10 heures de vol, c’est très long pour Dominique qui a demandé un siège près de l’issue de secours pour étaler ses jambes. Pour l’obtenir, il faut parler anglais ! L’inconvénient est que nous sommes en face des toilettes causant un va et vient incessant.
Cette journée interminable ne me déplaît pas. J’ai besoin de cette journée de transition pour lire les guides. Je me suis plongée dans la lecture de la littérature depuis des semaines, mais je n’ai pas encore préparé les itinéraires des visites de demain à la Havane. Le guide de «La Vieille Havane» et Gallimard sont bien nécessaires pour être opérationnelles dès demain matin. Equipée de mon masque, des bouchons d’oreilles, je comptais également bien dormir.
Arrivée à la Havane à 24h15 : 18h15, heure locale.
Découverte de la Havane by night, Taxi
Les formalités terminées, le taxi fonce dans la nuit. Je vérifie au passage ce qu’ont annoncé les guides : les belles voitures américaines, les bus à rallonge à deux bosses comme des chameaux, les panneaux et inscriptions politiques vantant l’électrification et l’eau potable pour chacun, la défense de la Révolution et la Lutte contre l’Impérialisme. Ce qui n’était pas prévu : une pollution suffocante.
Le taxi passe devant le Monument de Marti, place de la Révolution, puis emprunte le Malecon. Je commence mes premiers repérages dans la ville. Il stoppe à l’entrée de la zone piétonnière de la Habana Vieja. Nous terminons à pied. La valise ne roule pas sur les pavés. Dominique porte le gros sac-à-dos à bout de bras. Un homme nous aide, entre dans l’hôtel puis disparaît.
L'hôtel Valencia
L’Hôtel Valencia occupe un palais de pierre avec un patio verdoyant tout dégoulinant de plantes. Notre chambre est tout à fait extraordinaire. Elle est située au premier étage sur une galerie couverte faisant le tour du patio. Au lieu d’un numéro, un nom : Onteniente (que j’aurai du mal à mémoriser). La haute porte en bois,(plutôt un portail) laquée vert foncé, s’ouvre à deux battants avec ses trois panneaux. Elle mesure au moins 3.5 m. Le plafond de bois vert incliné monte au moins à 6 m. La « chambre » est immense, murs crème, boiseries vertes. De la faîtière est suspendu un très grand ventilateur blanc à trois pales et au bout d’une lourde chaîne, un lustre en fer forgé avec six petites lampes sur des coupes de faïence à motif floral. Le mur qui fait face aux lits est curieusement aménagé : un beau miroir encadré de carreaux blancs et verts domine une paillasse blanche carrelée avec lavabo et minibar. Dans les murs trois niches : W-C, douche et un grand placard. Les portes des niches sont des portes battantes qui ressemblent à des persiennes. Un paravent canné laqué vert cache la fenêtre surmontée d’une rosace de verre cathédrale. La fenêtre est barrée tout simplement d’une barre de bois. Nous nous aventurons avec précaution sur le balcon (tout semble délabré !). De l’autre côté de la rue nous découvrons les logements par les fenêtres ouvertes. L’un d’eux semble très modeste : toile cirée, canapé de skaï élimé, coussins de mousse synthétique même pas recouverts. Plus loin, un autre est tout à fait décoré : les balcons descendent des bougainvillées, un rectangle coloré en vitrail est suspendu au dessus des fleurs, à l’intérieur de beaux meubles de bois sombre, une lampe Tiffany . La femme qui habite là prend le frais en short orange et débardeur. Elle me fait signe.
Première promenade dans notre quartier, les rues sont vides, les terrasses des cafés de la place d’Armes attendent les clients. Il est huit heures. Trop tôt ? Ou trop tard ?
Sans être superstitieuses, ce vendredi 13 ne nous porte pas chance !
Comme de juste, avec le décalage horaire, nous nous réveillons bien trop tôt vers 4 heures du matin. A 5h, impossible de se rendormir.
Le petit déjeuner est servi dans le patio. Une corbeille de petits pains frais, une assiette de fruits : papaye, ananas, pamplemousse en tranches, tortilla et très bon café. Je me livre à l’inventaire des fougères et plantes tropicales qui dégringolent de la galerie.
Achats : piles, timbres carte de téléphone
Il fait frais, la lumière est délicieuse. L’appareil photo est inanimé. Avant tout, faire l’acquisition d’une pile. Et d’une carte de téléphone. La rue de l’hôtel Oficios, bordée de belles maisons de pierre coloniales, conduit à la place San Francisco, très vaste et déserte ce matin. L’église et sa fontaine de pierre font face à un très grand immeuble début 20ème siècle. Une grande banque et une poste où nous devrions trouver la pile et les cartes de téléphone. Rien, nada ! Les rayonnages sont déserts. Ni carte (malgré un écriteau) ni pile !
Nous consultons nos plans assises place d’Armes, occupée par un très joli jardin public : au centre, la statue de Cespedes entourée de 4 fontaines de pierre, de palmiers très hauts et d’arbres magnifiques.
De là, nous prenons la rue Obispo, artère commerçante. Il est encore trop tôt, les magasins n’ouvriront pas avant 9h30. J’entre dans les hôtels, Ambos Mundos, celui qui abrite la chambre Musée d’Hemingway et au Florida qui nous vend deux cartes de 10$. Nous trouvons rapidement une cabine téléphonique pour appeler la France : 119 33 et le numéro sans le 0. Jusque là, tout va bien. La Calle Obispo commence à se peupler. Il semble que les Cubains arrivent en avance au boulot et se massent devant les entrées des magasins et des bureaux avant l’ouverture.
Pour la pile, c’est beaucoup plus compliqué. Aucun magasin ne vend de pile. Il y a des boutiques de vêtements de luxe, des librairies, des cafés, des bazars, mais pas de magasins de photos ni d’électricité. Dans les boutiques pour Cubains, les rayonnages de bois sont vides. Ceux du Cap Vert étaient mieux achalandés ! Du rhum, quelques biscuits secs sinon rien ! Pas de fruits, une boucherie déserte. Deux échoppes d’horlogers prétendent, d’après un écriteau, réparer presque tout, mais elles sont vides ; Au bout d’Obispo : le Floridita, le bar d’Hémingway, fermé.
Parque Central, rencontre avec des Cubains
Pause dans le jardin du Parque Central. Au loin, nous reconnaissons le Capitole. De l’autre côté de l’avenue, l’hôtel Ingleterra et l’Opéra. Belles façades Belle Epoque très surchargées en stuc. Nous nous installons sur des bancs de pierre à l’ombre d’arbres magnifiques. Ici aussi, des fontaines rafraîchissantes. Un couple s’adresse à nous en Français, elle, métisse aux cheveux courts teints en blond, lui très grand. Ils sont très contents de trouver des français et répètent inlassablement : « à La Havane, pas de problème, 3 millions d’habitants, un million de policiers, pas de maffia, pas d’insécurité ». Ils vantent les chambres particulières et les paladares. Puis expliquent : « à Cuba trois monnaies, le dollar, le peso national, ce n’est pas pour vous, et le peso convertible ». C’est assez clair, leur but est de nous amener à changer des dollars pour des pesos convertibles. Ils connaissent un endroit au quartier chinois. Ce n’est pas notre première préoccupation, nous cherchons une pile pour l’appareil photo. Ils nous emmènent donc à un magasin qui en vend en nous faisant passer par des rues désertes très délabrées où les voitures ne peuvent pas circuler à cause de trous immenses. Nous trouvons notre pile et de l’eau fraîche. Après les achats nous leur faussons compagnie, ils demandent une commission. Je suis assez mal à l’aise de les planter ainsi mais le quartier chinois n’entrait pas dans nos plans. En longeant le Capitole nous retrouvons le Parque Central très rapidement.
Déception, avec la nouvelle pile, l’affichage électronique de l’Olympus clignote mais le flash reste immobile et le zoom inerte. La panne doit être plus grave.
J’aurais bien photographié l’Opéra, très kitsch, très très pâtisserie. Ce soir, on donne la Traviata. Dans ce décor j''aurais bien aimé y assister.
Retour sur Obispo chez les horlogers réparateurs polyvalents. Je confie l’appareil à l’un d’eux. Selon lui, la pile ne serait pas bonne. Nous n’avions que moyennement confiance dans ce magasin minable. Peut être est elle périmée ? On nous dirige vers le grand magasin Harris Brothers où nous trouvons une autre pile. Encore une déception ! On ne peut pas se faire rembourser. J’achète deux jetables. Puis je regrette. J’essaie d’échanger les jetables contre un petit appareil bon marché. Pas question ! À Cuba on n’annule pas un article passé en caisse. Nous restons avec les jetables.
Une foule dense occupe maintenant Obispo, des échoppes de sandwiches sont ouvertes (pour nous c’est trop tôt). Les boutiques ouvertes semblent plus avenantes. Je commence à photographier les façades peintes. Sur une placette fleurie, des oiseleurs vendent des oiseaux dans des cages. Les bouquinistes ont installé leurs étals sur la place d’Armes. Tous ces livres me fascinent : œuvres de Lénine, de Che Guevara en bonne place ainsi que Garcia Marquez. Il y a aussi de vieilles éditions avec de belles reliures. Un marchand très jeune, style étudiant, me montre un traité de Charcot sur les maladies cérébrales. De nombreux fascicules sur la Flore et la Faune de Cuba me tentent.
Je retourne à l’hôtel chercher mon chapeau de paille, il est passé onze heures et le soleil tape. A la réception je raconte mes mésaventures avec l’appareil photo, espérant qu’on m’indiquera un dépanneur : Habana-photo derrière la place d’Armes semble la bonne adresse. Ce sont de vrais photographes. Malheureusement, leur diagnostique est fatal. La pile est bonne, ce sont les contacteurs qui sont fichus. Cela ne nous étonne qu'à moitié, après le nettoyage au compresseur au Maroc. Il ne reste plus qu’à en racheter un neuf ! La boutique ne prend pas la carte bleue. Je cours à la banque place San Francisco. Le mauvais sort du vendredi 13 me poursuit : panne informatique ! Je rachète presque le même Olympus pour 254$ (à Roissy hors taxe il y en avait des modèles plus perfectionnés pour 99 €).
C’est Dominique qui retourne à la banque puis, sieste jusqu’à 15 h. Le décalage horaire se fait sentir.
Forteresse royale
La place d’Armes est maintenant pleine de touristes; dans les bars des petits orchestres jouent de la musique partout. La forteresse Royale (Real Fuerza) a belle allure. Reconstruite au 16ème siècle dans un beau calcaire fossilifère, beaux madréporaires. Au rez-de-chaussée, exposition de céramiques contemporaines. Certaines classiques, vases et plats émaillés, d’autres plus originales, une machine à écrire et de curieux livres de terre, et aussi politiques : un globe terrestre posé sur des crânes humains, un œuf avec un bébé à l’intérieur tétant le sein, des images violentes. Nous montons sur la terrasse admirer le panorama. Et découvrons un marché. On y vend des souvenirs pour les touristes : sculptures de bois de style africain, des bijoux sans intérêt, de la vannerie et de très beaux linges, chemises d’homme à plastron plissé, combinaison de femmes en percale blanche brodée, pantalons blancs... Un orchestre noir et deux danseuses animent une petite place. Je ne résiste pas à la tentation de photographier la danseuse noire qui agite des branches de verdure. Elle vient me réclamer la pièce. Je donne quelques pesos qui ont l’air de la contenter.
Nous passons à côté d’un très beau bâtiment baroque : le séminaire, en activité, ne se visite pas. Nous découvrons la place de la cathédrale bordée de très belles arcades d’un côté. Nous photographions la cathédrale à travers la colonnade et le bougainvillée rose. Une belle terrasse de café occupe une bonne partie de la place, des musiciens jouent, des femmes en costume folklorique, des fleurs dans les cheveux, avec des turbans africains ou antillais, portent des paniers. Elles se font photographier par les touristes. Les vieilles fument d’énormes cigares. Une vieille femme a même habillé un petit chien en l’affublant de lunettes de soleil et d’un tournesol artificiel.
Musée de la Ciudad
De la Cathédrale, nous retournons à la place d’Armes où nous visitons le musée de la Ciudad dans le Palacio de los Capitanes Generales. Autour d’un beau jardin avec des paons, les arcades s’élèvent sur trois niveaux. Une gardienne nous fait les honneurs des salles d’apparat, nous montre les baignoires sculptées, le Trône, les meubles magnifiques venant d’Espagne... et prend l’appareil photo, et d’autorité, me photographie. Ce qui m’intéresse le plus ce sont les souvenirs des guerres d’Indépendance de Cuba. Nous faisons connaissance avec les personnages de ces guerres : Cespedes, Marti. Nous voyons les drapeaux américains de cette guerre contre l’Espagne et prenons contact avec une histoire complètement ignorée.
Enfin, nous passons par l’église San Francisco. Par les portes ouvertes, nous voyons l’intérieur sobre mais renonçons au musée d’Art sacré. Arrivons à la Vieille place, plaza Vieja : très très vaste. Pas de touristes, beaucoup d’enfants, des gamins jouent au ballon, d’autres ont une trottinette et des patins à roulette. Au centre une fontaine, une exposition de sculptures modernes gigantesques en fer rouillé.
De retour à l’hôtel, la malédiction du Vendredi treize a encore frappé. Gallimard a disparu. Je retourne en vitesse à la plaza Vieja par le chemin le plus direct : Obrapia (sur laquelle donnent les fenêtres de notre chambre). Santo Ignacio. Je suis contente d’arriver à me repérer dans notre quartier. Malheureusement, le livre est passé par pertes et profits. Le réceptionniste nous monte dans la chambre une salade de poulet et des calmars pour 10 $. Après le dîner, nous faisons un dernier tour : place d’Armes et le petit temple grec qui commémore la fondation de La Havane. Nous longeons les docks (un cargo rouillé sur l’autre rive) et rentrons par la plaza Vieja espérant retrouver Gallimard. Les rues sont désertées par les touristes mais il y a de la musique dans tous les bars.
Si les péripéties de la journée ne nous ont pas permis de visiter sereinement et méthodiquement la vieille Havane en suivant studieusement les itinéraires des guides comme nous le projetions, en revanche nous avons ratissé le quartier et découvert au hasard des maisons peintes à balcons, des moulures et stucs Belle Epoque, des façades baroques ou coloniales, sans parler des vitraux en demi cercle surmontant souvent les fenêtres.
En pullman de luxe vers Vinales
7h45, un taxi avec compteur traverse tranquillement La Havane pour nous emmener au terminal de Viazul. Nous reconnaissons l’Opéra, le Capitole, le monument de José Marti, la place de la Révolution. La gare routière est située en périphérie de la ville. Elle ressemble à un petit terminal aérien. Un fonctionnaire de sécurité nous accueille. Nous échangeons les vouchers contre des billets, enregistrons les bagages comme pour un voyage en avion. Un steward en costume cravate s’occupe des voyageurs et nous propose d’aller à la cafétéria. Une hôtesse, enfin, nous fait entrer dans l’autobus luxueux réservé aux touristes. Nous identifions un seul couple cubain parmi les voyageurs (Monsieur téléphone sans arrêt avec son mobile). L’équipage regarde une vidéo : un film américain de guerre, une histoire de sous marin qui fait un fond sonore bruyant. C’est étrange, sans même écouter, je comprends tout ! Ce qui doit démontrer l’indigence des dialogues.
Nous profitons du voyage : le bus emprunte l’autoroute dans une plaine verte où dépassent quelques palmiers. Les palmiers évoquent le Maroc pour Dominique.
Lecture de paysage
Pour moi, ce paysage ne ressemble à rien. J’ai du mal à comprendre ce que je vois au premier abord. C’est vert mais je ne reconnais rien. Des vaches un peu exotiques aux cornes longues et recourbées plutôt grises. Des lacs et des marais font diversion. Des aigrettes gardes-bœufs accompagnent les vaches.
Au bout d’une cinquantaine de kilomètres, les collines se font plus pointues. Nous reconnaissons la canne à sucre que l’on coupe à la main. C’est différent du Cap Vert : les champs sont très grands. Si les hommes utilisent les mêmes machettes, ici, ils sont dispersés. De temps en temps, un arbre à silhouette africaine (peut être un baobab ?) domine le paysage. Je suis déconcertée, cherchant des analogies avec des paysages vus au cours d’autres voyages. La signalisation routière est complètement déficiente, malgré le guide de la route de Mireille et Hamdane, je n’arrive pas du tout à me repérer.
Le bus s’arrête devant une cafétéria près d’un village de vacances. La campagne est fleurie. D’énormes clochettes jaunes inconnues sentent très bon. De très gros oiseaux planent : des buses ?
Le bus arrive dans une ville annoncée par des immeubles modernes : Pinar del Rio, fin de l’autoroute. Pinar del Rio est surtout composée de petites maisons basses de ciment ou de bois avec un auvent, un ou deux rocking chair en fer forgé, quelquefois un jardinet, parfois une vieille voiture américaine. Dans les rues, pas de circulation, la ville somnole.
Le bus s’engage sur une petite route qui monte dans la montagne. La végétation change, le car rase de près les arbres envahis par des lianes ainsi que de nombreux épiphytes, des orchidées et des fougères. Les petites maisons campagnardes de bois souvent couvertes de chaume, minuscules, plutôt des cabanes que des maisons. La pauvreté rurale est différente de celle de La Havane, presque pittoresque dans ce cadre naturel magnifique. Mais révélant un dénuement inimaginable. Certains villages n’ont pas l’électricité. On voit une salle de télévision collective. Des maisons sans fenêtres, seulement un trou carré. On laboure avec une paire de bœufs.
Le car roule à 30 à l’heure. Nous traversons des pinèdes et apercevons la silhouette des mogotes, reliefs karstiques aux allures asiatiques.
Nous arrivons à Vinales
Dominique a lu dans le guide que l’hôtel Jazmines se trouve à cinq kilomètres avant Vinalès sur cette route. Je demande au steward si le bus s’y arrête. « Très près » répond-il. Il provoque un arrêt pour nous en pleine campagne moyennant un pourboire qu’il réclame.
Nous voici donc avec le sac-à-dos, la valise et un sac rouge à 1 kilomètre de l’hôtel. Dominique commence sérieusement à râler, d’abord à cause du pourboire réclamé crûment, ensuite parce que l’hôtel est loin. Des cars de touristes passent sans s’arrêter. Des Cubains rigolards nous regardent.
Scène bucolique
Dans un champ de tabac deux hommes travaillent avec une paire de bœufs. Photo idéale : l’homme debout sur un tronc à peine équarri tiré par ses bœufs (que fait il sur ce tronc qui glisse ?), le séchoir à tabac avec les feuilles vertes. Comme je les prends en photo, le vieux propose de porter la valise. Finalement l’hôtel n’est plus si loin. Dominique est encore plus furieuse de ce que j’ai accepté cette aide intempestive.
L'hôtel jazmines
L’hôtel a beaucoup d’allure. C’est une grande bâtisse rose adossée à la colline qui regarde vers la vallée. Devant l’hôtel, une magnifique piscine. En contrebas, une série de bungalows.
Nous sommes arrivées trop tôt. La chambre ne sera prête qu’à deux heures. La mauvaise humeur de Dominique s’aggrave.
Je commande des spaghettis servis sur le bord de la piscine. Le temps est plus frais qu’à La Havane mais la piscine me fait bien envie.
Nous avons la meilleure chambre de l’hôtel au deuxième étage, au dessus de la piscine. Sur le balcon on peut installer deux grands fauteuils de rotin genre Emmanuelle et admirer la vue sur les mogotes. Dans la chambre tout le mobilier est en rotin. Les lits jumeaux sont recouverts d’un tissu fleuri.
Déception : la piscine est glacée. Seuls les Hollandais et les gamins s’y aventurent. J’aime tellement la piscine que généralement je n’hésite pas. A Marrakech et à Assouan, j’y nageais seule. Ici, l’eau est vraiment trop froide. Le guide est passé nous proposer ses services pour les randonnées. Il prétend qu’il est défendu de se promener seul dans le Parc Naturel Patrimoine de l’Humanité. Ceci entretient la mauvaise humeur de Dominique qui crie à tous les vents qu’elle veut être libre et en appelle à la Révolution. Je lui fais remarquer que ce n’est pas malin de parler ainsi et que cela risque de nous causer des ennuis.
Heureusement, l’après-midi prend une meilleure tournure quand je viens chercher mon nouveau carnet de voyage en moleskine (le même que celui d’Hemingway, c’est une référence !). La vue est vraiment pittoresque. C’est avec plaisir que je noircis 3 feuillets avec la silhouette des mogotes, une étude de palmier et de la végétation du coin. Dessiner sur ce carnet est un véritable plaisir. Le format, un peu petit, réduit les possibilités de composition, mais cela rend le travail plus facile. La qualité du papier (plutôt de la carte), glacée crème, me plaît. Je dessine pour observer. Rapidement la lumière change.
Promenade dans les environs
A 17h30 il nous reste une bonne heure avant la nuit pour aller à la découverte des environs de l’hôtel. A l’opposé de la vallée, vers Vinalès, nous trouvons un bon chemin de terre qui conduit à des fermes. Dans un jardin impeccable, un vieil homme arrose ses salades avec un vieil arrosoir. Un homme sur une charrette tirée par un cheval propose de nous conduire à Vinales.
Devant une maison de planches, un cheval attaché souffle et gronde. Rencontre avec de petites chèvres bicolores, un chevreau blanc si petit. La nuit tombe. Il faut rentrer. Trois enfants jouent, on les photographie. Dominique offre au petit garçon brèche dents la petite souris en plastique que nous avons emportée pendant nos voyages divers sans la donner. Notre promenade nous enchante et termine bien la journée.
Une soirée loupée
Malheureusement, après, cela se gâte ! On n’arrive pas à allumer les lampes de chevet. Il faut faire monter le réceptionniste (ce genre d’aventure se renouvelle à chaque voyage). Le snack ne sert plus rien à manger. Le restaurant buffet ressemble à une cantine peu engageante (10$). Pour finir, la soirée de la Saint Valentin organisée par l’hôtel à l’attention d’un groupe de Canadiens du quatrième âge juste sous nos fenêtres nous empêche de dormir.
Vie quotidienne : propina, espagnol, électricité..
Comment raconter Cuba ? Nous vivons dans un monde parallèle pour touristes. Hôtel de luxe, autobus de luxe, monnaie différente. Les gens que nous rencontrons sont les acteurs principaux de cette industrie touristique : serveurs, réceptionnistes. Le but avoué est d’obtenir le maximum de dollars. Dominique ne les trouve pas aimables. Elle ne supporte pas leur insistance à quémander des pourboires. Sans doute son ignorance de la langue y est-elle pour quelque chose, je les trouve au contraire très gentils. Une fois l’axiome « propina » accepté, j’essaie de plaisanter et de pratiquer au maximum l’espagnol. Je suis ravie d’être parvenue à échanger quelques phrases. Hier, la chambrière a frappé pour proposer ses services pour notre linge. Juste après son passage, Dominique trouve un énorme cafard qui se promène sur la table. J’appelle la dame toute fière d’avoir retrouvé quelque part dans ma mémoire «cucaracha». Cela ressemble à l’anglais cockroach. Elle vient la main gantée de PQ, l’insecte détale. La dame commente : «elle est partie déjeuner au restaurant». Ce genre d’échange bénin m’enchante. Je n’ai pas perdu mon temps à ânonner des phrases idiotes du genre : "il supposait que vous ne vous opposeriez pas à ce projet". Mais ce n’est pas ce qui va me faire découvrir les secrets de l’île. J’ai d’autres occasions pour exercer mes talents : commander des spaghettis, et revenir trois fois pour ma commande, qui prend des heures à arriver. Le serveur, découvrant que je comprends l’espagnol, me déclare, comme s’il me dévoilait un grand secret, qu’il est débordé ! Encore une anecdote : nous ne trouvons pas l’interrupteur des lampes de chevet (minuscule, sur le. socle). Dans tous les pays, nous avons eu des surprises avec l’électricité . A Chypre, il fallait que le voyant soit allumé, au Cap Vert, il fallait heurter l’abat jour.
Réveil avec la pluie
L’animation de l’hôtel nous a tenu éveillées tard dans la nuit. Je me réveille juste au lever du jour. Sur le balcon l’humidité me surprend. Autour de la piscine le bord est mouillé. Les mogottes surgissent dans la brume. Les nuages traversent le ciel à vive allure. J’ai mis un certain temps à réaliser qu’il fait très mauvais temps. Cela n’était vraiment pas prévu !
Le petit déjeuner-buffet, très abondant, est le bienvenu puisqu’hier soir nous n’avons pas dîné.
Je fais des allers et retours entre la réception et la chambre pour savoir si la randonnée prévue avec le guide était maintenue malgré la pluie. Elle est annulée.
Que pouvons nous faire avec cette pluie ? La réponse est toujours la même : « attendre que le temps change ! ». Esperar, c’est attendre, pour moi, c’est aussi espérer. Pouvons nous espérer un changement ? La météo existe–t-elle à cuba ? Quand j’interroge le personnel de l’hôtel, il semble que non. Pourquoi ? Deux réponses possibles.
Soit, dans le monde ensoleillé des touristes, Cuba est un paradis où la pluie ne doit pas s’inviter. Autant la nier même si elle s’impose, incontestable. Soit, à cause du blocus américain, la météo cubaine ne dispose pas des données pour prévoir le temps. La deuxième hypothèse n’est peut-être pas si invraisemblable que cela. Sur Internet, j’ai été incapable de trouver les prévisions pour Cuba et je n’avais trouvé que celles de Punta Cana en République Dominicaine. Soit, comme à Madère, une autre île, le temps est imprévisible.
Tous parlent d’un front froid.
Je suis assez surprise, je croyais que février était en saison sèche.
A pied, par la route vers Vinalès
Puisque la randonnée est annulée, nous partons à pied par la route au village de Vinalès. Nous marchons sous une pluie intermittente.
A peine avons nous rejoint la route, qu’un homme, botté, habillé en paysan, les yeux clairs, m’aborde. Il nous a vues à l’hôtel, sa physionomie ne m’est pas totalement inconnue. Il nous invite chez lui à manger des pamplemousses et à boire un mojito. Je suis ravie de pouvoir entrer dans une maison cubaine. Sa maison est perchée sur la colline. Voyant le sentier raide, Dominique renonce : ni le pamplemousse ni le mojito ne la tentent. Elle ne veut pas grimper le sentier escarpé et glissant. J’explique qu’elle à mal au genou, je montre, je ne sais pas comment on dit « genou » en espagnol. Leur petite maison est perchée sur un surplomb (cela me fait penser au Cap Vert). Dans la première pièce, un gamin souffreteux sous une couverture regarde la télé. Sa petite sœur, blonde, est très éveillée. La mère est une brune souriante et avenante. Son mari disparaît, parti éplucher un pamplemousse. Après les présentations, âge des enfants, travail, ils en viennent rapidement au vif du sujet : ils nous proposent de venir pour dîner pour 6$ du riz, du porc du potage. Je ne sais que répondre. Leur offre me tente bien après le ratage du dîner hier soir. Il n’y a rien de bon à attendre de l’hôtel. Quant à faire des provisions, c’est mission impossible. La femme me montre sa cuisine. Bien vide en dehors d’un chauffe biberon électrique et d’une cocotte électrique en fonte primitive pour cuire le riz. Pas de cuisinière. A l’arrière de la maison, de nombreuses poules picorent. Ils en ont une vingtaine. L’homme me presse de répondre pour l’offre du dîner. J’explique qu’il faut que j’en parle à Dominique mais que je doute qu’elle puisse grimper le raidillon. Devant la gentillesse de ces gens, je n’ose pas opposer un refus brutal.
Je finis le pamplemousse et veux payer quelque chose. Bien sûr, ils commencent par refuser. J’insiste, « pour les enfants », ils me donnent un second pamplemousse pour Dominique. Dans la maison, un petit chien très maigre reste dans mes jambes. Au mur, un poster de chiens. Je remarque « vous aimez les chiens », c’est le fils qui les aime. La gamine chasse un gros cafard en le poussant vers la porte. Pauvres conversations avec mon espagnol de base. L’homme cultive le tabac, il me propose des cigares que je refuse. La femme me demande mon âge. Je la laisse deviner.. 45, non j’ai l’âge de sa mère, qui d’après elle, me ressemble, petite, grosse, énergique.
L’homme me raccompagne à la route pour connaître la réponse de Dominique qui a pris la poudre d’escampette. Je l’appelle, sans réponse, l’homme pense qu’elle n’a pas entendu . Moi, je sais qu’elle a très bien entendu et qu’elle le fait exprès. Je lui demande s’il sait siffler (si je le savais je l’aurais fait). Cela a le don de l’exaspérer encore plus.
Vinalès
Vinales est un gros bourg composé de maisonnettes peintes en vert et en bleu ou en rose. A l’avant : un jardinet fleuri de colléus, impatiens et même de rosiers. Devant chaque maison, un auvent soutenu par une petite colonnade en ciment avec deux rocking chair et quelquefois une balancelle de bois. Je pense au Sud des Etats-Unis, au quartier natal de Martin Luther King à Atlanta. Sur les murettes de briques, des slogans politiques : « Socialisme ou la Mort », « nous vaincrons ». Au moins trois bustes de José Marti surmontent des inscriptions patriotiques. Curieux monuments de souvenirs avec des portraits de martyrs ( ?) entourant le Che. J’ai compris de retour à l’hôtel les cinq portraits sur des baguettes disposés en étoile avec la mention "Volveran" : ils s’agit de prisonniers politiques aux Etats Unis. Au dessus du bar leur photo figure avec leur biographie toujours en étoile avec "Volveran".
En ce matin de dimanche pluvieux, il y a pas mal de monde dans la rue. Les hommes bavardent sous les colonnades, à l’abri. Dans une minuscule église baptiste, le pasteur fait son sermon. L’église catholique est très mignonne peinte de crème et de bleue mais elle est fermée. Il y a un temple maçonnique rose avec les compas et les outils traditionnels. On voit aussi une minuscule église pentecôtiste. Et partout les panneaux des CDR, comité de défense de la Révolution. Quelques véhicules circulent, camions et bus antiques, vieilles américaines. Les touristes circulent en Yaris ou en Peugeot 206. Beaucoup de vélos malgré la pluie, tous bien vieux, quelques charrettes à cheval. Pas d’ânes ici, seulement des chevaux très maigres.
Les maisons portent des écriteaux proposant chambre et couvert pour les touristes. On nous invite plusieurs fois. Dommage que nous soyons à l’hôtel ! Sous la pluie, la piscine est bien inutile. Ce serait plus intéressant d’être installées au village.
Tout m’intéresse. Les épiceries vides pour les cubains. En l’absence de marchandise visible, des tableaux noirs avec la liste et le prix de ce que l’on peut se procurer avec le rationnement.
La pharmacie est mieux garnie. La moitié des rayons est consacrée à la pharmacopée habituelle, l’autre à la médecine naturelle. Des panneaux détaillent les bienfaits de l’ail, de la manzanille et d’autres plantes.
Jardin botanique
Nous cherchons le jardin botanique qu’on nous indique aimablement. La grille est décorée de fruits suspendus coupés par moitié : oranges, pamplemousse, grenades. La visite est guidée. Dominique a besoin d’aller aux toilettes. La dame nous invite chez elle. Toute sa maison est tapissée de cartes de visite, de coupures de journaux. Etonnant patchwork, poupées costumées, statues pieuses, verres en cristal. Tout l’espace est occupé par ce décor insolite. Sur un poteau, une photo ancienne de Fidel Castro. Un mur est recouvert de paquets de cigarettes étrangères. Sur une table, une exposition très pédagogique des fruits exotiques. Les plus connus : tomates, oranges, pamplemousses, grenades et les plus étrangers, caramboles, cristophines, fèves de cacao, tubercules de manioc, patates lianes, gousses de « nescafé » fournissant un ersatz de café, un énorme anone guayabara, le fruit de la mamée, de la ceiba (baobab). Pendant que Dominique se débat avec la chasse d’eau, je fais répéter la leçon, j’aurais dû prendre des notes. Dominique n’ose plus sortir des cabinets. La dame, tout à fait au courant, qu’il n’y a pas de chasse d’eau, l’invite à sortir. La situation prend un tour gênant.
Le jardin est ancien (100 ans). Les arbres sont tellement hauts qu’on distingue à peine la cime. Entre autres, il y a 97 mamées qui sont de très grands arbres. La dame nous montre un arbre à pain (cela nous rappelle le Cap Vert), les manguiers, des fougères arborescentes. Elle enlève l’écorce d’un arbre qui a un parfum de cerise ande. Je pense à la ceiba de Zoé Valdès dans « Cher Premier Amour », l’arbre magique, marraine de la petite fille, le témoin de amours des jeunes filles.
Comme Dominique a des problèmes intestinaux (tout du moins à ce que j’ai raconté), j’élude l’invitation à goûter la cuisine créole et la langouste que la dame me fait à voix basse, et relance tout au cours de la visite (comme j’aimerais accepter !). Elle sert à Dominique une infusion médicinale : tout simplement de la manzanille ! Quant à moi, elle m’offre un morceau de chair de noix de coco. Je laisse 3$. La dame est déçue que nous ne venions pas dîner. Manana, si Dominique va mieux, peut être ?
Visite accompagnée par un guide
Quatre norvégiens se joignent à nous. Après une centaine de mètres, Dominique rebrousse chemin.
Nous descendons le raidillon glissant pour atteindre le fond de la vallée. Nous sommes dans un karst d’où émergent les grosses buttes des mogottes. Le fond de la vallée est plat. L’hôtel, bâti sur une hauteur, domine toute la vallée.
Palmier Royal : l’emblème de Cuba, ses feuilles servent de couverture aux toits de chaume des sécheries de tabac. Les dattes ne sont pas comestibles par les humains mais constituent la nourriture des porcs. Protégé par la loi, on ne doit pas l’abattre.
Rizières
Les étendues vertes très plates, qui longeaient l’autoroute, m’avaient intriguées. Il s’agit de rizières inondées par les pluies de l’été. L’hiver étant théoriquement sec, il n’y a rien. Le riz est la nourriture de base des Cubains.
Autres féculents...
Comme nous l’avions vu au Canada au village Huron, ici aussi, maïs et haricots poussent ensemble. Le maïs fournit de l’ombre pour les haricots noirs qui fertilisent le sol avec l’azote qu’ils fixent...
Le malanga qui ressemble aux ignames est utilisé pour la nourriture des petits enfants; il est plus riche que le manioc (plus cher aussi). Le manioc, qu’ils appellent ici yucca, est aussi un des ingrédients de base de l’alimentation cubaine. Après 1992 et la chute des démocraties populaires et de l’URSS, quand l’aide russe n’est plus parvenue, les Cubains furent sauvés de la famine par le manioc. Une blague court qu’il faudrait élever un monument en l’honneur du tubercule salvateur. Il n’est pas pilé comme en Afrique ou au Cap Vert mais accommodé de nombreuses manières, bouilli ou frit.
Labours
Aujourd’hui, après la pluie, la terre est parfaite pour le labour, légère, humide mais pas boueuse. Nous voyons plusieurs attelages de bœufs au travail dans de petits champs. Le paysan parle sans arrêts à ses bœufs : il les appelle, s’il veut tourner à gauche il nomme celui de gauche, à droite le bœuf de droite. A la fin de chaque sillon, l’homme soulève la charrue de fer, ôte avec la machette la terre collée au soc, et retourne. Durant la matinée nous n’avons vu qu’un seul tracteur. L’agriculture est très peu mécanisée ici. Dans les champs on rencontre les vaches noires, beiges ou marron. Il est interdit de les abattre pour la boucherie. Elles servent pour le lait et la reproduction.
Beaucoup de chevaux aussi, le plus souvent très maigres. Florentino, avec humour, rappelle Rossinante de Don Quichotte. Interdit aussi de les abattre. Le cheval est le mode de déplacement plus utile qu’une bicyclette dans les champs. Les campesinos ont fière allure avec leur sombrero de paille, leur machette dans un étui battant sur le côté, souvent le chien suit son maître.
Dans la vallée de Vinalès, la plupart des paysans sont propriétaires de leur exploitation – pas de ferme collective ici –. Ils peuvent transmettre la terre à leurs enfants, mais pas la vendre. En revanche la récolte est étatisée. Les cultures vivrières (haricots, tomates, manioc) permettent aux paysans de se nourrir. Ils peuvent également vendre le surplus au marché. Pour le tabac et les plantes industrielles, il y a un quota à fournir. Le paysan obtient des gratifications supplémentaires s’ils dépassent le quota.
Dans les champs, de nombreuses mauvaises herbes poussent – pas d’herbicides –. Dans le tabac, on utilise de l’insecticide. Pas d’engrais chimique non plus, on compte sur les légumineuses (haricots mais aussi acacias et toute la famille des mimosas) pour l’azote. On épand aussi les tiges de tabac concassé et les cosses de haricots qui servent d’engrais organique.
Arbres
Dans les petits champs poussent de nombreux arbres. La ceiba (peut-être celle de Zoé Valdès), qui porte les esprits et les dieux africains. Elle non plus n’est pas abattue, protégée par les croyances animistes.
Les ficus sont presqu’aussi imposants. Florentino montre une sorte de racine aérienne, une sorte de liane de ficus qui pend verticalement à l’aisselle d’une branche basse d’un autre arbre, qui, d’ici quelques années, sera étranglé par le ficus qui prendra sa place.
Autre arbre imposant, le mamée, que nous avons vu hier au jardin botanique. Sa graine coupée exhale une odeur forte de médicament. Elle est utilisée en médecine naturelle contre le rhume.
Plus petits, les goyaves, pamplemoussiers, orangers, dispersés dans la nature. Ils poussent à l’état presque sauvage et donnent généreusement leurs fruits aux passants. On a même trouvé une noix de coco qu’on s’est partagé...
D’autres arbres sont plus difficilement identifiables. Ce sont les arbres à feuilles caduques déplumés en ce moment. Autre présent de la nature : les manguiers. L’été, chacun se sert de mangues, comme bon lui semble.
Et toujours sur les grands arbres : les épiphytes, ici des broméliacées, de la famille de l’ananas.
Le guide nous montre à terre une toute petite pousse de sensitive avec son pompon rose : dès qu’on la touche, les folioles réagissent et la feuille se replie.
Le tabac sous les tropiques et sous le soleil de minuit
Cette promenade est très pédagogique. Le guide n’hésite pas à répéter les explications. Je cherche à vérifier les connaissances acquises et repose des questions, tantôt en espagnol, tantôt en anglais quand les norvégiens participent à la conversation. Le plus âgé raconte que pendant la guerre il a fait pousser du tabac en Norvège. Cela amuse tellement le guide qu’il répète cette histoire à tous les paysans que nous rencontrons, tout à fait incrédules. Le Norvégien confirme. De toutes les façons, le tabac poussé au soleil de minuit ne peut pas se comparer au tabac cubain ! Nous passons devant une ferme plus prospère qui possède une voiture et un séchoir à tabac en forme de hangar de planches. C’est le plus gros producteur de la vallée. C’est l’occasion d’aborder le sujet du tabac. D’abord la cueillette des feuilles à la main, une par une. Le cultivateur étête la plante pour que les feuilles se développent mieux. Les inflorescences sont coupées ainsi que les bourgeons terminaux. Les feuilles sont installées sur des séchoirs, d’abord à l’extérieur puis à l’intérieur dans ces maisons en V inversé. Nous en visitons une et découvrons à l’intérieur plusieurs plateaux installés sur des montants de bois à différents stades du séchage. Les feuilles sont enfilées sur des fils unes à unes. Les plateaux sont déplacés. Les feuilles brunissent et fermentent. Elles seront ensuite triées par les femmes et réparties par qualité.
Un pamplemousse au jus de canne
Nous arrivons à une petite ferme de bois précédée de son auvent avec les deux chaises à bascule. Un arbre magnifique mamée couvert de fruits donne de l’ombre devant la cour. En dessous, une machine primitive pour écraser la canne sucre avec deux manivelles : deux hommes tournent la manivelle, la femme alimente en tiges la presse. Nous avons déjà vu broyer la canne au Cap Vert, mais c’était pour confectionner l’aguardiente. Ici, la machine est beaucoup plus petite à usage familial, trois tiges suffisent pour remplir la moitié d’un petit seau. On nous sert la boisson à l’arrière de la maison derrière la cuisine sur une table en planches disjointes avec des bancs. Le jus de canne est versé dans un verre en plastique. On évide le haut d’un gros pamplemousse, chacun verse un peu du jus de canne dans le trou du pamplemousse. On aspire le mélange avec une paille. La boisson est rafraîchissante et surtout joliment présentée. « Une idée à retenir quand on reçoit des amis » s’exclame une des norvégiennes. Au fur et à mesure, on écrase le pamplemousse et rajoute du jus de canne. Le guide précise avec de lourds sous entendus que la boisson est aphrodisiaque. Il en attend le résultat. Sa femme a enlevé son stérilet il y a quinze jours. Il aimerait avoir une petite fille puisqu’il a déjà un garçon. Il traduit en espagnol sa plaisanterie à l’intention de nos hôtes. Sous ses dehors très modernes, écolo et scientifique, le macho cubain apparaît.
Les animaux se joignent à nous, un petit chien poilu genre de pékinois. Un petit chevreau se laisse caresser. Il est doux et affectueux.
Le paysan revient avec un sac de tabac. Il roule un cigare qu’il offre aux norvégiens. Il froisse deux feuilles ordinaires pour l’intérieur, la tripe, puis choisit une belle feuille souple qu’il nous fait toucher et flairer avant de la découper avec des ciseaux et roule soigneusement.
La promenade s’achève par la remontée bien raide et bien glissante dans le petit bois derrière l’hôtel. Elle a duré un peu plus de trois heures.
A l’hôtel
Je retrouve Dominique emmitouflée dans une couverture sur le balcon. Elle me suggère de commander une autre randonnée, elle a envie d’être seule. Elle déprime beaucoup. Le suicide du cycliste italien l’a impressionnée.
Anita, la jeune fille de l’Agence Touristique, est très efficace et gentille. Elle a réservé notre taxi pour Cayo Levisa demain. C ‘est un minibus (10 $ chacune) et a remboursé Dominique pour la promenade qu’elle n’a pas faite. Maintenant, elle organise une balade spécialement pour moi.
Déjeuner à la piscine : spaghetti et bisteca a la plancha (porc mariné, très tendre).
Nouvelle promenade accompagnée
A deux heures je suis prête. Comme le guide est en retard, la jeune fille de l’accueil me tient compagnie. D’après elle, le temps est bizarre cette année, pas de pluie pendant la « saison des pluies » et ce front froid qui s’éternise en février est inhabituel. Il n’y a plus de saisons ! Antienne connue ! A 14h15, un minibus arrive, le chauffeur de taxi, Pancho, et un couple d’Irlandais que j’avais remarqués à Roissy. Pour aller de Dublin à Cuba, ils ont fait escale à Roissy. L’Irlandais est principal de collège à la retraite. Il a fait mai 68 à la Sorbonne ! A Vinalès, mon guide monte. Il s’appelle Jésus.
Visite dans une école de campagne
Le minibus s’arrête devant une minuscule école primaire, deux classes dans un petit bâtiment bas en ciment crépi. Dans les classes, parmi les inscriptions patriotiques, une citation de Marti : « apprendre à lire c’est apprendre à marcher ». Un instit se charge des grands, 8-10 ans, une demi douzaine de garçons en uniforme, chemisette blanche et foulard, scout noué autour du cou. Au fond de la classe, l’instit est muet, c’est la télé qui fait cours. Dans l’autre classe, l’institutrice des petits n’a que trois élèves. La réception de la télé est très mauvaise. Jésus m’explique que les mogotes font écran ; avant d’aller déplacer l’antenne perchée sur un poteau enfoncé dans la terre. L’école n’est pas reliée au réseau électrique ; des panneaux solaires situés sur le toit suffisent pour alimenter la télé et l’ordinateur.
Vergers de papayers
Jésus marche vite sans parler. Nous traversons des vergers de papayers. Les arbres sont très bas, les papayes regroupées à hauteur d’homme sont très nombreuses et très grosses. Au Cap Vert, les papayers poussaient en hauteur, portant seulement un ou deux fruits en hauteur et leurs feuilles étaient rouillées. Ici, toutes les feuilles sont vertes. Dans un hangar; les fruits sont lavés et pesés. Ils sont brillants. J’achète la plus petite 1$, le paysan veut que j’en emporte plus pour cette somme. Mais cela pèserait lourd pendant la promenade. Au retour Jésus en choisira une grosse et donnera une petite pièce de quelques centavos. Deux rongeurs sont suspendus à un clou. Jésus me montre le fusil. Que comptent-ils en faire ? Les manger. On dirait des rats. A la sortie du verger de papayers, un taureau noir est attaché près du chemin. Jésus me fait signe de me presser, l’animal serait vicieux.
Caféiers
Nous traversons des plants de caféiers prêts à fleurir et visitons dans un hangar les machines à traiter le café. Les grains sont séchés puis débarrassés de leur écorce dans une machine. Des petits grains pâles apparaissent. A l’extérieur un tuyau d’eau descendant de la montagne fait tourner un moulin à eau qui actionne les machines du hangar.
Dans la forêt
Nous montons ensuite à vive allure, dans la forêt, sur un sentier raide mais bien entretenu. Comme Jésus marche loin devant, je profite des bruits de la forêt. De temps en temps un porc détale à notre passage, quelques fois, un minuscule goret. Ce ne sont pas des animaux sauvages. Tout à l’heure on entendra des cris étranges : c’est le campésino qui appelle ses cochons. Ils sont beaucoup plus petits que nos cochons européens, ils sont très propres. Leur pelage a des couleurs variées noir marron ou gris, certains ont de jolies taches. Les Cubains ne les nourrissent pas. Ils trouvent leur nourriture eux mêmes dans la campagne. Ils sont familiers, pas agressifs du tout. De même, les chiens cubains, très maigres, aboient fort peu.
Des lianes toutes contorsionnées en spirales courent d’arbre en arbre. Bromélias et orchidées colonisent les branches basses. Au sol, une épaisse litière de feuilles, branches, fruits tombés. Les sommets sont noyés dans la brume. Pendant la pluie, les oiseaux sont silencieux. Dès que le soleil perce les chants recommencent. J’ai une surprise : le chant du rossignol.
Halte au sommet d’une butte pour admirer le panorama. La descente est encore plus rapide que la montée. Je cherche un bâton pour m’assurer parce que je glisse. En espagnol, c’est un baston.
Une jolie ferme
Nous terminons la promenade dans une jolie ferme entourée d’un jardin très soigné avec de belles plantes ornementales : une rangée de yuccas aux feuilles lancéolées, des massifs de crotons et de colléus. Les animaux de basse-cour dont nombreux : un troupeau de pintades au plumage tacheté, des poules et des poussins, une demi douzaine de dindons. Les poules entrent dans la maison au sol cimenté impeccable (je me suis déchaussée pour entrer, les hommes sont pieds nus). On laisse les poules picorer un grain invisible sans les chasser. La maison est très bien tenue. Dans la cuisine, une étagère originale, un curieux récipient sur un trépied. Toujours pas de gazinière. Sur quoi cuit le repas ?
On m’ouvre une noix de coco à la machette, puis m’offre une assiette de papaye. Jésus jette les épluchures des papayes aux animaux de la basse-cour. C’est le coq au cou déplumé et à la grande crête qui s’en empare, puis le dindon. Pintades et poules doivent se contenter de picorer par terre ! Puis on me sert le meilleur café que j’ai jamais bu. Je fais un portrait de Roberto, très photogénique avec son chapeau.
Trouver un balai, quelle histoire !
Je me suis installée sur le balcon. Pour peindre. Un coup de vent balaye le cendrier qui se casse dans la chambre en mille éclats. Voilà encore une occasion de pratiquer l’espagnol. A la réception. J’explique qu’un verre est casé dans la chambre, le réceptionniste dit que quelqu’un montera avec une serpillière. Nous attendons : personne ne vient. Je prends alors l’initiative de chercher un balai. Devant le restaurant, des Suisses alémaniques attendent que le repas commence. Ils ont un petit dictionnaire Allemand-espagnol. Par chance, si je ne connais pas le mot espagnol, j’ai appris en allemand comment on dit un balai. Dans le dictionnaire je trouve : "escobar". Mais à la réception, personne ne veut m’en prêter, "ce n’est pas aux clients de faire le ménage, il suffit d’attendre". Après une longue attente, nouvelle expédition, à la cuisine cette fois-ci, où ils savent sûrement où se trouve l’escobar. Non, on appelle le réceptionniste qui en trouve finalement un dans les toilettes. Je le rends en rigolant, mieux vaut rester sur le mode de l’humour. Je déclare que je n’ai pas perdu ma soirée puisque j’ai appris un nouveau mot, le réceptionniste me décline alors les mots de la même famille, Escubion, si je veux un gros balai. On rigole, l’incident est clos.
Des mogotes à la mer
Le minibus traverse la région des mogotes. La paroi des buttes est rongée par l’érosion, creusée de grottes formant des entrelacs de dentelle calcaires. Je révise mes connaissances botaniques, de fraîche date. Au tournant de la route, la fameuse grotte de l’Indien (un complexe touristique). Puis des étables collectives et un assemblage de maisons de ciment toutes pareilles, décalées par rapport à la route. Un kibboutz ? Cela y ressemble.
Nous traversons un bourg très animé : Las Palmas . Il y a un monde incroyable dans la rue et sous les portiques. Que font-ils ? Les courses ? Nous voyons un marché. Quittant la montagne, les cultures changent : des bananeraies, les bananiers sont très hauts.
Au loin la mer, grise barre à l’horizon. La chaleur et l’humidité sont palpables. Nous découvrons nos premières rizières inondées, certaines sont en terrasse comme en Asie. Des hommes labourent avec leurs bœufs, d’autres repiquent ou desserrent les plants de jeunes pousses, font des tas de plants à repiquer ailleurs.
Dans le minibus, des conversations se sont engagées entre deux Danoises très jeunes, une Irlandaise à allure de bonne sœur aux cheveux très blancs, séparés par une raie au milieu et une Belge vêtue d’une polaire bleu ciel très chic, maquillée. J’écoute distraitement leur conversation. La Belge connaît très bien Cuba qu’elle a visité à plusieurs reprises. Ces filles voyagent comme je l’aurais souhaité, en logeant en "casas particulares". Elles ont plus de contact avec les cubains que nous. La Belge raconte l’histoire de ces Cubains qui ont essayé de joindre la Floride à bord d’un camion ou sur de grosses voitures américaines justement à partir de l’embarcadère. Elle raconte les problèmes de ces émigrés illégaux qui souvent veulent retourner à Cuba. Cette fille à l’air très bien renseignée.
L’île, la mangrove
10 h : nous embarquons sur un tout petit bateau comme ceux qui emmènent les touristes en plongée. C’est sans doute le même. Les valises sont entassées sur le pont, tout le monde s’assoit sur le rebord. La mer est grise, très calme, le trajet très court. Nous voyons la ligne de côte avec ses palmiers échevelés qui s’éloigne. Déjà, on s’approche de la mangrove. On devine le sable blanc de la plage Le bateau accoste sur un ponton de bois dans les palétuviers.
Accueil comme au Club med
Un homme empoigne le sac-à-dos, je lui confie la valise, nous parcourons une centaine de mètres sur un chemin de planches et aboutissons à la réception d’une sorte de Club Med. Accueil en musique avec cocktail de fruits tropicaux. Un employé prend le voucher et nos passeports. Nous poireautons un long moment avant qu’on ne nous conduise au bungalow n°33 (composé de quatre appartements, nous sommes au rez-de-chaussée).
Le bungalow est tout neuf, meubles modernes, climatisation avec télécommande, télé satellite, des lits jumeaux d’au moins 1 m de large. La décoration est de bon goût sur les thèmes des coquillages. Au fond, un vaste placard très bien conçu pour les valises avec deux penderies. Je vide la valise. Pour trois nuits, cela vaut le coup de s’installer. Pas de coffre fort. Propreté et confort sans reproche.
Vers midi, nous sommes installées. Notre île déserte ressemble à un catalogue de vacances : sable blanc et cocotiers. Il manque quand même le soleil !
Promenade sur la plage, coquillages et éponges
Le ciel est plombé de gros nuages gris. Le vent est très frais. Nous nous promenons sur la plage. L’eau est tiède. Le sable très doux. Nous trouvons des coquillages. Les premiers sont cassés. Dominique enfin en trouve un entier et me l’offre. Le coquillage me pince, il est habité par un beau bernard l’ermite avec de belles pinces bleues et de longues antennes comme celles des crevettes. Nous trouvons aussi de grosses éponges tubulaires, candélabres fantaisistes et décorés. C’est la première fois que j’en trouve. Il y a aussi de petites boules gélatineuses irisées : des méduses ou des œufs ? D’autres méduses ressemblant à des physalies sont ourlées d’un bord bleu nuit très beau. Je les manipule avec précaution.
Au restaurant
Le restaurant est une grande paillote rectangulaire, très simple du dehors, beaucoup plus agréable que la cantine de Los Jazmines conçu pour les groupes en car. Comme l’île n’offre aucune autre possibilité de restauration, nous sommes en pension complète (j’avais cru lire en demi pension). Je commande une soupe de poisson très légère mais contenant des morceaux entiers. Puis des poissons grillés avec de l’ananas, on dirait de l’espadon... Au dessert, riz au lait à la cannelle. Un guitariste et une chanteuse jouant de diverses percussions animent le restaurant. C’est extraordinaire, cette musique vivante partout.
Mon domaine enchanté
A l’extrémité de l’île, je découvre un domaine enchanté. Quelques arbres morts se détachent au contact de l’eau, puis des branches sèches forment un entrelacs que je contourne avec difficulté, m’enfonçant dans le tapis épais d’herbes marines desséchées, enroulées comme des copeaux, sans doute des Posidonies. Tantôt les racines aériennes des palétuviers pendent comme des lances menaçantes, tantôt elles ressortent de terre, pics argentés par le temps, polis par le sable, pièges à déjouer. Je suis prise dans un labyrinthe si loin de la civilisation. J’ai enfin l’impression de me trouver sur l’île déserte promise. Personne n’est passé sur ce sable. Pourquoi les palétuviers sont-ils morts ? Les écorces se détachent, laissant des traces de rouille autour des troncs. Partout des terriers de crabes fuient à mon approche et rentrent dans leur trou. Un arbre bien vert, à quelques mètres du rivage sur son radeau de racines aériennes entremêlées en arceaux complexes. Parti seul à la conquête de la mer, son feuillage dégagé forme une boule parfaite découpée net au niveau de l’eau. La langue de sable est si étroite, une dizaine de mètres à peine, puis c’est la mangrove dense et verte avec des cheneaux d’eau immobile, limpide et verte. Je la rejoins avec peine, rusant avec les obstacles. Dans l’eau peu profonde nagent de très petits poissons et des crevettes. Cette découverte m’enchante.
Il me faudrait venir avec mon nouveau carnet moleskine dessiner l’arbre-radeau et les formes compliquées des squelettes des palétuviers.
Je retourne en marchant dans l’eau, me jouant des obstacles et profitant de l’eau tiède. La marée montante a envahi le sable blanc, la plage a presque disparu sous les accumulations de copeaux de feuilles et sous les tas d’algues. Je rentre les mains chargées de trésors : test d’oursin énorme et deux éponges.
Dominique a rapporté les siens : une belle éponge et deux boules mystérieuses, une noire, sans doute une graine, et une blanche, peut être un œuf, accroché à des rameaux, des squelettes de créatures marines étranges et translucides en forme de clochettes fragiles.
Je retourne avec mon carnet moleskine mais le vent a forci, les nuages se sont épaissis. Il tombe des gouttes qui m’empêchent de dessiner. Je reprends ma promenade à la lisière de l’eau jusqu’à la tombée de la nuit. La caresse de la vague qui vient mourir sur le sable, se retire et revient, suffit pour me ravir. Je marche avec précaution pendant le reflux sur ce sable extrêmement blanc d’une finesse inouïe. Ce bonheur est un cadeau des dieux et me fait oublier mes regrets.
Je me concentre sur le plaisir simple de la promenade tentant de me protéger de la dépression dans laquelle Dominique s’enfonce un peu plus chaque jour. Résister, profiter quand même de Cuba. Devenir encore plus adulte, sortir du cocon pour être capable de vivre seule. De tristes pensées roulent dans ma tête mais n’arrivent pas à altérer la plénitude physique du contact avec cette frange de la plage.
Mercredi 18 Février : Cayo Levisa sous le soleil
Réveil par grand vent. Les nuages se sont séparés. Après le petit déjeuner, le soleil brille. Je veux montrer à Dominique mon endroit enchanté, nous nous dépêchons de l’atteindre avant qu’il ne soit foulé par d’autres touristes. Il faut que l’endroit soit désert pour qu’il garde son charme. La mer est agitée. Une belle barre blanche souligne la barrière de corail. Le « lagon » protégé par les récifs est agité de petits moutons blancs. La côte de Cuba est bien nette. Je recommence mon dessin vite abandonné hier. Cet arbre vert partant à la conquête de l’océan me fascine sur son radeau d’arceaux entrecroisés.
La trouvaille du jour : les herbiers à Posidonies
Je soupçonnais leur présence à cause de l’épais matelas accumulé sur la rive. Les lanières sèches font penser à des cotillons d’une fête sous-marine sans fin. Enfin, la marée découvre les premières plaques vertes qui m’émeuvent. J’ai toujours entendu parler de l’importance de ce biotope pour la faune sous-marine, écosystème menacé en Méditerranée par l’arrivée de la caulerpe. J’en parle dans mes cours depuis des années, mais jamais je ne l’avais rencontrée de visu. La voilà, enfin !
Le soleil tape même si le vent rafraîchit l’atmosphère. J’ai revêtu mon short orange léger et un débardeur, au-dessus un gilet et un blouson coupe-vent. Impossible de garder mon chapeau de paille, je m’enturbanne "à la sénégalaise" avec le carré acheté à Tarrafal de Santiago. Je me tartine d’écran total. Par ces jours de grand vent, le soleil est un traître !
Nous dépassons le "centre" du village et marchons vers l’autre extrémité de l’île. La mer prend des teintes variées passant du turquoise au violet, au blanc laiteux, selon la profondeur de l’eau. Des vagues blanches brillantes ornent le tout. Difficile de photographier en l’absence de premier plan. Ces couleurs nous fascinent, pas question de les négliger (d’autant plus que le temps peut encore changer). Une baignade me tenterait bien.
C’est bien le jour des Posidonies : de belles prairies marines arrivent jusqu’à la limite de balancement des marées. Paradoxalement, ce sont elles qui donnent la couleur violette à l’eau, de loin puisque de près leurs feuilles sont bien vertes. Je m’approche, sûre de faire quelque découverte. En effet, d’énormes étoiles de mer au corps massif, oranges bordées de festons ronds, toutes proches du bord. Il y a également des oursins mais je ne retrouve que les tests.
Un groupe d’Allemands (sans doute un car) occupe la moitié du restaurant. Le service est donc très lent. Le poisson frit est moins bon qu’hier, darne de poisson tropical inconnu. Tout le charme réside dans le citron vert. Le riz mélangé à des petits légumes, lui, est excellent.
Après le déjeuner, le vent a forci et a apporté de nouveaux nuages. Sieste dans le bungalow. Aurais-je ma baignade ?
Jeudi 19 Février : Cayo Levisa, enfin ma baignade
Enfin le beau temps !
Et ma baignade tant attendue ! Allons-nous prendre une excursion en bateau ? La mer a une belle couleur turquoise bordée d’une bande opalescente frangée d’écume et d’eau laiteuse. Emulsion de fin sable corallien. Le vent n’est pas complètement tombé. L’eau est trop trouble pour la plongée et le snorkelling. Ceci met un terme à nos atermoiements.
Sous le soleil, nous ne reconnaissons plus notre plage. Je prends photos sur photos pour le plaisir du fond turquoise.
Il faut se protéger du soleil. Je me barbouille d’écran total avant de dessiner dans mon carnet moleskine. Il a un format idéal, il tient dans la poche et les esquisses sont faciles.
Un arbre seul…
L’arbre seul sur son radeau m’obsède et m’inspire toutes sortes de pensées :
Version biologique : ancrage multiple résistant à la marée et au vent envers et contre tout.
Version écologique transgression de la limite entre le milieu terrestre et le milieu marin.
Version politique : départ vers la Floride, radeau prêt à partir, plus sûrement que les voitures amphibies.
Je dessine, le dessin comme moyen d’analyse. Cela se rapproche du travail que j’exige des élèves. Pas d’exigence artistique, plutôt une description imagée. Confortée par ce point de vue, je ferai trois esquisses, l’une de la forêt magique, mangrove fantôme, une autre de la côte de Cuba, une troisième de la mangrove bien vivante sur son chenal d’eaux dormantes.
Peu de trouvailles originales dans les laissées des marées, surtout des clams et quelques gastéropodes. La surprise du jour : quelques minuscules poissons dans l’herbier marin et d’autres dans l’eau calme de la mangrove .
La baignade a été plus une question de principe. L’eau est tiède, je me suis accoutumée à la température en longeant la plage : il a donc été facile de me tremper. Mais l’eau est si agitée qu’on ne voit rien et qu’il est difficile de nager. Le courant m’embarque à quelques dizaines de mètre plus loin. Je ne voulais pas quitter Cayo Levisa sans m’être baignée.
Une maison de millionnaires.
J’écris, assise dans un rocking chair en fer forgé, sous la colonnade de la plus belle maison qu’on puisse imaginer. Une maison de millionnaires d’antan. Construite en 1954, modern style, très sobre. Sur la table basse de fer forgé, le plus joli cendrier chinois en émail cloisonné. Un jardin luxuriant. La terrasse est bordée d’une rangée de frondes de fougères. Un immense bananier donne de l’ombre à notre chambre. Trois de ses troncs sont si hauts que je les confonds avec des palmiers. Dans les carrés de pelouse, des massifs de bougainvillées d'un rose vif, des crotons, des rosiers. Des plantes vertes en pot complètent l’aspect luxuriant de cette végétation tropicale. Une belle haie très drue nous isole de la rue 25, tranquille, bordée de villas un peu décaties d’un ou deux étages. Souvenirs pas si lointains d’un quartier très chic avant la Révolution. Notre chambre, elle aussi, est restée dans l’état de sa première splendeur avec son mobilier des années 50 vieillissant mais de très bon goût, armoire de glace.
Les occupantes des lieux sont de vieilles dames, les anciennes propriétaires.
Une vieille dame vient me tenir compagnie avec Mélida. Ces deux dames sont très bien coiffées, maquillées, elles ont encore belle allure. Dans leur jeunesse, elles ont dû vivre dans un luxe comparable à celui de la Côte d’Azur ou de Neuilly. Elles parlent de maladies comme toutes les vieilles dames du monde.
Nous avons failli habiter dans un véritable palais aux moulures de stuc, colonnes grecques. Nous sommes arrivées dans une entrée magnifique avec des lustres de cristal, des peintures chinoises ou japonaises au mur. Par la porte vitrée, nous avons aperçu dans le petit salon le plus beau piano à queue laqué blanc que j’ai jamais vu. Mais c’était une erreur de Roots. Le taxi ayant disparu, j’ai roulé la valise et Dominique a porté les paquets à quelques blocs de là, de la rue 21y4 à 25y6. Peu de poésie dans cette numérotation, mais c’est bien pratique.
Notre deuxième séjour à La Havane ne ressemblera pas au premier.
La journée ne s’est pas déroulée comme nous le pensions.
Départ de Cayo Levisa
Nous avons quitté Cayo Levisa par une mer d’huile laiteuse et opalescente à l’arrière du récif, noire et brillante du côté de la mangrove.
Sur la jetée de planches, nous avons guetté les petits poissons. Le guitariste a accompagné un saxophoniste français. Il lui montre un barracuda : poisson mince, à l’affût. Puis, nous voyons une sorte de concombre de mer, puis un annélide que le guitariste appelle un mille-pieds.
La traversée a été très agréable, le bateau soulève une écume abondante et fend le miroir brillant, traînant 12 ondes qui rident la mer étale.
Voyage en taxi
A la sortie du bateau, le chauffeur de taxi nous attend avec sa Citroën Xsara. Il se présente : "Pedro". La conversation s’engage. C’est absurde d’aller chercher l’autobus à Vinales, cela rallonge la route, sans parler de l’attente. Il propose, pour 50$ de nous emmener directement à La Havane. Vous serez à la Havane à 11h au lieu de 17 heures. Pour seulement 25$ de plus, nous gagnons une demi-journée et surtout un voyage beaucoup plus agréable que dans le car Viazul sur l’autoroute. De plus, il est d’accord pour les arrêts photos.
Dans les rizières, les hommes repiquent. Contrairement à la Thaïlande, les femmes ne travaillent pas aux champs ici. Pédro commente. C’est un guide excellent qui sait expliquer et animer ce qu’on voit. Je suis fascinée par les ceibas (baobab). Il confirme leur caractère sacré : "on ne l’abat pas".
Il nous apprend aussi comment conduire à Cuba. "Tout le monde vit sur la route : les gens, les animaux, les vélos, les charrettes, les camions et les tracteurs".
Ce sont surtout des vélos dont il faut se méfier, klaxonner et quelques fois rouler derrière le vélo, à son allure.
Les camions fument terriblement. Nous roulons derrière le même depuis un bon moment, impossible de le dépasser. Je renonce à ouvrir la fenêtre malgré le soleil qui tape dur. Dominique, incommodée par la pollution, se bouche le nez avec son mouchoir.
Nous traversons des villages. Il y a énormément de gens dans la rue. Nous voyons les échoppes et les petites cantines. Pedro nous explique que la vitesse est limitée à 40 dans les agglomérations, mais il roule à la vitesse des vélos.
Les Cubains montent dans des charrettes tirées par des chevaux, dans de bizarres remorques bricolées en bois dans lesquelles ils s’entassent debout. Ces misérables remorques sont tirées par des camions et parfois par des tracteurs. Nous passons devant de nombreux policiers qui arrêtent les camions mais pas le taxi. Le taxi roule à gauche, ou à droite, selon les nids de poules.
Le transport semble être un problème majeur. Les camions transportent également la canne, toujours dans des remorques bricolées de bois mal équarri.
La plupart des villages sont très pauvres. Mais ils semblent également très riants. Je m’explique mal la pauvreté dans cette campagne si verte, si bien cultivée partout. Les cannes sont les plus belles que j’ai jamais vues (Cap Vert ou Egypte). Les rizières sont florissantes, le manioc, les légumes, tout semble pousser à merveille. Aucune comparaison avec les pauvres petits champs du Cap Vert ou du Maroc.
L’absence de tracteurs et de mécanisation est peut être une explication. Mais quand même ! Comment expliquer une telle pénurie ? Le sucre ne se vend pas à un juste prix. Mais justement, les cultures me paraissent diversifiées.
En tout cas, cette campagne est très pittoresque et variée. A 11 heures nous sommes encore à 60 km de La Havane. Nous arriverons à 12h55. A la fin, Pedro emprunte l’autoroute. C’est un compagnon de route très agréable. Il est curieux de tout. Il me pose des questions sur la France symbolisée pour lui par la Tour Eiffel (bien sûr) et Brigitte Bardot. Il est au courant de la canicule en France cet été. Que des gens meurent de chaud par 40°C lui paraît invraisemblable. A Cuba, on se met à l’ombre sous les arbres ! Et il fait 40° tous les étés ! C’est la première fois que mon espagnol me sert vraiment. Dans le reste de "Cuba en dollars", c’était un luxe superflu, l’anglais aurait bien suffi.
Promenade dans le Vedado
Vers 16 heures, nous ressortons. Au bout de la rue 25, à trois blocs d’ici, se trouve le cimetière de Colon que les guides recommandent. Dominique trouve que c’est une drôle d’idée de visiter un cimetière. Certains mausolées sont monumentaux. Nous repérons les tombes citées dans les guides. Celle, très fleurie, d’une femme morte en couches, qu’on a retrouvée avec son bébé dans ses bras, enterrée avec son enfant à ses pieds. Celle des pompiers, sorte d’obélisque ; celle qui représente la partie de dominos que la défunte n’a pas pu terminer.
Le repérage dans le Védado est très facile : rues impaires recoupant les rues paires de 2 à 12 ou nommées par des lettres.
Au fond : le Malecon
Dans ce quartier, les villas sont très belles dans des jardins très calmes. La circulation automobile est concentrée dans de rares artères (cale 12, la Rampa, le Paséo fleuri, Los Présidentes, promenade fleurie). Il y a des squares très verts. Nous marchons beaucoup, admirant les villas avec les balustres, les portiques, les moulures, les maisons Art Déco.
Des enfants jouent au basket et au base-ball en pleine rue. Je suis agréablement surprise.
Le Malecon que nous suivons sur plusieurs km, en revanche, me déçoit un peu. Des immeubles modernes, tours affreuses gigantesques mal construites et mal entretenues, gâchent la vue. La circulation peu dense mais à grande vitesse est gênante. A la tombée de la nuit, la lumière est belle et les couleurs chatoyantes avec le Capitole au fond du décor.
Nous rentrons harassées par la Rampa sans trouver de taxi.
En sortant ce matin dans le jardin, l’odeur délicieuse d’oranger en fleur nous surprend. Inutile de se lever tôt dans notre belle maison Le petit déjeuner n’est pas servi avant 8 heures. A neuf heures, nous sommes sur la calle 23, si animée hier soir, maintenant déserte. Pas un taxi. Nous détaillons les belles façades, certaines restaurées, certaines mangées par la végétation tropicale. Des chapiteaux corinthiens, ioniques ou doriques s’écaillent ou sont soulignés par des peintures colorées dans la plus grande fantaisie. Difficile d’imaginer la vie dans ces villas immenses. Les anciennes familles occupent-elles encore leurs domaines ou ceux-ci sont-ils fractionnés en logements ?
Nous sommes à la recherche d’une bouteille d’eau. J’essaie une épicerie au comptoir ouvert sur la rue. Les rayonnages sont absolument vides. Bien entendu, l’eau minérale est inconnue. S’il n’y a rien sur les étagères, par terre se trouvent des sacs. On vend en vrac, le riz, le sucre, les haricots et la farine, pesés sur une balance Roberval. Pas de conserves en dehors du lait condensé. Sur des étals presque vides sont exposés des tomates, concombres et tubercules que je n’identifie pas.
La Forteresse
Nous trouvons enfin un taxi, une vieille Lada qui suit le Malecon et emprunte le tunnel pour aller à la forteresse.
9h30 : il est bien trop tôt. La billetterie n’ouvre qu’à 10 heures (plus une bonne dizaine de minutes de retard. L’exactitude n’est ni espagnole ni latino-américaine). Il fait déjà chaud, le soleil tape dur. Une belle lumière inonde La Havane.
De loin, les gratte-ciel du front de mer ont belle allure, de près, ils étaient laids. La Havane offre son profil américain avec ses gratte-ciel et son Capitole.
Les gros cargos se succèdent dans la passe qui mène au port. L’un d’eux, Panaméen, est particulièrement rouillé.
Finalement, nous pénètrons dans l’énorme forteresse du 18ème siècle, entourée par ses fossés herbus et ses hauts murs. Elle garde l’entrée du port, le défendant des corsaires. Très vaste et armée de nombreux canons. Ce n’est qu’une partie du système défensif. Un autre fort se dresse en avant à côté du phare, en face, la Fuerza Real que nous avons visitée la semaine dernière.
Les bâtiments très hauts précédés de hautes portes de bois sont très bien conservés (ou restaurés). Ils abritent un petit musée des armes (poignards, sabres, criss) du monde entier, des restaurants, et surtout la Foire du Livre. Les écriteaux au-dessus des portes évoquent la littérature cubaine : Lezama Lima, Alejo Carpentier ...
Nous montons sur les enceintes sous un soleil cuisant (j’aurais dû prendre mon chapeau de paille ou un foulard). Sur la Place d’Armes, une surprise nous attend : une dizaine de soldats espagnols, en perruque et bottes de mousquetaires, relève la garde. Deux d’entre eux se détachent. Un minuscule canon est mis à feu à l’aide d’une loupe. Autour du canon, en arc de cercle : un grand cadran solaire.
Visite au Musée Che Guevara : on voit son bureau, quelques effets personnels, un vieux sac à dos, un canif, beaucoup de photos. J’en connais une bonne partie d’après le livre de Découvertes Gallimard et celui de Kalfon. Sur des panneaux vieillots très sobres : des citations à la gloire du Che, de Fidel, de Borges et l’inévitable José Marti. C’est émouvant. La personnalité du Che, archange de la Révolution, modèle d’un Homme Nouveau, ne peut laisser indifférent. Pourtant je suis toujours sceptique quant aux martyrologies. Que serait-il devenu s’il avait survécu ?
Pour rentrer : taxi de collection : une Opel 1954 peinte en marron. Le chauffeur nous fait remarquer que Cuba est un musée roulant.
Irons-nous voir le Musée de la Musique ? Assises sur un banc du square du 13 mars, nous hésitons. Promenades au Prado pour voir les façades des grands édifices ? Ou Musée de la Révolution construit dans le monumental Palais Présidentiel construit en 1913 ?
Musée de la Révolution
Impossible de faire l’impasse sur la Révolution. Nous passons plus d’une heure à regarder les photos en noir et blanc avec leur austère commentaire, les slogans révolutionnaires, et quelques objets de la vie quotidienne des guérilleros (chaussures de marche, chemises militaires, blaireaux …) tout un demi-siècle d’histoire défile, et pas seulement à Cuba. Je reconnais les figures de Nasser, de Gagarine, de Mikoyan. Cela me remue, que les images d’actualité de mon enfance et de mon adolescence soient maintenant passées dans l’Histoire. Des souvenirs clignotent.
Des visages inconnus de Cubains, bourgeois, paysans sous le chapeau de paille, quelques rares visages de femmes. Des centaines de visages qu’on ne peut pas ignorer. Je lis avec attention les austères panneaux de statistiques. Bien peu répondent à mes interrogations. Rien sur les taux de naissance ni sur la contraception, si peu sur les exportations et le prix du sucre.
De la guerre opposant Cuba aux USA, des données nouvelles : la guerre bactériologique aurait été utilisée par la CIA : maladies du tabac, maladies de la canne et même la dengue. Que penser ?
Dominique découvre qu’elle comprend très bien l’espagnol écrit des panneaux, même mieux que l’anglais.
Retour au Vedado en coco-taxi
Nous rentrons au Vedado en Coco taxi – version latine du touktouk asiatique – version moderne aussi : une coque en fibre de verre jaune : un engin léger, rigolo, confortable mais terriblement bruyant. Le nôtre ne démarre pas, il doit être poussé par trois vigoureux passants. A chaque carrefour, il pétarade sans trêve. Malheur, s’il cale, il ne pourra pas repartir.
Dans le jardin il fait une température idéale, pas une voiture dans la callé 25 ni sur 6. Des enfants jouent à la balle dans la rue. Je me prélasserais bien encore plus dans cette douce tranquillité.
Promenade dans la Vieille havane
Vers 16 heures, nous prenons un autre Coco taxi, nous y avons pris goût. Je marchande 3$ pour la Vieille Havane, le chauffeur en demandait 5. C’est toujours risqué de marchander avec un touktouk, j’en avais déjà fait l’expérience à Kanchanabury. Pour ce prix négocié, le Cocotaxi fonce, nous secoue. C’est à se demander s’il ne fait pas exprès de passer dans les nids de poules et s’il ne rase pas les piétons pour nous effrayer. J’allais faire la remarque à Dominique "nous sommes punies", quand la police arrête notre véhicule qui roulait à gauche largement au dessus des 40km/h autorisés. Au lieu de nous conduire à la Cathédrale, il nous laisse devant le Capitole. Nous sommes bien contentes de descendre à défaut d’être arrivées à destination.
Nous sommes abordées par des mendiants. C’est la première fois. Je distribue de bonne grâce chicklets et savons.
Nous descendons le Prado qui est vraiment une très belle promenade ombragée d’arbres magnifiques, avec des bancs de marbre, bordée de deux contre-allées tranquilles. Les immeubles sont surchargés de stucs, colonnes et moulures, peints en vert, bleu, beige. Comme c’est samedi soir, tout le monde est dehors au balcon. Je prends une photo d’une femme noire vêtue de rose fuchsia, avec des bigoudis sur la tête, qui danse avec son balai. Il y a de la musique partout. Chacun pousse sa chaîne au maximum.
Nous nous asseyons sous les fenêtres d’un bel immeuble d’où sort une musique assourdissante : d’après ce qu’on voit sur le balcon, c’est une boum d’enfants.
Par les petites rues animées, nous parvenons à la Cathédrale. Des musiciens jouent dans un bar, les spectateurs se massent dans la rue. Sur la place de la Cathédrale, devant le restaurant Le Patio, un orchestre de cinq musiciens. Des cubains invitent à danser les touristes. Un vieux noir avec une casquette rouge fait rouler un bidon et fait mine de danser avec.
Musée colonial
Le musée colonial occupe une belle demeure construite autour d’un vaste patio. Les salles du rez-de-chaussée présentent de la vaisselle de porcelaine fine : quel raffinement chez les familles nobles espagnoles ou créoles. A l’étage, des pièces sont reconstituées : une salle à manger d’apparat avec tout un service de verres en cristal, une chambre à coucher etc.… Nous sommes sans cesse sollicitées par les bruits de la rue, les orchestres des bars des rues adjacentes, trois petites filles répètent une chorégraphie en tapant dans leurs mains …
Il fait presque nuit quand nous remontons Obispo que nous reconnaissons. Cela fait plaisir de repasser par des endroits connus. Nous nous approprions la ville. Pourtant Obispo, le soir, est bien différente de l’autre matin. Les oiseleurs ont rentré les cages, les librairies sont fermées mais les bars font recette. Nous passons devant des galeries de peintures que nous n’avions pas remarquées quand nous cherchions nos piles. Je fais mon pèlerinage Hemingway, entre au Floridita (très classe, air conditionné, le portier referme la porte derrière moi). A côté du fameux tabouret de l’écrivain, une silhouette en carton à son effigie.
Après des adieux très affectueux, nous quittons notre belle maison du Védado à bord d’une Hyundai bleue.
Sortie de la Havane
Nous sortons facilement de La Havane en descendant la calle 10 jusqu’au Malecon puis prenons le Tunnel. Un piège nous attend : une pancarte (il y en a si peu !) indique Cienfuegos. Nous la voyons trop tard, faisons demi-tour à la sortie suivante de la voie rapide, puis nous nous retrouvons sur un rond point sans aucune indication. Au moment d’entamer le second tour de la rotonde, un homme nous hèle. Il affirme que les touristes ne trouvent jamais l’autoroute et monte d’autorité dans la voiture. Il nous mènera à l’entrée de l’autoroute, moyennant finances. Cienfuegos est une banlieue de La Havane, ce qui nous a trompé, puisque notre première étape est la ville de Cienfuegos.
A se demander si cet homme ne fait pas profession de remettre dans le bon chemin les touristes égarés comme nous. Profession lucrative !
Sur l’autoroute
L’autoroute traverse une plaine pendant une centaine de km. Le paysage est monotone : de la canne, des friches plantées de buissons épineux, quelques palmiers. Sur l’autoroute, très peu de voitures, surtout des touristes comme nous, sur la voie de droite, des piétons, des vélos … J’essaie de me repérer sur la carte mais j’ai peu d’indices. Toujours la plaine, les cultures changent enfin. Les grands champs de canne font place à des vergers d’agrumes qui embaument. Le parfum des orangers en fleurs m’enchante. Des troupeaux de vaches paissent dans des prés à perte de vue. Il s’agit d’élevage collectif sûrement : étables immenses avec des centaines de stalles.
Après 150 km, nous quittons l’autoroute pour une route assez importante. Des auto-stoppeurs sont massés sur la bretelle d’accès. Nous faisons monter une jeune femme.
Dominique n’est pas enthousiaste pour prendre des stoppeurs. Moi, au contraire, j’y vois plus d’un avantage : rencontrer des Cubains ordinaires, parler espagnol, avoir des explications sur les cultures et bien sûr, un guide pour la route. Malheureusement, notre passagère ne fait rien de tout cela. Elle agace prodigieusement Dominique qui se méfie d’elle et ne pense qu’à s’en débarrasser. Nous traversons des villages et des rizières. Un nuage menaçant surgit brusquement. A peine l’avons-nous remarqué, qu’une pluie diluvienne s’abat. L’essuie-glace de droite est défectueux : le caoutchouc est déchiré (pourtant nous avions bien été prévenues par Mireille et Hamdane). La route est devenue très glissante. Dominique maîtrise mal la direction. Heureusement, le beau temps revient aussi vite que la pluie était venue. Nous évitons Cienfuegos pour arriver plus vite au Jardin Botanique.
Jardin botanique
Le Jardin Botanique est un immense arboretum situé en pleine campagne. Rien à voir avec un parc urbain ou avec une attraction pour touristes. D’ailleurs, nous sommes les seules visiteuses étrangères. Des allées sommaires conduisent à des plantations thématiques : ici, le coin des paliers, là-bas les cactus ou les bambous. Les arbres sont immenses. C’est le gigantisme qui frappe tout d’abord l’imagination. Evidemment, nous n’économisons pas la pellicule. Il faut mettre un personnage pour donner l’échelle tellement il est important de souligner la taille des végétaux.
Il faudrait une visite guidée pour apprécier toutes les essences et les variétés. Nous voici dans un univers végétal totalement inconnu. Les étiquettes sont fort rares. Dominique ramasse toutes les graines tombées à terre. Voudront-elles bien germer à Créteil ?
Je cherche les fleurs pour égayer l’album photo. Une curieuse grappe rouge m’attire. Surprise du jour : un colibri !
Cette découverte me ravit presque autant que mon premier baobab. De l’infiniment grand à l’infiniment petit ! Le colibri butine les grosses fleurs orange comme le ferait un insecte. Son long bec recourbé fait penser à la trompe d’un papillon. Ses ailes battent si vite quand il fait du surplace qu’on ne les voit plus. Il fait le même bruit qu’un bourdon. Tellement rapide que je ne pense même pas à le photographier. Dominique s’y essaie avec méthode : attendre. Puisqu’il aime ces fleurs, il reviendra sûrement. J’admire les couleurs métalliques de son plumage vert ou bleu, pensant au problème d’optique de Françon à la fac avec les interférences. Il faudra le chercher dans les photos. Ensuite, je privilégie la recherche d’autres arbres fleuris espérant revoir d’autres colibris. Un arbre aux fleurs rouges est aussi peuplé d’autres oiseaux, Dominique applique sa nouvelle méthode de chasse photographique.
Sur la route vers Trinidad
Malheureusement, le soleil baisse, la lumière est très belle. Il faut nous hâter si nous voulons rejoindre Trinidad avant la nuit.
Encore une fois nous avons perdu la route. Dans le village suivant, je demande mon chemin à un vieil homme assis sur le bord de la route. Ce dernier nous impose deux jeunes gens à bord de la voiture : "vous n’avez pas confiance ?" lance-t il à Dominique qui n’a pas confiance du tout. Nos passagers nous guident et nous quittent rapidement. Comme le deuxième descend, une femme avec une petite fille se précipite, elle ne va pas loin, à 8 km, à la clinique.
Dans la lumière du couchant, la montagne violette est très belle. Nous aurions pu faire de bien belles photos : une aigrette sur une chevrette, des hommes coiffés de leur sombrero de paille qui rentrent à cheval ont fière allure. Certains rentrent les vaches. Cela fait western.
J’attends avec impatience la Mer des Caraïbes, toute proche. Enfin ! La voilà au coucher du soleil. Nous ne résistons pas à la tentation de faire un détour et nous arrêtons devant une maison très simple où on élève des chèvres. Une chèvre essaie de manger une orange, trop grosse, elle la presse dans sa gueule en relevant la tête comme pour en extraire le jus.
Il reste une vingtaine de km à parcourir pour arriver à Trinidad. Nous longeons la mer. La nuit tombe vite à Cuba. Quand nous sommes aux portes de Trinidad, il fait nuit noire. Des cyclistes se relaient pour nous conduire à l’hostal Rioja chez Térésita que tout le monde connaît. Il y a plein de monde dans les rues sombres. Nous rencontrons deux ivrognes soutenus par leurs amis. La première impression de Trinidad n’est sans doute pas la meilleure. Cela ressemble au Cap Vert en plus sordide ?
Nous ne logerons pas chez Térésita (bonne référence d’après le Routard). Nous sommes logées en "catégorie coloniale". Térésita enfourche son vélo, nous la suivons. Nous découvrons notre Maison Coloniale avec son salon immense, ses plafonds très hauts, son grand patio. Avant de s’installer, il faut mettre la voiture au garage. Les voitures n’ont pas droit de cité.
Nos voisins sont italiens, un couple et leur bébé de trois mois, très, très italiens.
Maria Héléna nous sert un dîner léger dans le patio : une soupe de légume délicieuse, de la salade de tomates et des choux râpés, du riz blanc, des bananes frites et une coupe de fruit : bananes et goyave.
Je termine la soirée à écrire dans un fauteuil dehors sous les étoiles.
Promenade le matin dans les rues de Trinidad par un soleil estival. Le vent souffle, atténuant la chaleur. Si, de plus, on choisit le trottoir à l’ombre, la température est parfaite.
Les enfants des écoles vont en rang à la Foire du Livre. Ils sont réunis dans une salle pour assister à un spectacle. En route, ils mangent des glaces ou des oranges. Un homme pousse une petite charrette grillagée contenant des oranges. Avec une curieuse machine, il les pèle, un fin ruban de zeste vert se déroule, puis il coupe l’orange par moitié. Je ne sais pas comment les enfants arrivent à manger sans se mettre du jus partout !
Nous commençons à mieux voir les boutiques, les vendeurs de légumes, les échoppes de pizza. Sur le bord du trottoir, on vend des paniers en vannerie. Des vieux confectionnent aussi des petits objets décoratifs en tressant des fibres de palmier : une tortue portant une graine ovale en guise de carapace, des crocodiles. Les touristes échappés de leurs cars occupent les rues les plus restaurées aux maisons peintes de couleurs vives.
Plus loin, les pavés deviennent plus inégaux, les façades plus délavées, les ferronneries moins élaborées, les intérieurs plus petits et très pauvres. Des chiens squelettiques dorment dans la rue. Toujours des cages à oiseaux.
Musée romantique
A dix heures nous entrons dans le musée romantique en même temps que des fournées de touristes. La présence de cette foule enlève une partie de son charme à la visite. Contrairement à la plupart des maisons de la ville, le palais est construit avec un étage avec des balcons (vue extraordinaire). Le musée romantique s’appelle ainsi à cause de l’époque sans doute. Il est entièrement meublé avec une sophistication extrême : biscuits français, porcelaine de Meissen, cristaux de Baccarat, marbres d’Italie. Seuls les meubles sont cubains. Nous sommes prises en main par une des gardiennes du musée qui malheureusement se contente de désigner les objets précieux et de nommer leur provenance. Le luxe de ces aristocrates sucriers est inouï. Une baignoire de marbre ressemble à un sarcophage antique. Elle ne comporte ni arrivée d’eau ni vidange. C’était la tâche des esclaves. Seule mention de l’esclavage. Tout ce luxe nous éblouit mais la foule gâche notre plaisir.
Musée de l’architecture
Le musée de l’Architecture est moins prisé des touristes en car. La gardienne qui nous sert de guide est plus intelligente que la précédente. La visite est donc beaucoup plus plaisante. Cette belle maison coloniale est bâtie sur un plan similaire à la nôtre, en beaucoup plus grand. La salle de réception est immense : son plafond de cèdre est extrêmement décoré à l’espagnole, presque à la marocaine. Elle est flanquée de salles plus petites servant de chambres à coucher. A l’arrière, une galerie s’ouvre sur le patio. Dans cette pièce, les femmes brodaient, cousaient au frais. La vaste cour est bordée des chambres des domestiques d’un côté, de l’autre d’annexes utilitaires, cuisine extérieure, wc etc... Au fond, un petit édicule abrite une centrale à gaz (acétylène) pour l’éclairage. La citerne couverte se trouve dans un coin de la cour. L’eau de pluie est soigneusement captée par tout un système de gargouilles et de gouttières. Le sol est pavé de marbre importé d’Italie. Un détail architectural nous avait intriguées à La Havane : les demi-cercles, au-dessus des hautes portes de bois, nous les retrouvons ici en fines lamelles de bois disposées en éventail pour l’aération.
Comme au Maroc, la climatisation est l’art de faire circuler l’air dans les pièces aux hauts plafonds. Ici, tout est courants d’air, claire-voie, persiennes, lattes …La belle maison à étage et à galerie ressemblant aux sobrados capverdiens a été transformée en galerie d’art. Une salle est consacrée à un peintre dont la peinture fait penser à la sérigraphie de Robert. Motifs africains, couleurs primaires, dessins un peu naïfs.
Musée municipal
Nous avions remarqué des touristes au sommet d’une tour carrée dominant la plaza Mayor. Nous voulons les imiter et tournons autour du « bloc » puisque c’est ainsi qu’on nomme un pâté de maisons. Nous nous retrouvons dans le hall du musée Municipal occupant, lui aussi, un Palais à étages (le plus grand) construit autour d’un patio à arcades. Deux étages plus une sorte de colimaçon dans une cage en bois et au final, une échelle conduisant à la terrasse. On se bouscule dans l’escalier. Magnifique vue sur la plaza Mayor et la montagne en toile de fond.
Les collections du musée Municipal sont éclectiques, la présentation, un peu vieillotte. Toujours des panneaux bilingues noir sur blanc. Des photos anciennes, des fac-similés de lettres. Toujours une très grande place aux exploits guerriers. Ici, la Révolution n’est pas au premier plan, plutôt les luttes pour l’Indépendance.
L’esclavage
J’apprends de nouvelles choses sur l’esclavage :
- 14 000 esclaves travaillaient aux plantations au début du XIXème siècle
- le développement de ces plantations est relativement récent (un décret autorisant la Traite est daté de 1789)
- c’est l’effondrement des plantations d’Haïti qui a stimulé la production à Cuba
L’une des photos de Manaca avec la tour à 7 étages vue hier me surprend. Sur la photo, pas de trace du mignon village. Près de la tour, une énorme maison (le restaurant actuel) et plus loin, la sucrerie avec quatre cheminée qui a maintenant disparu. C’est surtout l’absence du village qui m’étonne.
Dernière visite : l’église. Intérieur peint en blanc, sobre. Des chapelles ont été rénovées avec des autels en bois moderne de facture assez grossière. Les statues de bois sont assez étranges : nombres sont habillées avec de vrais habits de tissu. Une scène représente une barque sur des flots de bois bleu portant des personnages (apôtres ?) habillés comme des cubains actuels en chemise kaki avec les manches retroussées. Ils rament au pied d’une Vierge flottant sur des petits nuages baroques.
Pizzas cubaines en monnaie nationale
Comme hier, nous achetons un déjeuner populaire en monnaie nationale (je donne 1$ et on me rend un billet inconnu de 10 pesos) nous achetons deux pizzas cubaines, au fromage jaune, cuites dans des assiettes en fer blanc, type militaire. Le four est un bidon (genre bidon d’essence) horizontal posé sur un support métallique. Je fais la queue, le pizzaiolo m’appelle "companera" ce qui m’amuse. On essore la pizza du gras avant de l’arroser de ketchup. C’est un peu bourratif mais cela a bon goût.
Nous faisons un peu de lessive que nous étendons dans le patio avec celui de la dame.
Plage
Avant d’aller à la plage, nous faisons un petit tour au port de Casilda. De l’ancien port sucrier et esclavagiste, il ne reste plus rien. Quelques baraques et des barques de pêcheurs sur des pontons de bois. Nous sommes mal accueillies, c’est bien la première fois depuis notre arrivée à Cuba.
Pour aller nous baigner, nous avons le choix entre la Plage d’Ancon et celle de La Boca. Du côté de la Boca, la côte est rocheuse tandis qu’à Ancon, il y a une belle plage de sable, deux hôtels et quelques parasols en paille. La Mer Caraïbe ressemble à l’Atlantique du point de vue de la couleur. Le sable est assez grossier mais plein de coquillages. Ce qui change c’est la température ! Je me trempe sans aucun préparatif et nage parallèlement à la plage avec beaucoup de plaisir. Dominique m’attend, adossée à un arbre. Vers 17h30, elle s’impatiente.
La petite station de La Boca est très différente d’Ancon et de ses beaux hôtels pour touristes. Le village de vacances pour Cubains est vide en cette saison, quelques maisons fleuries proposent des chambres à louer. Le bord de mer est très animé avec des pêcheurs. Certains plongent, d’autres sortent des filets pleins de tout petits poissons brillants ressemblant à des anchois. Nous nous approchons. En marchant sur le rocher, nous découvrons des coraux et des coquillages énormes. C’est un calcaire récifal construit. Nous attendons le coucher du soleil qui se cache dans de petits nuages. Une sorte d’arche est du plus bel effet : l’eau scintille avec des reflets dorés et orangés. Les silhouettes des pêcheurs se découpent sur le rocher. Un petit teckel à poil ras tire sur sa laisse. Il est rigolo. Nous écoutons avec émotion son aboiement de teckel.
Après le coucher du soleil, nous retrouvons les gens du teckel sur une charrette tirée par un cheval, le teckel occupe la place d’honneur derrière le cheval.
Dominique échafaude des plans. Et si nous restions une nuit de plus à Trinidad ? ce serait bien tentant ! Mais il faudrait garder la voiture un jour de plus.
Nous rentrons à la nuit tombée en ramenant une femme et sa petite fille.
Dîner
Hélena a fait des poivrons farcis aux légumes : chou, carottes, courge jaune. C’est délicieux. Les tomates de Cuba ont un goût de vraies tomates. Quand on pense qu’en Crète ou à Chypre, elles poussent hors-sol ! Il faut aller à Cuba pour retrouver des vraies tomates.
Soirée dans le patio, toute la famille, Héléna, sa fille et sa mère regardent le feuilleton brésilien (j’ai reconnu la musique).
Le mural
J’ai oublié de parler du « Mural » qu’on a trouvé dans tous les musées. C’est une grande feuille de papier blanc sur un support d’environ 1mx1.5m sur laquelle toutes sortes d’informations intéressantes sont placardées. Au Musée romantique :
- une information sur la transmission du SIDA avec dessins explicatifs sur la pose du préservatif
- un article de journal daté de fin janvier relatant une explosion de bombe à Moscou
- un article encore antérieur sur les exploits d’un tennisman dans un tournoi
- la liste des employés sur un tableau récapitulatif, certains sont soulignés en rouge
- le nom des employés modèles de Janvier
- au Musée d’Architecture, moins d’informations générales mais un organigramme du personnel et la liste des employés modèles.
- A la galerie d’art, les employés récompensés voient leur nom artistiquement écrits sur du papier kraft tout aussi artistiquement déchiré
- En outre, une liste désigne les critères de sélection de ces employés récompensés (comment ?) : assiduité, retards, initiatives, travail supplémentaire ( ?), agriculture (dans une galerie d’Art !) etc…
Mercredi 26 février : Trinidad sous la pluie
Au petit matin, le crépitement des grosses gouttes qui s’écrasent sur le ciment de la cour nous a réveillées. L’averse a duré quelques minutes mais le ciel reste menaçant. Cela contrarie notre projet d’excursion à la montagne.
Je fais un tour à la Galerie marchande moderne- en $- pour chercher des yaourts. Les touristes allemands en mangeaient au petit déjeuner. Je m’oriente maintenant bien dans les rues de Trinidad. Notre gîte est un peu en retrait de la Ville Historique. En trois minutes j’arrive au centre. Les enfants des écoles sont encore en sortie, gym sur la place de la Mairie en short et en T-shirt blanc au milieu des passants.
Topes de Collantes
La montée est impressionnante, la route heureusement en bon état. A chaque détour, nous pouvons admirer le panorama jusqu’à la mer. Les flancs de la montagne sont couverts d’une végétation très dense : arbustes épineux, grands arbres souvent couverts de lianes. A un arrêt, nous avons la surprise de trouver un curieux oiseau grimpeur brun avec une longue queue qui saute de branche en branche. Un petit écriteau prévient "route dangereuse". La route décrit une sorte de huit en épingles à cheveux.
Topes de Collantes est une station de cure... Le village est très laid, peu d’agriculture, des HLM dans un état désastreux, une sorte de lycée moche, au sommet, un hôtel monstrueux, soviétique, véritable ministère de Bucarest, des parkings immenses. Sous le ciel gris, ce n’est guère engageant... L’employé à l’accueil, en revanche, est très aimable. Il nous dirige sur un parking. A l’entrée, c’est 6.5$ par personne pour descendre à la Cascade (trois heures par un sentier difficile). Nous renonçons, il recommence à pleuvoir, c’est un peu décevant.
A l’entrée de Trinidad, une pancarte signale une autre cascade à 5 km. La piste longe une rivière sinueuse bordée d’arbres immenses. Nous rencontrons des cavaliers. En remplacement de la randonnée de Topes de Collantes nous pensons aller jusqu’au restaurant et à la pisciculture, je ferai le chemin à pied.
Une autre cascade : très belle promenade
A côté du restaurant, un jeune homme se précipite pour nous vendre des tickets d’entrée pour le sentier de la cascade : 6.5$ "comme toutes les cascades de Cuba", jus d’orange à la fin inclus. Selon lui, le sentier est facile : 3.5 km en 2h30.
Le temps s’est amélioré. Je persuade Dominique de venir. Nous emportons le pique-nique. Le sentier est très, très bien aménagé. Des panneaux rappellent l’histoire de l’esclavage. Dans ce massif montagneux, des esclaves marrons pouvaient se réfugier. Le sentier s’élève ensuite au flanc de la montagne dans une jungle touffue. En contrebas, la rivière. Rapidement, le « chemin facile » devient très pierreux et très glissant. Heureusement, il est équipé d’une rambarde. Les équipements sont très bien conçus : le bois est attaché par des liens végétaux du meilleur effet avec des poubelles en palmes très discrètes. Nous avançons en pleine jungle dans la touffeur et l’humidité d’après l’averse. Les oiseaux invisibles font un raffut exotique. Des lianes dégoulinent des arbres. Au sol, des mousses étranges frisées, des fougères…
Un animal énigmatique : silhouette de lézard, des ventouses aux doigts, une crête blanche sur le dos roux, reptile ou batracien ? Je n’ose pas attraper cette créature gracile. Tout à l’heure, un oiseau étrange a attiré notre attention : gros comme un pigeon, marron avec une longue queue. Sa démarche est étonnante, au lieu de voler de branche en branche, il marche et sautille en haut de son arbre.
Une sorte de buvette restaurant dans une jolie paillote aux murs de planches blanchies ressemblant à une maison de village, sert des repas à de nombreux touristes. Retrouvant nos collègues touristes, l’aventure dans la jungle prend une allure plus tranquille. Nous pique-niquons dans un coin ombragé sur de jolis bancs de bois en face d’un trou d’eau avec un petit ponton pour la baignade. Des centaines de petits poissons nagent dans l’eau limpide. Je jette des miettes de pain, les poissons grouillent et font de furieux remous. En rentrant, Dominique débusque un petit serpent très mince qui sort du chemin assez paresseusement pour que nous puissions l’observer. Le chemin du retour est plus facile. Un observatoire a été construit pour observer les ruches suspendues des abeilles sauvages. Ce sont des gâteaux de cire allongés suspendus à la falaise comme des stalactites. A la jumelle je distingue bien les alvéoles mais pas les abeilles.
Plage
Le temps s’est remis au beau. Nous retournons à la mer. D’abord à la Boca, sur une petite plage que nous avions repérée à l’arrière d’un petit port de pêche. Quelques petits palmiers donnent de l’ombre. Le sable est grossier et l’eau n’est pas très claire. Nous préférons nous installer plus loin. Un restaurant de fruits de mer, annoncé par une gigantesque langouste de plâtre, est abrité dans une paillote ouverte à tout vent. Il a installé sur la plage des parasols en paille et des lits de plage. Nous en louons deux et y passons le reste de l’après midi. La mer est haute. Avec le vent, les vagues sont trop fortes pour nager près des rochers. J’avais pris les sandalettes en plastiques. Comme j’avais transpiré pendant la promenade, je suis ravie de pouvoir me rafraîchir dans l’eau. Les vagues ne sont pas assez fortes pour me déséquilibrer sur les galets, mais je ne peux pas nager. Les baignades sont donc courtes.
Sur un petit ponton de bois, nous assistons à un spectacle inédit : une blonde en string s’appuie à la rambarde et se penche. Monsieur photographie ses fesses. Elle fait bouffer sa crinière dans le soleil et prend des poses suggestives. Les vagues viennent se briser sur la petite digue. Aphrodite nait de la vague. On se croirait dans un magazine porno. La lanière de son soutien-gorge descend jusqu’à celle qui lui passe dans la raie des fesses et renforce l’obscénité des poses suggestives. Toute la plage écarquille les yeux. Même les trois Italiennes en bikini qui allumaient les messieurs d’un certain âge sont scandalisées.
Coucher de soleil à la Boca
Vers 6h, nous retournons à la Boca. Les pêcheurs ne sont pas venus, sans doute à cause des vagues. Nous sommes déçues de ne pas retrouver l’animation de la veille. Même le soleil n’est pas aussi brillant. Les montagnes sont grises et de gros nuages bourgeonnent. Est-ce encore un front froid ? Le dernier nous avait apporté du mauvais temps pour trois jours. Nous avions lu qu’en février, il y avait en moyenne quatre jours de pluie. Nous allons dépasser largement cette moyenne.
Notre maison coloniale
Avant de partir demain pour La Havane, il est temps que je parle de notre maison coloniale. Elle est située 126 calle Cienfuegos sur la route principale qui va de Cienfuegos à Sancti Spiritu. Mais le nom est une coïncidence : les gens précisent Camillo Cienfuegos, le compagnon de Che Guevara.
La façade est peinte en vert amande. Elle s’ouvre par une très haute porte de bois marron antique. La fenêtre est grillagée avec des motifs en rosace évoquant un soleil et ses rayons. On entre par une pièce toute en longueur qui sert de bureau avec des bibliothèques remplies de livres. Le salon est très vaste, carrelé de motifs floraux imitant un tapis. Un portique de quatre colonnes sépare la pièce en deux, deux colonnes de chaque côté et deux au milieu. Quatre fauteuils cannés en bois foncé meublent chaque partie. A l’arrière, un piano, une chaîne Hi-fi et la télévision, sont les seules concessions à l’époque moderne. A l’arrière du salon, une longue galerie couverte communique avec le salon par trois ouvertures dont l’une est fermée par une grille représentant le soleil, comme celle de l’extérieur. Des persiennes de bois marron avec des lattes orientable ferment la maison. Le patio est une vaste cour rectangulaire cimentée avec trois bacs plantés de verdure. Dans le massif rond au milieu pousse un aloès en fleur, dont je cueille une feuille grasse pour calmer les piqûres de moustiques au coucher du soleil à la Boca. Les deux autres bacs sont carrés, le premier occupé par des rosiers énormes, celui du fond par sept bananiers. Des potiches contenant des palmiers complètent la verdure.
Face à la galerie, au fond, le comedor et la cuisine sont également fermés par les mêmes persiennes que celles de la galerie. La longueur du rectangle est occupée par quatre chambres aux portes laquées de crème, avec des fenêtres grillagées. Dans le salon de jardin, deux berçantes métalliques et une petite table. Notre chambre est très haute. Le plafond de bois en pente se termine par un auvent à l’extérieur. Les meubles anciens sont sculptés de motifs floraux. Face au lit, un curieux meuble tarabiscoté : un très haut miroir est encadré par deux petites commodes à tiroirs recouvertes de marbre, autour du miroir, un cadre compliqué avec des colonnettes et un frontispice à sculpture en coquille. Au-dessus du lit, un crucifix de bonne taille sur un cœur. J’ai essayé de faire raconter à Helena l’histoire de la maison. Celle-ci a deux cent ans mais son arrière grand-mère l’a achetée il y a cent ans. La grand-mère y est née. Quand Héléna était adolescente, on y donnait des fêtes et on dansait dans le salon. Mais le père est mort et depuis il n’y a plus eu de fêtes.
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