Lorsque, fatigués d’avoir erré à travers la ville et avant de se quitter, comme nous le fîmes finalement près de chez elle, avec le sentiment d’avoir ouvert sur le monde une fenêtre de plus, par laquelle on voyait la mer de la vie, calme et bleue, je sais que j’aurais pu lui suggérer aisément de l’accompagner jusqu’à son appartement afin d’y quérir une barque capable de dériver avec nos deux êtres à son bord.
On même, aurais-je pu impunément, pour rattraper le coup, plagier Michel Torga, en lui écrivant dès le lendemain (et sans en mentionner la source probablement), cette adaptation de la première phrase de la nouvelle qui inaugure le recueil de cet écrivain portugais et qui s’intitule, je crois « RUA ». Peut-être même y ai-je songé pendant quelques instants en traversant l’approche confiante de ce petit matin irradié de cette lumière curieusement bleutée et dont elle était désormais absente, alors que la nuit cédait sa place, assurée de sa revanche prochaine, et que j’écoutais le bruit des nettoyeuses qui, déjà, arrosaient les trottoirs, affichant la preuve que la vraie vie (rangée et heureuse), s’éveille toujours dans la nécessité qu’elle a de se débarrasser des détritus, des saletés, des ordures, à grande eau ruisselante…
J’y ai renoncé de la même manière que l’on renonce à écrire un chef d’œuvre, ce livre qui bouleverserait à coup sûr son unique lecteur jusqu’au tréfonds de l’âme ou comme l’on renonce à chercher une main à laquelle se tenir pour traverser la nuit, certain que seul, on n’y arrivera pas. J’y ai renoncé à cause de l’ennui ou plutôt exactement à cause de la peur de l’ennui… dans le désir de me recroqueviller sur moi-même, espérant sans doute me transformer en une sorte de trou noir, ce point unique de matière condensée, d’une densité enfin suffisante pour pouvoir simplement vivre.
J’y ai renoncé quoique sachant que dans toute séparation, ce qui disparaît, ce n’est pas l’autre. Mais bien cette part de soi avec laquelle l’autre disparaît…