Kota Bharu
Voilà près de dix huit mois que je suis aimanté comme une aiguille vers son pôle, vers ces terres prometteuses de nature et de rencontres…. Mes lectures ont été nombreuses mais le feu de mes interrogations reste vif…..ça y’ est c’est parti.
Le voyage commence dès l’aéroport.
Nous arrivons à Roissy assez tôt, notre avion affrété par la compagnie Malaysia Airlines ne décolle qu’à midi trente. Nous nous dirigeons vers le comptoir d’enregistrement, et devançons une famille asiatique. Ils sont une dizaine et Cambodgiens. La Malaisie sera pour eux comme pour bon nombre des passagers une escale, quelques heures de transit nécessaires afin de rejoindre leur destination finale. Certains vont à Bali, d’autres en Thaïlande mais eux iront à Phnom Penh.
Joignant l’attente à l’agréable, nous échangeons avec nos futurs co-passagers. Nous partageons notre soif de voyages et de notre attirance amoureuse pour l’Asie. La jolie famille part au Cambodge pour des vacances au parfum de retrouvailles.
Leur histoire est magnifique, émouvante.
Le Cambodge vit une période noire de son histoire dans les années 1970/ 1975. Suite à un coup d’état ; le parti communiste Khmer, sous la direction de Pol pot entrent dans Phom Penh avec la sanguinaire intention de vider de ses habitants les villes du pays. Les Khmers rouges brutalisent, ruralisent par la force le Cambodge. Le pays est transformé en un gigantesque camp de travail. Des millions de personnes meurent, d’autres arrivent à fuir comme la famille que nous rencontrons aujourd’hui.
L’aîné m’explique que dans la panique de la fuite ils ont perdu un petit frère. Ils vivent alors dans l’angoisse, le malheur. On peut facilement imaginer…. La vie est dure mais belle, ils apprennent après plusieurs années qu’il est en vie. Le petit dernier se marie dans huit jours. Le papa n’est plus, mais je lis dans le regard de la maman tout le bonheur qu’elle peut ressentir en ces instants.
Nous embarquons dans l’avion, et nous nous installons sur notre siège pour une petite dizaine d’heures et une nuit blanche….
Mercredi 20 Juillet
Nous découvrons le Kuala Lumpur International Airport sous les brumes de chaleur matinales. Le temps est à la pluie. Au-delà du métro aérien et de ses grands espaces lumineux, l’aéroport est aussi à la pointe du modernisme avec son personnel. Les postes de police du service d’immigration sont occupés par des personnes handicapées….stupéfiant. Admirable. L’esprit Malais est d’avant-garde, pour nous Français.
Huit coups de tampons sur nos passeports, ça y est nous sommes en Malaisie ! Du moins dans le hall 11, car nous devons encore prendre un avion pour rallier Kota Bharu, au Nord Est de la péninsule.
Jungle, Jungle, Jungle, Jungle et Jun….ah non tiens ! du sable à travers le hublot! Ça y est on approche de kota Bharu, nous y atterrissons à 11 H 20 sous la pluie battante.
La récupération des bagages se passe sans encombres et c’est bien mieux comme ça ! Toujours emmerdant de commencer l’aventure par une tuile….. Partir sans rien réserver à l’avance est une liberté exceptionnelle, mais j’avoue que de ne pas le faire pour la première nuit cela peut être du sport…
On s’avance au comptoir des taxis, car ici le prix est établi selon la course. L’aventure est l’aventure, mais pour la première nuit j’avais étudié le guide du routard. J’en ai choisi un avec piscine, pour la détente et la récupération.
- Where are you going ?
- Kota Bharu’s town, Diamond Puteri hotel.
Le patron marque une demie seconde d’hésitation, et puisqu’en Asie rien n’est problématique :
- Ok, take this car.
Tout se déroule à merveille et c’est une chance car nous sommes crevés, il est physiologiquement 6 heures du mat’. Le chauffeur de taxi est amical et me fait répéter le nom de l’hôtel. Il s’assure qu’on ait réservé. Instinctivement je lui réponds que non….quel âne je fais. Il saute alors sur l’occasion pour m’en conseiller un autre, un sur lequel il a une commission….j’insiste et lui confirme mon choix.
Il nous dépose bien évidemment devant un autre. Crotte de crotte.
Bon, maintenant qu’on est là j’entre quand même dans le hall. L’hôtel semble gigantesque, luxueux mais étonnement vide. Personne.
Je m’approche de la réception, les prix sont corrects mais pas de piscine….et vu la chaleur extérieure, ce n’est pas du luxe pour aujourd’hui ! Rien n’est grave, j’ai un plan de la ville nous trouverons facilement le Diamond Hotel. Facilement ; facilement pensé….j’avais oublié les bagages.
Lors de nos précédents voyages nous avions privilégiés les sacs à dos ; mais nous sommes rendus à l’évidence que pour le pragmatisme du quotidien, un gros sac, de type valise serait plus adapté à nos besoins.
Fier comme Artaban avec son sac à roulettes, écrasé par la chaleur et le poids du sac sur mon dos, je déambule dans les rues labyrinthes et défoncées de Kota Bharu. C’est des roulettes 4X4 qu’il aurait fallut à ce sac, je suis obligé de prendre en main les 30 kg de ce monstre de tissus. Je dégouline de sueur, et ne trouve pas ce satané hôtel.
- Je suis une vrai patate, je n’arrive pas à le localiser pourtant on aurait déjà du passer devant. On tourne en rond. Je suis mort.
- Attends moi là avec les enfants, je vais essayer de le trouver.
Isabelle part seule faire le pâté de bâtiments. La fatigue pèse lourd, je m’assois avec les enfants à l’ombre d’un parapet. Elle a senti que la pression et la moutarde me montait. Elle revient un quart d’heure plus tard, en vain.
- Il n’existe pas ou plus, faut en trouver un autre…merci le routard !
- Avec ou sans piscine ?
Le premier sur notre chemin fera l’affaire.
Temenggoh Hotel. Le fameux guide de l’hexagone mentionne qu’il est le meilleur dans sa tranche de prix ; soit, allons y.
Heureusement que c’est le meilleur de sa catégorie, je n’ose même pas penser aux autres. Le prix de la nuit est certes attrayant, mais les prestations repoussantes. Pas de ventilation en état, la douche tire vers les bruns, la moquette est odorante, les cafards bien nourris atteignent des tailles dignes de figurer dans le guiness book …on va se régaler ce soir.
Avant de partir à la découverte de la ville, j’inaugure la douche « engageante » en espérant ne pas chopper moult mycoses entre les doigts de pieds. Bien que rudimentaires, nos douches sont réparatrices.
Quinze heures. Notre aventure malaise bat son plein. Nous déjeunons au marché. Nous quatre, testons chacun la spécialité du pays : le nasi goreng. Les aliments volent et virevoltent ; des pluies d’ingrédients aux consonances et origines inconnues atterrissent dans le wok à la guise du patron de l’échoppe. On mange.
FA …meux ! Les mélanges sont subtiles, aux dominances aromatiques de citronnelle….sans le savoir nous goûtons au meilleur riz fris de notre voyage.
Les estomacs heureux, nous marchons pour respecter mon seul programme de l’après midi : Se perdre. S’égarer pour rien voir, tout découvrir. Il est bon d’emprunter les rues ordinaires, celles perpendiculaires aux avenues à l’éclat trompeur. De notre courte expérience de voyageurs, nous savons que l’essentiel de la vie se rencontre dans ces petites artères. Les contacts sont nombreux, authentiques, furtifs.
Voisine et frontalière de la Thaïlande, Kota Bharu ne se démarque pas grandement des villes sudistes du pays voisin. Davantage de voitures peut être, quelques parcmètres. La plupart des occidentaux la boudent et préfèrent piquer directement sur les proches îles Perhentians, mais la citadine n’est pas sans charme.
Les rickshaws lents se traînent sur la voirie avec les épaves roulantes ; les enfants se lavent dans la rue ; le muezzin rythme le bouillon de la vie ; les étincelantes mosquées partagent l’espace avec les habitations des plus démunis ; les marchés sont hauts en couleurs, relevés en odeurs.
Kota Bharu offre à celui qui veut bien voir, ses joliesses.
Le jour s’éteint, et laisse place au déluge. Chouette, il fera moins lourd après… penses tu ….
Nous nous abritons sous les avants- toits des bâtiments, prévus à l’origine pour protéger du soleil. Le marché étant à ciel ouvert, nous craignons de ne rien trouver à manger. Nous devons chercher une petite gargote abritée, mais la difficulté est de passer aux travers des grosses gouttes et de ne pas se rétamer. Nous ne sommes chaussés que de claquettes et les sols de ces abris de fortune sont carrelés…pas sûr qu’ils connaissent Candeloro ici…
Les Malais s’amusent de nous voir si ridicules, si désarmés. Un homme traverse, et escorte sous son parapluie Isabelle et Morgann. Adorable.
Tout semble fermé après 18 heures, nous trouvons une popotte chinoise ouverte. L’accueil y est très chaleureux ; et le riz servi dans une feuille de bananier, succulent.
Loïck et Morgann sont heureux, pas de place aux mondanités, ici on mange avec les doigts.
La fatigue est là depuis ce matin et l’épuisement arrive au galop, Morgann s’écroule stricto sensu entre le riz et le verre d’eau.
Il est dix neuf heures trente, nous rentrons sur l’hôtel à reculons.
Clic ! Clic ? clic-clic !! ??? Saloperie d’interrupteur…
Il n’y a pas d’électricité dans la piaule maintenant…il est vraiment à la ramasse cet hôtel.
Génial !! Va falloir sortir les torches du fond du sac…grrr !! A ce compte là, peu être est il préférable de ne pas ouvrir le lit. Les draps doivent se parer des couleurs les plus énigmatiques qui soient….je vais sortir aussi les sacs à viande. Nous pourrons comme cela tester l’efficacité des répulsifs contre les tics….
- Bonne nuit les petits…..
Jeudi 21 Juillet
Sept heures !!! Inspection générale….rien de bien méchant, uniquement quelques piqûres de moustiques. Nous ne passerons pas une nuit de plus ici. On fait les bagages, on déjeune et ON dé mé nage !!!
Nous ne mettons pas une heure trente à effectuer le transfert ; je suis ravi que l’imprévu n’ait pas rogné davantage de temps sur le programme de la journée…programme aussi culturel qu’insolite.
Constituée de treize états, dont neuf d’entre eux sont des sultanats, la Malaisie offre un paysage ethnique sans pareil. Malais, Chinois, Indiens, aborigènes Orang asli sont présents sur la péninsule et pas moins de 25 groupes ethniques sur la partie orientale, Bornéo. Majoritaires dans le pays, les malais sont pour la plupart musulmans. Le Kelantan, état de la capitale Kota Bharu, est le plus malais et le plus conservateur des sultanats.
Alors en quoi mon programme est insolite ? Par l’existence de Wats, temples bouddhiques, dans cette région islamique tout simplement. Des Bouddhas assis et couchés couchant chez Allah ! La visite est incontournable….
Les temples ne sont pas bien nombreux, mais nous n’avons pas assez de notre journée pour les tous les découvrir. En dépit de mes abondantes lectures, les récoltes d’informations furent très maigres, quasi nulles. Mon instinct nous emmènera dans le district de Tumpat au Wat Phohtivihan et Wat Phikulthong.
De façon à perdre le moins de temps possible, nous interpellons de la main un taxi. Les négoces sont brèves, équitables.
Après avoir traversé rizières et jolis bourgs nous parvenons sur le Wat Phikulthong. D’un coup d’œil je scanne les horizons ; pas de village, pas de vie. Je demande alors au chauffeur de nous attendre.
Personne, pas l’ombre d’un homme. Une vache et trois chèvres se partagent les ordures à l’entrée du temple lorsque nous passons sous le porche menant au Wat. Temple placé sous la protection d’un immense et impressionnant Bouddha assis, couleur bronze. L’endroit est étincelant et d’une quiétude à vous interroger s’il est permis d’y entrer. En éclaireur j’avance rassuré, car de nous quatre je suis celui qui ressemble le plus à un bouddhiste.
Alors que seule la vue extérieure de l’édifice nous remplissait de joie, un bonze s’approche et nous invite.
L’intérieur est d’or, de rouges et d’oranges. Les murs sont ornés de tableaux narrant l’histoire de Buddha, certains d’entre eux sont d’une telle perfection dans la cruauté qu’il nous faut tourner la tête. Les questions émergent, fusent ; mais la barrière des mots sera trop haute. Nous repartirons du temple avec nos frustrations interrogatives.
Wat Phohtivihan n’est qu’à deux encablures du précédent, nous ne mettons qu’une petite demie heure pour s’y rendre.
Hallucinant !!! Nous n’avions jamais vu d’aussi imposante statue religieuse. Normal aussi cependant, avec ses 40 mètres cela serait le plus grand de toute l’Asie du sud-est !
La représentation de Bouddha si gigantesque soit elle, n’attire personne. Nous sommes ici, encore seuls, du moins les seuls étrangers.
Du bruit, des cris, des rires d’enfants. Nos oreilles ne nous trompent pas, elles nous guident vers le fond de l’enceinte religieuse.
Comme la vague en fin de course épousant son récif, nous prenons une déferlante de tendresse, de douceur. Des enfants accourent, nous rejoignent. Pour notre plus grand bonheur, nous sommes pour quelques heures leurs extra- terrestres. Ils nous dévisagent, nous touchent, rient aux éclats, nous retouchent, se re-poilent….Nous ne faisons pas une foulée sans que la horde d’amour emboîte nos pas….c’est un moment vrai, touchant.
Même si le jour est loin de tirer sa révérence, nous devons partir. Nous sommes contraint de revenir sur Kota Bharu pour assurer notre programme de demain : les îles Perhentians, endroit le plus fréquenté de la côte EST. Alors les petites mains s’agitent pour nous saluer, nous dire adieu.
Que de sourires dans nos yeux….
Peu éloignés de notre hôtel, quelques étalages vendent fruits et autres mets mystérieux.
Le primeur nous hèle. On s’approche.
Je reconnais les durians. Aïe ! J’y vais plus tranquilou du coup. Le fruit a la réputation aussi mauvaise que son odeur. Le gars me propose de goûter à son horreur pestilentielle ; il est déjà mort de rire. Un homme averti en vaut deux, dit on, j’avance et j’accepte.
Tchac ! D’un coup de machette le fruit se fend. L’intérieur, d’une couleur blanchâtre, est aussi accueillant que ses relents.
Priant je ne sais quel dieu pour que la mise en bouche ne soit pas suicidaire, je m’exécute et enfourne la chair du durian. Texture peu agréable, du genre chamalow fondu, je rassure les miens et avoue étonnement que c’est bon…. Quel menteur je fais….
Je surenchère, j’en bouffe un autre.
Le gars est frustré….Isa et les petits aussi. Ils voulaient se payer une tranche, ma tronche. Ils y goûtent à leur tour….
Le piège se referme. Je jubile devant le concours de grimaces….n’est il pas impoli de cracher ce que l’on vient de vous offrir.
Nous avons bien fait de choisir cet hôtel ; la réception se propose de nous trouver, moyennant les communications téléphoniques, un bungalow sur les îles Perhentians. Pas simple, apparemment. La jeune femme passera une demie douzaine de coup de fils avant de trouver quoi dormir. Nous poserons les bagages sur la plus grande des deux îles : Pulau Besar, au Co-co hut bungalows.
Douchés et rafraîchis pour quelques secondes, nous partons dîner dans le petit complexe animé que nous avions remarqué à notre retour. Juste après le marché du fruit défendu. La structure architecturale du complexe commercial rappelle une arène, mais sur deux étages. Au premier les fringues, au rez de chaussée la bouffe.
Un resto et une télévision tous les quatre mètres. Le choix va être compliqué.
Aujourd’hui l’affluence et le succès de l’établissement ne seront pas uniquement dus aux prouesses culinaires du cuistot….maudite télé.
L’avantage en Asie, c’est que les batteries sont en plein air, nous inspectons alors la couleur des huiles de fritures dans les woks et la tronche des salades en « vitrine ».
Celui-ci semble correct, nous nous asseyons et mangeons des mee goreng, pâtes frites.
L’endroit est fréquenté par des enfants et des ados, tous installés devant l’émission culte : Star academya, amusant hors de nos frontières mais aussi abrutissante. Le principe est le même que chez nous, les candidats chantent aussi faux mais ici lorsqu’un élève du sexe opposé est éliminé, les accolades et embrassades ne sont pas de rigueur…
Nos deux petits gourmands souhaitent terminer leur repas d’une glace. A chaque baraquement sa spécialité, on doit bouger. En face du foodstall proposant sorbets et cônes aux moult parfums, une ribambelle de gamins jouent.
Nous les regardons évoluer quelques instants sur l’armature métallique d’un ancien commerce. Les menottes souillées sont agiles, les visages lumineux. Voyant mon appareil photo en bandoulière, un malais s’agite et me somme de l’immortaliser…D’un sourire je l’en remercie, et lui montre le cliché numérique. Les secondes suivantes sont folles…
- Picture, picture….. Réclament les enfants. Tous veulent se voir sur le petit écran…
Certains d’entre eux, les garçons principalement, font les pitres pour demander implicitement d’être pris en photo. Ils se taquinent, prennent les tongs des autres copains, les balancent à l’autre bout de la placette….on se marre et eux s’éclatent de nous voir amusés….
- Et cette glace ? on se la fait ?
Tous les bambins nous suivent. Génial.
Nous posons nos derrières, les pitchouns font de même en prenant des chaises appartenant au resto voisin. En sages délicats, ils s’installent à quelques mètres de nous…nous volons la vedette à la Star Académie locale.
- Tournée générale …. Les langues se bigarrent alors au gré des colorants. Que j’aime ces minutes…
Les enfants nous suivront jusqu’à l’hôtel….
Tasik Cini. Le lac, l’étang, le temps…
Certains n’y verront qu’une simple balade en bateau …
Nous descendons du terre plain en direction du lac, près de Sungaï (fleuve) Pahang. Nous marchons sur le ponton donnant accès aux petites embarcations. Le panorama est superbe. Nous sommes entourés de collines et de végétation, en pleine jungle…mais ici comme sur Bornéo, la forêt primaire a souffert. De nombreux hectares de cultures de palmiers à huile ont remplacés la forêt originelle. C’est le triste constat de notre première quinzaine. Les sultanats locaux sont davantage intéressés par l’argent que génèrent ces plantations que par la préservation de leur environnement. Mais le constat d’un occidental restera aussi celui d’un riche, rebus, en mal et en quête d’exotisme.
Nous autres occidentaux, croyons savoir exactement comment le reste du monde doit vivre. La vérité se trouve bien ailleurs dans ces campagnes reculées. L’estomac, oui dans l’estomac. L’homme ne peut pas le fuir, et ici comme dans beaucoup de contrées, c’est l’organe le plus écouté.
Que leur dire alors de nos belles pensées, de nos réflexions quant au devenir écologique désastreux de notre planète ?
Conservez vos forêts ! Ne les détruisez pas ! … elles absorbent toutes les merdes que nos usines capitalistes crachent….
Notre bateau, comme le Titanic, coule et nous regardons ailleurs...
Bateau, allez ! revenons à nos moutons…
Nous grimpons dans le notre, en lui souhaitant un meilleur sort que le transatlantique Britannique. Chacun s’installe prudemment dans la barcasse à moteur et s’assoit sur une planche large comme une paire de fesses…et selon la largesse du postérieur, la place est plus ou moins adaptée….j’y suis très très confortablement assis !!!! menteur…
Le boat man démarre l’engin et le propulse au Nord du lac.
C’est un lieu de plénitude où la beauté naturelle se déploie sous toutes ses formes, où la contemplation de la nature reste une émotion à l’état brut... Le bateau s’enfonce dans les hauts papyrus et prend les portes naturelles. Cini est une succession de paysages, de vues. Un diaporama dont les images se suivent et ne se ressemblent pas. Le miroir tantôt bleu, devient brun puis vert.
Les nénuphars aux bords roulés de couleur olive se prélassent à la chaleur, les herbes aquatiques sont de couleur tilleul, les roseaux verts…du rose aux verts ; touche de grâce et de couleur au tableau verdoyant. Les fleurs de lotus sont ici la signature, la folie artistique d’un grand maître sur sa toile.
Spectacle offert à chaque floraison.
Le bateau force le passage, les souples et vertigineux bambous s’écartent. Surprises, les grues s’envolent avec délicatesse…quand l’époustouflant de cet endroit magique survient.
Dans la géante verte au milieu de nulle part ; elle est posée là, sur l’eau. Confectionnée de rondins, de bric et de broc, la maison sur pilotis nous fait face. Est elle habitée ?
Réponse éclair à ma question.
Mon cœur s’emballe.
Cachées près d’un massif végétal ; elles remontent les filets dans le tronc taillé, leur pirogue. La maman et la fillette sont des Orang asli, descendantes indigènes.
Et dans le plus grand respect, l’une enseigne à l’autre ce que l’on ne peut pas apprendre dans les livres. Moment fort, instant de vie.
On prend encore une gifle aujourd’hui.
On pourrait rester là pendant des heures à les observer, mais nous comprenons que nous devons partir. Le temps du boat man est compté et nous pouvons déranger. C’est en sages que nous nous éloignons mais nos regards restent figés par ce que l’on vient de découvrir.
La frustration naissante est de courte durée ; nous voguons vers ce que je croyais être le bout du lac, mais en réalité nous nous apprêtons à entrer dans un nouvel univers.
Un monde de jungle où tous les éléments semblent vouloir prendre l’apparence de l’autre. Le métissage des genres. Les racines de palétuviers imitent des formes animales quand celles vivantes miment les espèces végétales. Branche qui tortille devient serpent, mante devient feuille, iguane bois.
Observation, imagination, admiration.
Spectateurs géants et muets de notre progression dans les méandres saumâtres; les hévéas observent, vous accompagnent. Dans le silence. Silence où l’écoute devient reine ; où Dame nature reprend ses droits.
L’ambiance calfeutrée de la jungle permet alors d’apprécier les chants d’oiseaux, les vocalises des macaques, le son strident des insectes…la vie tout simplement.
Dans ce labyrinthe aquatique les libellules s’improvisent guides, nous attendent, nous dépassent…les photogéniques martins pêcheurs, identifiables par le bleu de leurs plûmes dorsales, nous devancent et me narguent.
Traversant furtivement d’une rive à l’autre, d’arbre en arbre ; ces malins pêcheurs maintiennent toujours la même distance, suffisante pour être vus et trop éloignée pour l’objectif de mon numérique.
Je perds au jeu du « vu pas pris ». La plus belle photographie est celle que l’on ramène dans sa tête… le bel oiseau restera mon plus beau cliché mental de la journée.
Nous rentrons ce soir sur Kuantan, les yeux et le cœur remplis de couleurs.
…pour moi Cini est une poésie…
http://yannsenant.hostarea.org/
Mercredi 10 Août.
Semporna.
Destination résolument inconnue pour nous dans le sens où je n’avais rien lu à son sujet avant le départ et qu’elle ne faisait pas partie de notre itinéraire. Et pour rajouter un peu d’angoisse à cette inconnue, nous rejoignons la station des bus de Sandakan sans tickets ni réservation. Il n’existe qu’un bus par jour ralliant une ville à l’autre. A notre arrivée sur le terminal nous sommes rapidement rassurés, il y’a encore des places. Les rabatteurs jouent alors leur meilleure interprétation, histoire de nous soutirer quelques ringgits supplémentaires. Mais à la bataille nous gagnerons au poker menteur, nous paierons le prix normal. Les rabatteurs de Sandakan sont redoutables.
Il est 7 heures, ce qui nous laisse quarante cinq minutes de répit. Attente transformée en pause kopi (café) dans l’une des nombreuses échoppes.
J’aime ces moments. Vous savez ceux où vous vous imprégniez des bruits et des odeurs de la vie. Les gosses vendent quelques ramboutans ou autres fruits, les hommes tentent de refourguer des imitations de montres. Ils grimpent dans les bus puis en redescendent. Ils naviguent d’un foodstall à un autre. C’est le va et vient de la survie, leur quotidien.
Entre deux gorgées, un homme nous accoste. La présence de nos enfants est un sacré passeport au pays de la rencontre, du contact. Les Malais comme bon nombre d’asiatiques adorent les enfants, surtout s’ils sont blonds. Fallait voir comment le grand père avait préparé le milo (chocolat) pour Loïck !!
Après quelques questions d’usages, l’homme s’intéresse à notre prochaine destination.
- Semporna!? Which hotel are you going?
Je lui réponds que nous n’en savons rien. Lui sait.
- Arung Hyatt hotel is the cheapest of the area and the boss is a friend of mine. La messe est dite.
Il m’informe que son ami possède un bateau et qu’il pourrait nous emmener sur Sipadan, raison de notre poussée jusqu’à Semporna. Pour conclure je le remercie du tuyau et lui promet qu’on ira voir l’hôtel.
C’est l’heure du départ. Direction plein sud à trois cent kilomètres. Nous mettrons six heures et demie pour rallier Semporna. Je demande au chauffeur s’il peut nous déposer au Arung Hyatt. Il me fait répéter, il hallucine.
Le bus dépose les autres voyageurs près du port mais notre terminus n’est pas là. Nous roulons quatre à cinq minutes de plus. Nous débarquons avec nos sacs dans une courette et nous faisons face à ce qui ressemblait à un hôtel. La baraque est délabrée mais semble être habitée. En m’approchant j’aperçois une pancarte mentionnant tant bien que mal le nom de l’établissement. C’est un hôtel alors…
Isabelle et les petits restent dans la cour, moi je me mets en quête de la réception.
- Selamat malam !!!
Je dois avoir un accent malais déplorable, personne ne répond. La troisième tentative est parfaite, un jeune homme apparaît. Il est surpris. On se sourit mais mon malais étant aussi étoffé que l’anglais de mon vis-à-vis, on n’est pas encore dans de beaux draps. Il s’éclipse et revient après dix longues minutes avec un homme. C’est l’ami de Tan. Il avait raison ce bougre, cet hôtel n’est pas onéreux mais les chambres battent aussi le record de salubrité. Les douches ne fonctionnent pas, les bestioles ont élus domicile dans la literie, pas un seul truc à proximité pour bouffer….le tuyau de Tan est bouché. Bon maintenant qu’on est là on va rester une nuit, le temps de trouver autre chose. Dégoter une chambre sur Semporna ne doit pas être une mince affaire. Pulau Sipadan est une île renommée pour la richesse de ses fonds marins (classés au top 5 mondial), le tourisme doit être parmis le plus massif de Bornéo.
Les bagages posés, j’essaie d’en savoir davantage sur le bateau…. il est imaginaire. Ce n’est pas notre jour.
Tournons la page, cherchons où se trouve les speedboats en partance pour Sipadan et profitons en pour grignoter un petit quelque chose dans le centre.
Semporna est une très petite ville mais elle dispose des commodités essentielles. Semporna est surprenante. Là où je me préparais à voir une ville prospère, touristique et gonflée de devises, je fais le constat d’une misère marquée et plus qu’ailleurs.
Nous entrons et nous nous asseyons à la table d’un kopi. Comme à l’accoutumée depuis trois semaines, nous faisons sensation à chacune de nos entrées, mais ici les sourires et les pluies d’ « Hello » se sont transformés en regards insistants et glacials. L’atmosphère est tendue, nous devenons le sujet et la risée de certains. Nous sommes installés depuis quinze minutes, et aucun des trois serveurs ne nous approchent. Nous dérangeons, on s’efface.
Nous sortons de là hébétés, mal à l’aise. Nous tentons un autre restau cinq cent mètres plus loin.
L’accueil est aussi « chaleureux » que le précédent, mais cette fois ci on nous sert. Les regards sont pesants et le verbe haut. Un grand père installé sur la table de derrière m’interpelle en agrippant mon épaule.
- Where are you come from? Je lui réponds.
- France? …. Good country!!!! America is a shit!!!
C’est avec discrétion que je masque ma casquette à l’effigie de l’équipe nationale britannique de rugby. J’ai compris qu’ici la politique internationale américaine avait marqué les esprits. Nous nous sommes sentis désarmés, impuissants face à cette situation nouvelle aux instants de vérité. Notre couleur de peau peut alors incarner et représenter tout ce qu’il y’a de plus injuste aux yeux de ces personnes.
Rassasiés nous nous dirigeons vers le port à l’aide du plan fourni par le guide Lonely planet. Nous le trouvons facilement et nous remarquons un complexe sur le flan gauche. C’est le Dragon Inn, un hôtel bungalows sur pilotis…et pour faire court, y’a pas photo.
Le Arung Hyatt c’est « oui- oui » à la plage à côté de celui-ci. Ceci dit je n’ai rien contre le petit à la voiture rouge et blanche….
- C’est sûrement complet ou hors de prix.
Le monde est ailleurs en Asie cette année : nous avons l’embarras du choix. Nous prenons un bungalow familial pour trente ringgits de plus que l’autre, p’tit déj compris…. Nous changeons d’hôtel.
Cela reste étonnant qu’il y’ait si peu de monde, l’enlèvement il y’a cinq ans de touristes sur Sipadan refroidit apparemment encore plus d’un. On peut comprendre mais les gens de Semporna semblent payer cash le crime perpétué par une poignée d’extrémistes. Bien que l’on sente une tension dans les rapports humains, ces conditions d’affluence touristique nous conviennent.
Une fois les bagages transférés, nous partons en quête d’un bateau pour demain matin. Il existe tout un tas de « dive center » accolés au complexe du Dragon Inn, mais certains sont fermés. Nous optons pour Uncle Chang pour ses tarifs attrayants et la bonhomie de la patronne. Imposante par sa stature elle l’est aussi dans sa démarche commerciale. Elle est trop forte !!!
Après nous être sentis désemparés il y’à une heure, c’est auprès de cette dame que nous trouvons réconfort. Du plaisir et des repères dans une situation que l’on connaît : celle du client qui achète.
Elle nous donne rendez vous demain à huit heures.
Journée mouvementée, repos mérité. On promet aux enfants de rejoindre Morphée pas trop tard ce soir.
Le ciel rougeoie, les paysages changent de lumière, le jour décline.
Nous empruntons les pas du retour éreintés par le marathon d’aujourd’hui. Quelques camelots ont pris place sur le ponton du complexe menant aux bungalows. Ils tentent et parviennent à nous vendrent des petits colliers de coquillage, façonnés artisanalement. Le prix est dérisoire, nous en prenons une bonne douzaine histoire de faire plaisir à tous les petits de la famille.
La douche est réparatrice, nous partons dîner. Nous trouvons un petit resto chinois situé à l’embouchure du port, le cadre est plutôt agréable et l’accueil chaleureux. C’est une très bonne adresse pour se faire exploser la vessie, les jus de fruits sont monstrueux : 1 litre !!! Pour 3 malheureux RM.
Le retour au complexe est moins heureux.
Ils sont quatre ou cinq, peut être six…l’obscurité et les buissons ne me permettent que de distinguer. Et puis peu importe combien ils sont ! C’est des petits gosses, bordel ! Ils dorment là, touts seuls dans la rue. La misère nous gifle de plein fouet. Là, on est bien loin de la star academy, de la Playstation et de nos soucis à deux sous… On perd alors beaucoup de ses illusions et de ses idéaux, pour y gagner une humilité qui reconnaît son impuissance… De quoi vivent ils ? De quoi survivent ils ? Je me rappelle maintenant de ces petits anges aux ailes froissées ramassant, à l’heure du goûter, canettes en alu, et bouteilles en plastiques. Le recyclage ici c’est une affaire de survie. J’avais essayé de leur arracher un sourire cet après midi, en vain. Ces enfants sont déjà des abîmés de la vie.
Mes pensées bafouillent, je suis confus, je rentre honteux dormir.
Jeudi 11 Août
Il est six heures trente, pourtant l’aube n’est déjà plus qu’un souvenir. La chaleur fait perler nos fronts et le soleil promet d’être blanc aujourd’hui. Les affaires dans le sac, nous empruntons l’une des artères sur pilotis pour s’expédier un petit déjeuner au restaurant du complexe. Non loin de là nous passons devant des sortes de viviers/ aquariums où une quinzaine de mérous se nourrissent des rejets naturels des clients du Dragon Inn….pitoyable.
C’est peut être la carte vivante des poissons du restaurant ?
Non me dit l’un des jeunes assis devant. C’est pour amuser les touristes….pauvres bêtes.
Nous entrons dans le restaurant non pas sans hâte, c’est pour moi un moyen de mesurer de manière pragmatique le taux de fréquentation. Nous ne sommes qu’une poignée. Pas de buffet comme dans les plupart des infrastructures touristiques, nous sommes servis. Oui, Môssieur !!! On déchante vite ; si le service est discret, le contenu de son assiette aussi.
Devant la boutique d’ Uncle Chang ça bouge, on se rapproche….J’entre dans le dive center et m’entretiens avec la boss. Elle nous invite à rejoindre le speed boat mouillé cinquante mètres plus loin. Uncle Chang possède deux bateaux, un pour les snorklers, l’autre pour les plongeurs en bouteilles. Une chose est sûre, les hommes grenouilles seront bien encadrés ; il y’à presque plus de dive masters que de clients !
Les deux hors bords partent pour Sipadan mais les spots sont différents. Nous embarquons et nous nous installons sur les sièges de molesquine. Nous ne sommes pas seuls, un couple nous fait face. Du regard Isabelle m’invite à regarder en direction de la proue du bateau…deux énormes moteurs de 250 CV chacun !!Ça va dépoter….
Les enfants sont euphoriques à l’idée de s’adonner une fois de plus aux joies du snorkeling ; leur flux verbal inonde l’habitacle et les passagers.
Ils sont Français !!!! Oui je sais, cela n’a rien d’exceptionnel mais c’est tout de même le premier couple de l’hexagone que nous croisons en un mois !
Les discussions et les échanges sont passionnants, tout comme Anne Eve et Pascal. Ils vivent cette extraordinaire Asie depuis plusieurs mois et ne manquent pas de nous proposer leur voyage l’instant de quelques mots : Laos, Cambodge, Thaïlande, Malaisie puis Bornéo. Nous parlons tant que je me suis à peine rendu compte que nous avions quitté le port… Anne Ève, elle en revanche, s’en est plus qu’aperçue. La mer de Sulu est peu formée mais les effluves de gasoil émanant des moteurs ne sont pas ce qu’il y’a de plus agréable pour nos narines.
Après quarante ou soixante minutes de navigation, Pulau Sipadan se précise à l’horizon, nous apercevons maintenant l’éclatant de ses sables et le cyan cristallin de ses eaux. Minuscule, six cent mètres sur trois cent, elle est recouverte de jungle.
Mes origines Bretonnes, mon amour de l’océan et ses poussières de terre ; ressurgissent à chaque fois que je prends la mer. J’en fais beaucoup des voyages sur une année, sur papier ou sur cartes. J’ai bien vu aussi quelques photos, lu quelques livres ou carnets sur le net ici ou là. Rien sur Sipadan. Mais lorsque je découvre une île, en vrai, ce sont toujours les mêmes émotions qui m’accompagnent. Celles qui vous rendent grand et petit à la fois. Grand par la richesse que vous apporte cette nature, petit parce qu’elle vous remet toujours à votre place.
- C’est tout simplement beau….
- Attends d’aller voir en dessous….me glisse Pascal.
Nos compagnons Montpelliérains sont des récidivistes, des dépendants à la simplicité. Ils ont découvert, hier, cette île aux trésors submergés. Pascal m’en fait alors une courte description. C’est marrant, car s’il fallait trouver un point négatif à mes lectures précédent le voyage, c’est bien dans l’angélisme géographique que certains touristes prêtent à leur destination plongée. Ils essaient alors de persuader, de se persuader au prix d’un mensonge pour le plus souvent.
Anne- Eve et Pascal sont des voyageurs, pas des touristes.
Deux, trois crachats en guise de contre buée sur le masque, je me jette à tribord. Il se passe une ou deux secondes, une éternité durant ce saut où l’on conjugue alors le rêve à l’appréhension.
On a frappé les trois coups, le rideau se lève….la tension monte en crescendo.
Les bulles sur le masque se dissipent pour laisser place au spectacle.
Il n'y a pas un centimètre sans coraux ou poissons. A chaque regard, c'est l'abondance. Et comme l’oiseau, nous survolons champs, habitations et jardins….mais ceux-ci sont de corail. Les couleurs explosent à droite, à gauche….Des thons nous saluent, nous resaluent…. Les clowns, qui n’ont d’amusant que leur nom, défendent vaillamment leur forteresse tentaculaire… les pointes noires nous snobent …tiens ! Notre première tortue.
En dérivant, nous l’accompagnons jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans les abysses. L’œil affûté, le boat man nous localise rapidement ; nous récupère et nous mène sur le prochain spot : Barracuda point.
Nous plongeons du bateau. Le courant y est puissant, il est inutile de résister. Laissons la nature nous guider…nous ne serons pas déçus, une fois de plus.
Au fond de l’azur une tâche plus claire, turquoise, s’agrandit au fur et à mesure que nous progressons. Elle s’approche. Elles s’approchent. Elles s’envolent vers les cieux dont nous pourrions être les nuages ; nous y sommes. C’est une vision surréaliste où les paillettes, le merveilleux en toc n’ont pas leur place.
Sans s’être brûlés les ailes par la lumière de nos yeux écarquillés, une dizaine de grosses tortues atteignent la surface. Il y’en a partout, une centaine peut être?
L’observation est facile, ces apnéistes de talent doivent refaire le plein d’oxygène toutes les vingt minutes. Leurs inspirations furtives provoquent à la surface une véritable ébullition, semblable au phénomène de l’eau dans sa casserole, tellement leur nombre est impressionnant.
Juillet/ Août est leur période de séduction, de reproduction. Ce qui explique une telle concentration. Les mâles cherchent les femelles, plus rares constatons nous. Les mâles sont facilement reconnaissables, ils sont seuls dotés d’un appendice extra dimensionné sur l’arrière de sa carapace.
Dame ou monsieur tortue ; les plus imposantes se laissent approcher. Certaines atteignent aisément le mètre soixante. Le masque fait loupe, mais si près la méprise n’est pas de mise.
Nous ne voyons pas passer les heures, c’est maintenant celle de la collation. Nous sortons de ces eaux cristallines et foisonnantes de vie, bavards et excités.
Uncle Chang a tout prévu : thé, café, fruits et grignotages sucrés. Autour de la seule table basse en terrasse, nous échangeons nos sentiments d’exaltation. Nous avons une foultitude de points communs avec le duo Anne Ève / Pascal.
Le casse croûte reste une formalité, nous nous empressons de rejoindre le vaste bleu. Pénétrer dans ce monde est une chance pour nous et nos enfants. Mais est ce que nous réalisons pleinement ce qui nous arrive ? Aujourd’hui pas sûr…On était loin de se représenter que barboter dans ces eaux, c’était évoluer parmi une centaine de tortues, et des milliers de va et vient permanents. Minuscules tournis échappant souvent aux regards les plus superficiels. Les fonds de l’enchanteresse ne sont pas une légende.
On me pose souvent la question :
- Ne croyez vous pas que vos enfants soient trop jeunes ? Vont-ils s’en souvenir ?
Voyager, c’est la meilleure école de la vie. Notre société dite civilisée tend de nos jours davantage dans l’uniformisation, le nivellement social et l’insularité culturelle. L’amour de la variété se construit dans ces moments de voyages.
Il suffit de vivre auprès de mes enfants afin de les observer, de les écouter. Ils savent ce qu’ils sont, d’où ils viennent ; ils se nourrissent de leurs racines et s’enrichissent de la lumière qui leur vient d’ailleurs.
Les images fortes laissent à mon sens une empreinte indélébile, puisque le voyage est un terrain ouvert à l’émotion et au sensoriel.
Oui ! Les souvenirs peuvent s’effacer même s’ils sont entretenus. Restera tout de même la largesse d’esprit et la simplicité du cœur.
….s’est un peu écarté le Yann là, non ?…..HORS SUJET !!!
OUI !! Sipadan est un paradis du contemplatif, Bornéo magnifiquement épicée…..
Les expéditions Cousteau avaient trouvé en Sipadan « Une pièce d’art inviolée ». Sipadan signifie en malais : l'île singulière. Elle est en effet la seule île océanique en Malaisie, émergeant de l'océan comme une montagne vierge, avec un tombant Est de 650 mètres pour un de 1200 à l’ouest. Je tombe sur une peinture, dans une des ruines, illustrant fort bien le contexte géologique de la pièce d’art aujourd’hui violée.
L’île est balafrée, souillée par les infrastructures hôtelières en bord de plage….à l’abandon. Mais depuis le 1er janvier 2005 les autorités Malaisiennes ont décidé de rendre l’île de Sipadan à la nature. La totalité des verrues devraient être détruites « rapidement » car il est déjà interdit d’y loger.
Nous quittons l’île vers 16H30 pour rentrer sur Semporna. Anne Ève et Pascal quittent le Sabah demain pour d’autres découvertes ; aussi nous décidons de dîner ensemble.
Le speed boat s’apprête à accoster, Mme Chang nous attend sur le quai. Sûre de la magie générée par cette sortie, elle nous propose :
- Sipadan tomorrow ?
Nous voulons profiter de ce petit bout de paradis que nous ne sommes pas certain de retrouver dans l’état lors d’un voyage ultérieur…
- Of course, bien sûr.
Nous sommes à peine rentrés au bungalow que nous nous occupons de visionner les vidéos marines tournées cet après midi. La nostalgie de l’endroit est déjà présente. Pourtant il y’a mieux à faire, notre peau a dégusté. Les enfants et Isabelle sont couleurs fraise, mon crâne lui en revanche tire dans les violets, les magentas et les roses…La douche froide bienfaitrice apaise un peu nos brûlures mais : Biafine au secours !!!
Luisants comme des vers nous allons à la rencontre de nos comparses montpelliérains, accompagné d’un malaisien d’origine chinoise, leur voisin de dortoir.
C’est un homme érudit, intéressant, bien que les échanges soient dans la langue de Shakespeare. Mon anglais est scolaire et me permet de suivre une conversation, mais Anne Ève ne s’en est pas arrêtée à quelques bribes. Elle maîtrise parfaitement l’anglais.
Cet homme (je m’excuse auprès de lui, j’ai oublié son prénom) nous raconte qu’il a un peu voyagé étant jeune et décide de nous faire part de sa mésaventure.
Tout jeune avec de l’argent en poche, il intègre une école de coiffure à Londres. Sa présence en Europe est une aubaine, car son rêve de gosse est de voir la France. Il fait plusieurs demandes de visa auprès des autorités Françaises : toutes lui sont refusées.
De fil en aiguille, une connaissance lui conseille de passer par les pays bas en lui affirmant qu’il serait plus simple d’obtenir son visa…va savoir pourquoi ??? Le rêve va se transformer en cauchemar. Un contrôle de papier pour un délit de sale gueule aura raison de son rêve. Il fera près d’un mois de prison….
L’heure est maintenant aux « au revoirs », gonflée par les promesses de se contacter ….
Vendredi 12 Août
La journée d’aujourd’hui est le clone de celle d’hier. Nous verrons toutefois moins de tortues, mais ici cela reste relatif. Nous en observons une bonne cinquantaine quand même !
Notre aventure Bornéenne sent le parfum d’un au revoir. Nous nous envolons demain pour Kuala Lumpur. La nostalgie est aux bilans, et chacun notre tour nous racontons nos moments les plus forts. Je m’aperçois rapidement qu’on a été tous les quatre le buvard de nos découvertes. Bornéo est une contrée sensationnelle, fragile, mais une source inépuisable de plaisirs.
Vendredi 22 Juillet
Six heures. Ma montre sonne.
Pulau Perhentians, l’archipel des Perhentians… j’ai envie d’ajouter ENFIN !!
Mes envies de voyages naissent souventes fois de quelques mots et impressions lus ci et là. De mes nombreuses lectures, Perhentian en fut la première. Ma curiosité et mon intérêt pour la géographie, me pousse à emprunter à la bibliothèque le guide de Malaisie en 2003. Je parcours les pages, en m’attardant sur les endroits conseillés par les éditeurs.
Je cite : Pulau Perhentian, sacrées, joyaux du pays, les îles s’entourent d’une eau bleu outremer transparente et bla bla bla et bla la la… Des qualificatifs très accrocheurs, séduisants, excitants pour le passionné de fonds marins que je suis. Seul bémol, le paradis jouit d’une popularité grandissante auprès des voyageurs.
Ne pouvant point se fier qu’aux dires d’auteurs se rendant tous les deux ou trois ans, j’affine ma recherche sur le net. Les carnets et récits de voyages sont unanimes, l’archipel est décrit comme unique pour ses fonds … certains y passent une quinzaine voire davantage. La Malaisie est grande et fascinante de diversités géographiques et culturelles ; nous n’y resterons que quatre jours, au risque de partir frustrés.
On l’aura compris ; ces îles sont les soubassements, une des raisons originelles de notre venue en terres Malaises.
Direction Kuala Besut, le village embarcadère. Une heure de trajet. Même si le quai n’est pas désert, le peu de monde est une agréable surprise. Une quarantaine de minutes suffisent pour laisser entrevoir les îles : Pulau Besar et Kecil, la grande et la petite. Toutes deux se font face, un bras de mer les séparant. Les eaux sombres du large ne tardent pas à devenir translucides, le cadre est idyllique.
Nous accostons sur Besar, pile poil en face du co-co Hut. Derniers efforts avec les bagages avant que l’on nous accompagne jusqu’à notre chambre. Les chalets sont simples et accueillants, mais l’appel de la découverte de l’île est plus fort.
Nous ne trouvons pas de sentier tracé à partir du resort, ceux naissant ne mènent qu’aux décharges des restaurants en bord de mer. La luxuriance végétale semble rendre impénétrable l’intérieur de l’île. Alors nous faisons des plages notre chemin d’exploration.
C’est vrai le cadre est enchanteur, magnifique.Besar possède tout du mythe de Robinson : eaux turquoises, palmiers, blocs de granit embrassant la mer de Chine…..mais…oui, il y’a un mais. De baie en baie, de plage en plage, jusqu’à Teluk Dalam tout est souillé de détritus….Par endroit, c’est même un vrai dépotoir.. Plusieurs infrastructures hôtelières à l’abandon polluent visuellement la carte postale…. Quel gâchis, quelle tristesse.
Pour ne rien avoir lu à ce sujet je suis surpris, un peu déçu.
Soyons positifs, Perhentian doit sa renommée à la qualité et à la richesse de ses fonds marins. A l’instinct, nous tentons une ronde subaquatique à partir de l’extrémité de la baie de Teluk Dalam. Belle baignade, pas de corail, pas de poissons, pas le bon endroit sûrement.
Il nous faut once de temps pour réaliser que ce n’est pas à pied que nous découvrirons les trésors de l’archipel. Nous décidons de louer un bateau pour l’après midi.
Le chenal séparant la grande de la petite est si étroit qu’il ne faut pas quinze minutes au boat man pour nous emmener sur Kecil.
Long beach et de Coral Bay. Les plages sont certes jolies mais à des années lumières de ce que nous recherchons. Les transats et les parasols fleurissent, les parachutes ascensionnels intègrent le paysage, la musique bat des records de décibel…. sans l’affluence mondaine de la sainte provençale, Kecil se Tropétize ! En dépit d’une fréquentation plus opulente que sa grande sœur, Pulau Kecil exhibe un littoral quasi impeccable.
L’appel à la baignade est pressant, je file direct sur les spots que des internautes m’avait conseillé en commençant par Humphead hideout, D’lagoon et Batu Nissan….Deux heures de nage pour un constat désabusé. Point de corail à rendre intelligent une huître, bien vu quelques poissons, un requin mais rien de bien extraordinaire, du moins rien de comparable à l’abondance qui avait été décrite…
Désenchanté, j’abandonne le masque pour la journée.
Des deux îles, seule la petite abrite un village de pêcheurs. Vues de Besar, les grosses bâtisses en dur donnent au Kampung prend les allures d’un village artificiel, sans âmes.
Alors, village authentique ou pièges à nouilles ?
Le boat man contourne le quai pour nous déposer directement sur le sable.
- On prend les chaussures Yann ? me demande Isa.
Convaincu de trouver du goudron ou des aménagements de confort pour nos pieds douillets, je réponds :
- pas la peine, laisse les dans le bateau…
La plage de notre débarquement est un véritable champ de mines ; chaque débris est une invitation malheureuse à s’embrocher ou à s’enferrer…
En déraisonnables courageux nous poursuivons, tout de même notre découverte en baguenaudant dans les venelles sablonneuses du village.
Pas l’ombre d’un commerce, aucun artifice, que du vrai.
La courte allée principale mène directement aux habitations modestes pour une proximité certaine, les modestes maisons ne sont éloignées que d’un mètre par endroit. Malgré les sourires, Isabelle vit cette contiguïté comme une violation d’intimité, du voyeurisme. C’est la première fois que nous osons pénétrer un village de cette manière. Les images de ce quotidien rudimentaire sont fortes, inhabituelles. La nuit s’approche et puisque nous pouvons importuner, nous rentrons sur Besar…..juste avant l’orage.
Samedi 23 Juillet
Il a plu toute la nuit, mais le ciel du matin reste toutefois rassurant pour notre journée snorkeling.Le petit bonheur la chance, c’est terminé. Hier soir nous avons pris le temps de contacter un pêcheur local pour nous mener sur les spots les plus réputés de l’archipel.
Les popotins bien installés, le pêcheur trace directement sur le nord de Besar, au large de Turtle beach. Nous explorons quelques jolis jardins de coraux et excepté les méduses, la faune n’abonde pas. Garden coral, shark point, twin rocks, stingray alley, les sites se suivent et se ressemblent…qualité des récifs nuancée ci où là. Le pêcheur lit notre déception sur nos visages.
Et comme pour les autres points, la surenchère est de mise.
- The next one is very good. You will can see turtles.
Nous arrivons doucement dans une baie superbe, en arc de cercle : Perhentian Island resort, la plage ; dernier spot de la journée, le clou du spectacle peut être.
Nous ne sommes pas seuls.
Une vingtaine de bateaux à moteur, plus ou moins gros, sillonnent frénétiquement dans l’anse turquoise. Les passagers crient, sautent par dizaine du pont, c’est l’hystérie.
Notre boat man imite les embarcations folles. Tous traquent les tortues. Quand une malheureuse pointe le bout de sa carapace, elle fait l’objet d’une pitoyable poursuite.
La poésie s’envole, Perhentian n’est plus.
Nous ne pouvons, voulons pas rester un jour de plus ici. Nous quitterons l’archipel demain, pour rejoindre plus au sud Kuala Terrenganu.
Dimanche 24 Juillet
Nous sommes les champions du lever de camp, nous sommes fin prêts à sept heures; notre bateau n’arrive qu’à huit heures.
La mer est d’huile ce matin, le vent a faiblit. Ce n’est pas du luxe. La charpente des embarcations n’est pas prévue pour affronter la houle, et de surcroît le quota autorisé de passagers est toujours explosé. Nous aurions pris au mieux des paquets de flotte…
Les pieds dans le bateau nous ne savons pas encore comment rallier Kuala Terrenganu. Bus, taxi ? On avisera.
Sur le quai de Kuala Besut, plusieurs malais sont là. Des chauffeurs de taxi.
- Where are you going ?
- Kuala Terrenganu? How much to go there?
- Fifty Ringgits. Douze euros.
Deux heures de trajet. Cent vingt minutes de plaisir et de frustration. Nous changeons d’état.
La route est longiligne, large, rapide, superbe, dangereuse.
Nous traversons un nombre incalculable de villages de campagne. Alors que les espaces sont généreux en second plan, les maisonnettes traditionnelles sont curieusement toutes en bord de nationale. Conduire ici demande une attention sourcilleuse. Les vaches franchissent nonchalamment la route, les enfants jouent dangereusement, les chèvres allaitent sur le bitume, les femmes cultivent ou tressent l’osier….un seul écart serait dramatique, fatal.
Kampung Penarik, village à l’embouchure du Sungaï Setiu. Marrant de voir ce panneau. Le nez dans les bouquins, je n’imaginais pas l’endroit comme ça .
Loin de notre destination d’aujourd’hui, le fleuve Setiu mérite aussi davantage qu’un détour. Il représente à lui seul l’un des principaux lieux de ponte des tortues vertes et des chélonées olivâtres, la plus petite espèce de tortue marine du monde. Situé entre marais et littoral, Setiu abriterait la plus grande colonie de tortues peintes (tuntung laut en malais) du globe. « Peintes » c’est bien entendu le terme scientifique, les malais ne s’amusent pas à badigeonner de gouache leurs tortues….
Faudra qu’on revienne par ici….
Passé les nombreuses plantations de cocotiers et de casuarinas, les faubourgs de Kuala Terrenganu se dessinent. Carrefour inévitable de la côte est, Kuala Terrenganu est l’épicentre de l’artisanat de la société traditionnelle malaise. C’est peut être ici que je trouverais le fameux Keris, couteau des sultans.
Nous choisissons un hôtel en plein centre, car il nous faut dès cet après midi organiser nos journées de demain.
Le soleil plein phare dans les yeux, nos têtes en fusion, nous marchons allégés de nos bagages dans des ruelles de saluts et de sourires. Le net vantait les prestations de l’agence « Ping Anchorage ». Les plans des guides sont bien construits, mais dans la pratique je suis perdu. Est-ce que la chaleur me ramollit les cellules grises ? Pas moyen de se repérer. Les rues décrites sont des chemins ; quand elles existent ; les bâtiments des baraques…faut qu’on s’adapte. Constat misérabiliste des plans imprimés de nos guides francophones.
J’entre dans une boutique, dont l’agence devrait se trouver. C’est la bonne rue, le faux numéro. Nous devons marcher encore quelques minutes sur le même trottoir, avant de tomber sur cette damnée agence.
Néons au plafond, murs blancs sur lesquels de splendides photos sont encadrées. L’agence prend les allures d’une galerie pour vendre ses excursions. Les prestations sont chics mais les prix sont salés !!
Pulau Kapas. L’île de Kapas est accessible librement du continent mais le souci est de pouvoir y loger. Nous avons l’intention de profiter deux jours de cette île, décrite comme sauvage. Pas moyen de négocier avec la jeune femme. Ayant le monopole sur les hébergements de Kapas nous paierons le prix fort pour un package incluant la bouffe. Nous la réglons en coupure de 50 RM, ce qui représente une coquette somme d’argent pour une employée malaise. S’y reprenant à maintes fois dans son comptage et de manière malhabile, la jeune femme attire mon attention. Garcimore ne ferait pas mieux, discrètement un de mes billets s’égare derrière un des classeurs posés sur son bureau. Je laisse l’apprentie magicienne aller au bout de sa démarche.
Elle me réclame bien entendu un billet de plus. D’un œil riant jaune, j’invite la pauvrette à se retourner pour que son compte soit bon.
Notre porte monnaie s’est sacrément allégé ! Certain de ne rien trouver sur les îles, nous devons impérativement changer des devises ici. Dans le centre, plusieurs banques se partagent le bitume.Nous rentrons dans la « RB Bank », ils nous renvoie instantanément sur celle d’en face : l’ « Islamic Bank ». Celle-ci nous aiguille sur la Maybank près de Chinatown. Nous cherchons une banque, nous ne la trouvons pas.
- Oh !! Regarde ! C’est là…
Chez nous cela ressemble davantage à un kiosque à journaux, ou à un point de vente de tickets de bus. Plein de malais, peu d’intimité, guichet vitré. Le montant de la transaction sera connu de tout le monde. Peu rassurant. En attendant notre tour, je feuillette les pages du « routard ».
- Vous êtes français ? Nous interroge un jeune malais.
Dinie est ingénieur dans les télécommunications malaises, et étudie en France à Colmar depuis une année. Il est démonstratif et ne perd pas de temps à communiquer son enthousiasme quant à notre présence dans sa ville. Sa présence nous rassure aussi, elle pourrait dissuader certaines mauvaises intentions. Nous nous quittons après quelques échanges avisés, et par la promesse de se voir sur Marseille.
Nous décidons d’aller flâner dans le marché de Kuala Terrenganu, et pour se faire il nous faut remonter la rue principale de Chinatown, Jalan Bandar. Plusieurs petits commerces s’y alignent, les trottoirs sont désertés. Certaines maisons portent encore les stigmates d’une présence colonialiste passée.
La chaleur est abominable.
En prenant les ruelles étroites, à la quête de rencontres, nous quittons aussi le vent sans caractère de la grande rue. Les litres d’eau que nous avalons ressurgissent aussitôt en écume de sueur.Mon numérique souffre lui aussi, je ne peux même plus photographier tellement le degré d’hygrométrie est élevé ! Et vu l’écarlate de nos têtes ce n’est pas plus mal !
Juste avant d’atteindre l’esplanade accueillant le champ de foire, nous croisons encore plus rouge que nous. Des allemands.
Nous ne portons ni baguette, ni béret, pourtant ils s’adressent à nous d’emblée en français. Stupéfaits. La femme, dans un accent très prononcé, nous demande si nous savons où se situe la Maybank. Eux aussi se sont paumés. Le Lonely planet, version Goethe, semble aussi efficace que son homologue francophone pour « surprendre » le voyageur européen.
Le marché central est au mitan d’une bâtisse bétonnée sans charme, sur deux étages comme à Bharu. C’est un lieu pittoresque, animé où se mêlent sourires, éventaires de poissons, d’œufs de tortues et étals de fruits. A l’étage, protégés des remugles, de belles collections de batik et de songket s’exposent. Dans une des petites boutiques, j’aperçois un Keris luk. Symbole de la culture indo malaise, cette dague a la particularité de présenter de magnifiques Pamor ; motifs dus à la combinaison des différents alliages ; sur une lame ondulée. Nous en achetons deux...
…..L’extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires….
Petit renfoncement sur la carte ; ressemblant à un aber en Bretagne ; L’estuaire promettait par son éloignement et sa situation, émotions.
Mais sur le papier tous les rêves sont permis, les craintes sur le terrain restent présentes….crainte de tomber sur un endroit surfait par la manne touristique, crainte de l’inconnu…
Nous arrivons quand même sur le village de pêcheurs : X. Notre descente du véhicule est très rapidement remarquée, l’accueil est très chaleureux et il ne nous faut pas 5 minutes pour se retrouver au milieu d’une dizaine de personnes. Ici on ne parle pas anglais, aussi je suis content d’être venu en taxi. Le chauffeur devient alors interprète. Les négociations débutent et se terminent assez rapidement car le prix de la « croisière » est réciproquement équitable. Nous attendons quelques minutes sur les rondins de bois servant entre autre de ponton. Minutes souriantes, passionnantes.
La nature est généreuse aujourd’hui, la marée basse nous laisse l’occasion de découvrir les parades amoureuses des crabes violonistes, dérangées par le ballet incessant des poissons amphibiens. Les Malais sont amusés de voir un petit chauve photographier ces petites bêtes.
Un bruit de moteur met fin à notre observation : c’est le bateau, euh la pirogue…oui mais à moteur.
« Pas bouger les enfants, pas bouger… » . Le fond plat, et l’absence de balanciers rendent la navigation ballante, tanguante. Le moindre de nos gestes fait gesticuler l’embarcation. Les paysages sont authentiques, sauvages. Chaque recoin provoque en moi une sorte de démangeaison indexale, j’ai envie de tout photographier ! Au détour d’un massif de palétuviers, un ponton se dessine. Au fur et à mesure que nous progressons, un village sur pilotis nous fait maintenant face…... Faut qu’on y aille…
La pirogue se positionne parallèlement au ponton de rondins et de planches pour nous faciliter la grimpette sur le ponton. Nous sommes à 50 mètres du cœur du village, une demie douzaine d’enfants nous rejoignent. Les minutes qui suivent sont des minutes folles, irréelles mélangées de sentiments et d’émotions partagées.
Faut qu’on y aille, faut qu’on y aille… maintenant j’y suis, ou plutôt ON y est ….et le premier constat ; aujourd’hui ; est que je ne réfléchis pas, ou si je le fais c’est en égoïste mais inconsciemment. Triste réflexion. Individualiste pour l’ethnie mais aussi pour les êtres que j’aime.
Par ma décision de « provoquer » cette rencontre avec le peuple Bajau, n’ais je pas finalement bouleversé leur quotidien ? Risqué que ce village ne se disneylandise suite à la visite d’occidentaux, comme moi, boulimiques d’authenticité ?
Et pour ma famille, est-ce que ma soif de rencontres peut justifier le risque de l’inconnu ?
Aujourd’hui, oui.
Les enfants, comme souvent, mettent court aux interrogations d’adultes. Invités du regard par les enfants du village, Loïck fait les premiers pas… je suis toujours surpris par la sagesse de ce petit bonhomme, mon fils.
Sortit tout droit d’un reportage d’Arte ou de National Geographic, nous buvons des yeux tout ce qui s’offre à nous : la vie ! Pas à pas, muets nous découvrons les rituels des villageois.
Les garçons jouent et rient. Les hommes sont assis, réunis, fument et discutent. Les femmes chiquent en préparant le dîner. Les petites filles observent et apprennent de leurs aînées.
L’extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires… ici, la phrase de Paulo Cuelho prend tout son sens.
La simplicité, l’échange et le partage….simples mots dont les valeurs sont souvent oubliées par chez nous. Le voyage vous forme et vous transforme.
La progression vers le centre du village provoque en moi un vrai tournis d’émotions, un dédale affectif. Nous sommes observés, touchés, interpellés, invités….
Un vieil homme parle, une enfant me fais comprendre qu’il souhaite que j’entre chez lui…. je me déchausse et le suis, un peu bêta. Bien que l’ensemble des habitations dégage un côté brut de forme, l’intérieur de celle-ci est soigneusement décoré. Des batiks et autres tissus très colorés ornent la pièce. Sur ma gauche, l’un à côté de l’autre, deux sièges sont disposés. Quelques femmes sont assises à même les planches au centre de la pièce, quand l’une d’elles m’offre un thé que j’accepte. Barrière de la langue « aidant » ; personne ne parle mais tout le monde se regarde, me regarde. La situation est étrangement irréelle au milieu de tous ces généreux sourires. Je ne comprendrais le soir venu, assis devant mon carnet de route, que j’avais été invité dans la maison du chef de village. Le thé ingurgité, je m’aperçois que je suis le seul à être entré ; ma femme et mes enfants ont été happés et invités à jouer par d’autres personnes. Tout le village doit être ici autour de mes chers, ce qui rend la vue aussi insolite que remarquable. Ayant raté le début de partie ma femme m’expliquera que la règle consistait à parier sur une série de numéros dont une sorte de dés sculptés désignait le gagnant : la roulette de Bornéo !!
Je repars forcément à contre cœur, mais le vent se lève sur le lac et la pirogue n’appréciera pas. Mais le plus important est de s’en aller d’ici le cœur rempli, la tête grandie d’une leçon de vie. Leçon sur des gens qui n’ont rien mais qui donnent tout.
Je quitte ce peuple Bajau dont je ne connais pas grand-chose finalement ; sinon leur grandeur et leur simplicité…c’est comme ça, et ça vous saute à la gueule.
Merci à eux.
http://yannsenant.hostarea.org/
L’archipel de l’oubli.
Entre le cri et le silence.
Oublié des cartes, oublié des hommes.
Oubliée aussi la raison nourricière ou ce qui a pu susciter l’envie chez moi d’aller traîner nos pieds dans l’archipel de Tun Sakaran.
Est-ce le souvenir télévisuel lointain mais marquant d’un reportage ou tout simplement l’absence notoire de retours sur ce coin du globe…A quoi bon chercher? L'inutile disparaît, reste l’important : partir.
Ce carnet n'a la prétention de rien et je vais tenter de rester le plus descriptif possible, tant les émotions ont été nombreuses.
Tout voyage reste forcément subjectif. Le notre s'est construit simplement, au gré de nos envies et de nos peurs. Mais ne pas sortir de ses peurs c'est se priver de libertés et du sentiment de vouloir ce qu'il y' a de plus beau pour ses enfants.
Sans prétention, sans l’ombre d’une édition, sans aucune information. Nous sommes allés dans le sud du Bornéo malais et dans le Kalimantan.(Indonésie)
Jeudi et Vendredi 4 Août 2006.
Madame Chang, reste surprise quant à mon souhait de nous rendre sur ces îles. C’est une spécialité ne figurant pas au menu de sa carte.
Sceptique mais convaincue par mes saines intentions elle nous arrange un bateau de pêcheur.
Plus confortable que celui que nous avions négocié et obtenu pour Pulau Mantanani le bateau épouse la modeste jetée de Semporna à 8 heures.
Le vent de l’aventure se situe à quelques milles marins des premières rotations d’hélices, mais la fée du voyage ne tarde pas à nous fouetter le visage. Chanceux, elle est encore présente aujourd’hui.
Nous approchons de Pulau Boheydulong, île géologiquement tourmentée, après une cinquantaine de minutes à survoler les eaux émeraude et cristallines.
En arc de cercle, dentelée, verte, aérienne sur ses extérieurs, l’île est divine et sauvage.
Les îles, oui, elles sont deux. Séparées par un mince chenal, un arbre perdu observe notre lente progression.
Têtes en l’air, nous consommons des yeux les falaises de la plus grande. Lorsque des teintes, jusque là non observées, viennent nous titiller le bas des pupilles.
Epousant le galbe de l’île, un village se cache. Kampung Ketam.
Complètement hallucinant.
Les huttes, couvertes de palmes jaunies, sont individuellement clairsemées sur le lagon.
Sublime. Il ne manque que la colle ou la salive pour le timbre.
La quiétude des lieux est brisée par le doux ronronnement de notre embarcation. Les curieux sortent des abris de fortune pour nous offrir ce qu’ils ont de plus beau, la lumière de leur regard.
Je suis scié. Tout s’arrête.
On s’observe, on se sourit. Le contact est chaleureux mais il en restera là.
Je me retourne pour vivre cet instant dans le regard de mes enfants, bouches bées.
Toute cette beauté n’aurait pas la même saveur si ce village ne partageait pas les lieux, et cet instant n’aurait pas le même impact émotionnel si j’étais seul.
Joyeux dans mon cœur je suis.
C’est les têtes retournées que quittons Pulau Ketam comme si l’on souhaitait absorber jusqu’à la dernière seconde ces images incroyables.
Je ferme les yeux. Je la revoie.
Euphoriques nous nous envolons vers d'autres cieux, d'autres îles. L'archipel est constitué d'un nombre important d'îles dont je serais incapable de fournir une estimation quantitative.
Pulau Maïga, Sibuan, Sangakap et Mantabuan ont toutes un point commun, au delà du cadre extraordinaire.
Leur pudeur et la douleur.
Oui.
Leur pudeur face à leur difficulté quotidienne : manger.
Vivre sur ces îles somptueuses n'a rien de paradisiaque. Les questions d'usage ne me viennent pas à l'esprit tant la misère et l'oubli sont leur vie. Je me surprends une larme au coin de l'oeil.
Ils sont philippins, clandestins et n'existent que pour eux mêmes.
La précarité des villages pare toutes ces îles de rutilants adjectifs.
L'archipel de Tun Sakaran est un endroit tristement beau.
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