Nous ne faisons jamais que marcher ou courir ou rester là. Même quand il s’agit de revenir. Revenir dans ce lieu qu’autrefois on a désigné à soi-même comme le cœur du monde (le cœur de son monde), face au ciel, face aux nuages et face à la mer. A Bréhat, qui est une île, cet autre jardin.
Nous avons bégayé la vie depuis tout ce temps, mais nous n’avons jamais oublié qu’un jour, nous avons décidé (pour toujours) que c’est en ce lieu que nous irions chercher la mort. Nous étions jeune alors, et peut-être pensions-nous, qu’ici, Elle ne penserait pas à nous y attendre, à nous y chercher. Nous étions jeune alors, et peut-être la mort n’existait-elle pas ? C’est pourquoi nous rêvions de venir finir le livre dans la maison de retraite de Bréhat…
Je dis « nous » par pudeur, pour ne pas dire « Je », pour ne pas écrire que c’est dans ce lieu qu’autrefois, j’ai décidé que j’irai chercher la mort. J’écris « nous » sous l’emprise d’une très ancienne superstition, pardonnez-moi.
Pourtant, « je » suis revenu à Bréhat. Après combien de temps ? Suffisamment pour que certains de ceux que nous aimons meurent et que nous nous effritions...
Je suis revenu. Le bateau est plus large, les passagers plus nombreux, plus bruyants, plus excités, mais peut-être est-ce moi qui suis plus impatient ? Le bateau frôle une bouée, s’enfonce dans le crachin (que les parisiens appellent « pluie »), traçant des sillons semés de fleurs d’écume qu’il ouvre dans l’eau presque lisse. Puis, il n’existe plus rien que le grondement cadencé des machines et le goéland planant au dessus du bateau, ombre portée sur cet entre deux mondes qui me ramène en ce lieu où...
Et déjà les falaises et la digue qui conduit à Port Clos se précisent. Bientôt, je reconnaîtrais le geste du marin qui saute sur le quai en tenant une haussière. Bientôt, je saurais que je suis revenu…