très joli endroit, mais pas très agréable au mois d’août, et les ambiances de fête ne me conviennent pas beaucoup.. Il est temps que j’en sois arrivé à la montagne proprement dite, loin des villes et des fêtes, pour la vraie fête.
De retour d’une manifestation parisienne en ce mois de mars 2006, quelques lignes voyageuses.
Depuis combien de temps suis-je un marcheur de manifestations, sur le pavé de Paris ? Des décennies, toujours pour des causes que je veux et espère justes.
Le plan de Paris est quadrillé par des itinéraires qui finissent par être connus, les années s’ajoutant aux années d’expérience, au gré des décisions des préfets. De la place de la République à la place de la Nation, en passant par la Bastille ; de Denfert Rochereau à la Nation encore, du boulevard Saint-Germain à la gare Saint-Lazare, de la place de la République à la Concorde, les possibilités sont nombreuses, les voyages plus ou moins paisibles. Printemps comme hiver, par milliers ou centaines de milliers, un million peut-être une fois ou deux très réussies, on ne marche ni ne voyage jamais seul. La compagnie est toujours là, nombreuse, fraternelle. Les encadreurs, accompagnateurs du voyage sont eux aussi toujours présents (service d’ordre, policiers en civil, CRS musclés), anges-démons gardiens de la pérégrination. Les spectateurs de l’itinéraire également, sur les trottoirs, aux balcons, aux fenêtres, qui encouragent, tapent sur des casseroles. Les voitures et camions de nettoyage suivent de près, tout verts, pour effacer immédiatement toute trace du voyage.
On accède au voyage revendicatif par métro ou RER, déjà dans la foule si la journée est chanceuse. Au grand jour, sorti des entrailles de la terre, ou de ce qu’il en reste sous le vieux Paris, la ville est changée. Plus de voitures, uniquement des marcheurs-voyageurs citadins têtus et décidés à ne pas s’en laisser dire. Larges avenues désertes aux alentours, forces de police au loin interdisant l’accès à qui que ce soit d’autre que des marcheurs. Pas d’autos, tout change dans le paysage, sauf ici et là des véhicules-militants couverts de banderoles, de tracts, dégoulinants de slogans, de musiques rock ou reggae. Plus beaucoup d’Internationale durant le voyage, mais des visages jeunes, des costumes bariolés, des pancartes-slogans drôles, de toutes les couleurs, imaginatives. Larges banderoles délimitant la randonnée mécontente. Tracts tendus tous les cent mètres, de temps un temps un visage connu, un bonjour rapide, comment vas-tu, depuis le temps. Il ou elle a quelques cheveux blancs maintenant, c’est la même chose pour moi. La dernière fois ? Pour Devaquet, à la Bastille ? A la gare Saint-Lazare avec les cheminots en 1995, en 2003 à la République pour les retraites ? On ne sait plus très bien, mais ce voyageur impénitent du bitume était déjà là, c’est certain. Il s’est un peu courbé sous le poids des ans et des kilomètres, d’autres sont morts avec le temps, que j’aimais pourtant, qui ne voyageront plus de ces voyages humanistes.
J’adore le lion de Denfert Rochereau, avec son air fier, ces manifestants alpinistes qui s’accrochent à sa crinière, ce cracheur de feu sur le toit de ce camion des postes égaré là, ces torches fumigènes qui éclairent de lumière orange le voyage, ces clowns aux nez rouges qui pirouettent, ces jeunes mauvais et infortunés garçons des banlieues que les marcheurs sérieux et concernés regardent parfois d’un sale œil, ces prisonniers de la prison de la Santé (drôle de nom) faisant des signes de victoire depuis leurs neuf mètres carrés cellulaires - voyage immobile -, les vendeurs de sandwichs, de merguez, ces militants croyants de l’extrême gauche sur le bord du trottoir, les membres de la CGT, repérables entre mille, les renseignements généraux et leur air-de-rien. J’aime cette place de la République, ne serait-ce que pour son nom, la Concorde également, même si c’est souvent raté. Et la Seine, sa perspective et ses ponts, qui en ont vu passer bien d’autres, tragiques parfois. Et l’Assemblée Nationale dont je me demande à chaque fois pourquoi on ne va pas la visiter sans crier gare (cela arrivait au 19e siècle paraît-il), et l’hôtel des Invalides, également, comme un hommage aux marcheurs du long voyage de la retraite de Russie ou d'ailleurs, gravement éclopés de la folie guerrière, et on pense du même coup aux innombrables invalides des manifestations-voyages depuis deux siècles et plus. Et le quartier Latin, évidemment, sa Fontaine, sa Sorbonne, sa montagne Sainte-Geneviève, où depuis le Moyen Age étudiants et prévôts du roi s’en donnent à cœur joie dans le voyage violent (fréquemment mortel aux 13e et 14e siècles, quand les étudiants portaient l’épée).
Paris, ville lumière, retrouve du cœur, a du cœur, sous les pas du voyage protestataire. Paris ville musée redevient Paris-vie lorsque la banlieue l’investit, le bouscule, lui fait peur, à ce Paris qui pourtant n’a rien à craindre depuis longtemps des manifestations. Pendant le voyage-manifestation, Paris comme son lion de Denfert secoue le poids métallique de sa vieille crinière, redevient vivant, parfois rugit encore. Ses jours-là valent le voyage qui ne coûte pas cher, qui ne coûte rien, un ticket de métro et le tour de rêve est joué. Paris est beau alors, et même s’il pleut ou s’il gèle, il y fait bon. Paris oublie sa grisaille, Paris se réinvente un peu, Paris imagine des choses, Paris à nouveau sert à quelque chose. Paris exténué redevient Paris Jouvence. Il y a toujours des jeunes filles très en colère dans ces voyages, et grâce à elles ce Paris-là ne sera jamais vieux, comme moi tant que je pourrai marcher de ces voyages-là, dont aucun guide ne pourra jamais pleinement rendre compte tant ils sont primaires, intelligents, dangereux et formidablement attirants.
Christian Verrier
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