Kiev. Là où se déroule la conférence de clôture d’un programme TACIS. Ambiance toujours un peu hors du temps et du monde qui signe la couleur de ce genre de conférence internationale. Ambiance toujours un peu joyeuse également de ce brassage de culture et de langues, comme la promesse qui serait enfin tenue d’une possible citoyenneté du monde. Ambiance toujours un peu décalée des réalités du pays qui nous accueille, alors que nous étions à la veille de l’élection présidentielle ukrainienne dont la presse française ne se faisait alors pratiquement pas l’écho, intéressée sans doute exagérément qu’elle était par l’autre, l’américaine, ou qu’elle n’avait sans doute pas encore remarquée ce qui deviendrait cette fameuse couleur orange qui envahissait pourtant déjà le centre ville. Un peu distrait, j’écoute la mélodie de cet anglais international qui y est pratiqué. Ce sabir qui permet, même à un français ayant subi comme tous ses compatriotes le système d’apprentissage de la langue anglaise que l’on sait, de comprendre l’ensemble du développement des différentes interventions qui « feront » la conférence, au travers de cette succession de sons, ordonnés de façon à constituer une forme, une structure perceptible et en définitive agréable à l’oreille. J’écoute la litanie des mots prononcés, des mots comme: partnship, transfert of knowledge, sustainability, empowerment by the local partners, ownership et l’incontournable fundraising. Mots dont la retranscription écrite ne restitue pas la capacité sonore à amplifier cette perception d’un niveau de généralités suggérant comme une impression d’universalité qui s’impose à l’auditeur, après quelques dizaines de minutes d’écoute studieuse.
Retour vers Paris. Voler à onze mille mètres au dessus de la mer Baltique. Je sais, pour avoir regardé CNN à l’hôtel, la veille au soir, que l’armada américaine n’a pas encore déclenchée son offensive et que le gouvernement Irakien a déclaré vouloir détruire ceux de ses missiles dont la possession est problématique. J’ai également suivi l’interview de notre si romantique ministre des Affaires Etrangères, Dominique de Villepin, déclarant combien l’Amérique était pour la France, un pays ami.
La presse française se fait l’écho du cinquantième anniversaire de la mort du « petit père des peuples » et Libération, trace le portrait d’Irina Kotomkina, quatre vingt ans, russe blanche exilée en France, revenue en URSS en 1954 et qui avoue avoir pleuré à la mort de Joseph Staline et revêtu une robe noire de deuil, ce jour là…
Transfert à Saint Pétersbourg. Détour par le lac Ladoga, immense étendue gelée qui m’invite à aller pister l’élan, cette envie de « Grand Nord », plusieurs fois remises : traîneau, chiens et solitude.
Saint Pétersbourg. Hôtel Sovetskia. Dîner dans la forteresse Pierre et Paul. A côté de nous, une famille fête l’anniversaire d’un petit garçon de trois ans qui n’est pas là. Tristesse de cette fête d’anniversaire donnée en l’honneur de celui qui ne peut-être présent pour cause de maladie. Encore cette impression de vivre une situation qui à elle seule condense tout un mystère, et ce soir précisément, ce que pourrait cet indéfinissable que l’on nomme, faute de mots disponibles, l’âme russe…
Le lendemain, ballade matinale dans Saint Pétersbourg, accompagné d’un froid presque cinglant. Cérémonie religieuse dans l’Eglise de la Trinité où je suis entré, presque par hasard. Une succession de champs religieux comme la grâce d’un instant. Soudain seul, je perçois, je crois, la sensualité et le mystère qui s’éveille à l’écoute de la liturgie orthodoxe et qui, comme le révèle Julia Kristeva (L’Infini n°63, automne 1998) imprime en nous le sentiment que nous ne sommes pas de ce monde.
Déambulation dans le « centre historique », plongée dans le métro… Mise en bouche exquise, invitation à revenir. Un peu pour rire, je passe au Consulat, prétextant du fait que le Consul nous avait déclaré sa porte toujours ouverte… Je sonne et c’est le Consul en personne qui vient m’ouvrir. Sourire en imaginant le récit un peu exagéré par la transformation romanesque d’une telle anecdote, et qui me servirait à alimenter les conversations sans importance d’un prochain dîner en ville : « je passais à Saint Pétersbourg, je me proposais d’aller saluer mon ami le Consul Visconti, etc. »
Saisir la grâce de la serveuse, mi ballerine, mi elfe, du café Puska Inn.
Départ à onze heures pour ce que notre programme annonçait comme une « journée de pêche, accompagnée de la promesse d’un « bagna » (le sauna russe), suivi d’un bain dans l’eau gelée d’un lac », et cela, alors qu’un modeste retour de l’hiver ramenait le thermomètre aux alentours de moins douze degrés et que nos hôtes vérifiaient précautionneusement que nous nous étions équipés en conséquence. Gants, bottes et couvre-chef semblant constituer le minimum vital, mot qu’il fallait semble-t-il interpréter au pied de la lettre.
Long périple sur des routes verglacées, en écoutant les récits de pêche d’un des membres de notre délégation qui s’apparentaient à des exploits reléguant la quête de Moby Dick à une joyeuse partie de campagne.
Oxana, qui sera l’interprète officielle du projet de coopération, nous interrogeait à propos des difficultés de traduction qu’elle rencontrait à propos d’une biographie de Jean Marais écrite par une amie. Cette amie, intime de Cocteau et de Jean Marais, elle l’avait rencontrée par hasard quelques années plus tôt, une veille de Pâques à Saint Pétersbourg, sans que ne soit tout à fait levé durant les premiers instants de cette « rencontre », la possible ombre portée du KGB sur l’organisation de ce « hasard ». Notre minibus qui bataillait toujours avec le verglas sans être tout à fait assuré de gagner la bataille, semblait transporter à travers la taïga, un de ces cafés presque caricaturalement français de Saint Germain des Prés, alors qu’un autre membre de notre délégation surenchérissait de quelques anecdotes puisées dans le souvenir d’une rencontre récente avec Amélie Nothomb, et que même Rimbaud, celui qui prétendait, finalement très lacanien que « je est un autre », était à son tour invité à partager les conversations qui égayaient ce périple hivernal.
Arrivés au refuge de chasse et de pêche. Transport sur le lac gelé, munis de canne à pêche très courte. Trous dans la glace, patience et longueur de temps nécessaires à rêver à des poissons trop gros pour pouvoir les extraire du trou où s’abîment nos lignes, alors que « l’ami » d’Amélie Nothomb cédait à un fantasme, peut-être « jamesbondien », en enfourchant une motoneige dont la fureur ébréchait la quiétude silencieuse de l’antichambre à l’immensité polaire où nous survivions en tentant de retrouver les gestes de quelques pêcheurs inuits.
Renonçant enfin, nous allions nous restaurer de poissons fumés et de vodka, alors que certains d’entre nous cédaient à la tradition du « bagna », cette passion si russe...
Nouvelle journée officielle. Temps gris et ce matin, particulièrement menaçant de l’ombre portée de la tristesse.
Invités à présider un séminaire sur la jeunesse délinquante, point final du programme de coopération qui s’achève. En y arrivant, nous apprenons la mort du mari d’Eléna, cheville ouvrière de ce projet, survenu au cours de la nuit dans un accident de voiture. La vie continue, doit continuer et le séminaire se déroule sans elle. La vie doit-elle continuer pour nous faire oublier que la mort est son issue ? Trouble, un instant.
Nous répondons aux questions posées concernant la prise en charge des jeunes délinquants en France. Curiosité et passion de nos interlocuteurs, ces si belles qualités.
Rencontre avec le nouveau Consul Général de France à Saint Pétersbourg, conférence de presse, signature officielle du prochain programme de coopération… Déjeuner au monastère, face à la reproduction de la fameuse icône miraculeuse, servi par un moine que son téléphone portable interpellera trois fois au cours de son office, signant définitivement l’intrusion de la modernité dans ce lieu voué à un calme prétendument intemporel.
Puis visite de la toute nouvelle usine Ikéa au pas de charge, cette fois à un rythme véritablement ministériel.
Je ne sais pas si Georges Bush a déclenché son offensive, libéré son armada sur l’Irak. Nous sommes décidément loin du brouhaha du monde, ici. Aucun journal étranger ne semble trouvable ici et la plupart de nos hôtes ne s’intéresse pas au monde extérieur, semble-t-il.
Petit déjeuner copieux réglé cent soixante sept roubles pour trois personnes, soit environ deux euros par personne. Ce qui désigne le niveau de vie ici et ce que me confirmera le petit tour matinal effectué dans les magasins de la ville et le prix des disques achetés (soixante dix roubles, chaque disque), à Sacha, marathonien, militant espérantiste et disquaire, rencontré un peu plus tard ici.
Seconde journée de visite quasi-ministérielle. Visiter le Bureau d’Aide Psychologique, résultat d’un programme de coopération précédent, répondre à l’amicale invitation du Cercle Français de la Bibliothèque pour y faire conversation autour d’un thé et de quelques friandises...
Partant de la Mairie afin de rejoindre la bibliothèque, je croise F., revenant d’une visite à l’orphelinat où elle vient d’apprendre que l’enfant possiblement adoptable serait né d’une mère séropositive. Ultime rebondissement de cette quête, son désir d’enfant comme l’ultime but de sa vie ?
Au Cercle Français, je fais la connaissance de Svetlana, née en Oural, puis venue vivre à Tikvine pour suivre son mari, après un détour par L’Ouzbéquistan, se débattant avec ses cent dollars de revenu mensuel, alors que le coût de la vie ne cesse d’augmenter. Saisissant résumé d’une destinée de ces déçus du régime stalinien et humiliés de leur propre misère économique, aussi bien que de l’effondrement de ce qu’ils croyaient être la grandeur de leur pays. Dans le joyeux brouhaha des conversations qui m’entourent, je pense un peu tristement à cette confidence d’un professeur russe évoquée par Julia Kristeva (Micropolitique. « PREMIERE EDITION », mercredi 8h25,l’aube, 2001) : « Qu’est-ce que l’homme, les poches vides et sans passé ?». Je songe à ces moments de l’histoire où la destinée des Hommes se confond comme intimement avec celle des nations.
Dîner avec Tatiana, récemment nommée procureure adjointe et responsable des affaires criminelles pour le District de Tikvine, qui m’informe des activités mafieuses concernant la filière du bois et qui se sont terminées, sans aucun doute momentanément, par la découverte, la semaine précédente, d’un cadavre dans un bois, amputé de sa tête qui fut retrouvée quelques centaines de mètres plus loin.
Premier jour. Temps gris, presque neigeux. Notre journée est organisée par nos hôtes comme le serait une visite ministérielle, interminable litanie de rencontres attendues : entretien avec le Maire, puis avec les futurs stagiaires du programme de coopération qui est la raison de notre venue ici. Rendez-vous avec les représentants du bureau d’Aide Sociale, puis visite de la radio locale. Passage à l’orphelinat, d’où comme dans toutes les maisons d’enfants du monde, nous repartirons sous le regard d’un enfant à la fenêtre rêvant peut-être que nous l’aurions conduit vers ce qui aurait pu lui tenir lieu de famille, au moins provisoirement.
Chaque fois, nous sommes attendus, reçus, accueillis véritablement. Instants qui se transforment parfois en examen de passage, quand de la sueur coule sur les tempes de Leonid, le futur responsable de la radio qui nous fait l’état des lieux détaillé des démarches réalisées par lui, en vue de sa création.
Au Palais de la Culture qui clôt notre journée, le jeune responsable qui nous reçoit en nous proposant les inévitables gâteaux et sucreries qui accompagnent le tout aussi inévitable thé, observe trois des membres de notre délégation (qui en compte cinq) s’absorber dans leur téléphone portable qui les relie au monde instantanément. Se demande-t-il, comme moi, où ils demeurent maintenant, s’ils sont aussi ailleurs ?
Notre chauffeur nous transporte de nouveau dans les rues de la ville et j’observe, admiratif, sa dextérité à conduire notre véhicule sur la neige, à éviter en souplesse, trous et ornières.
Première arrivée à Saint Pétersbourg. Le froid. L’urbanisme de ses longues et larges avenues. Les immeubles aux façades monumentales rattrapées par la marchandisation que désigne des vitrines et des néons insolents, comme le résumé caricatural d’un passage qui n’aurait pas connu de transition entre le culte de Lénine et celui du faux roi dollar. Nous embarquons notre délégation et nos quelques cent cinquante kilogrammes de bagages dans un véhicule autochtone, lui aussi improbable. La route est longue, camarade. Nous embarquons au passage deux russes qui accompagnent un carton de formulaires administratifs visés par un quelconque fonctionnaire.
Arrivée à notre hôtel de Tikvine, notre destination. Rencontre avec F., jeune marseillaise trop heureuse de trouver des compatriotes pour livrer le compte rendu de sa journée consacrée à la recherche d’un enfant à adopter. Venue là après un long périple qu’elle nous détaillera lors du dîner pris en commun, je suis frappée par sa solitude quand elle confie : « nous sommes venus pour adopter un enfant » et qu’elle demeure seule dans cette ville de province d’un pays dont elle ne parle pas la langue, tendue dans le seul but de trouver (littéralement) son enfant.
Le dernier flash d’informations saisi au vol sur France Inter vers cinq heures trente du matin, parle de la mort de Bernard Loiseau, brillant cuisinier et véritable chef d’entreprise qui a décidé de se suicider. Comme première explication à son geste, le journaliste évoque la baisse de la notation de ses restaurants par le guide Gault et Millau. Me revient en mémoire, une émission radiophonique récente où Bernard Loiseau faisant part de ses prochains projets (de nouveaux restaurants à ouvrir, la nécessaire transmission des savoirs aux jeunes…), laissait sourdre une énergie fluide, efficace, passionnée. On ne sait presque rien des individus. Chacun de nous dissimule l’essentiel, cette fêlure ou cette brèche au fondement de nous-même. Je pars, accompagné de cette pensée : le voyage, comme trajet philosophique.
Petit matin sur un parking un peu triste comme le sont inévitablement ces lieux de l’immobile. J’y retrouve ceux qui vont m’accompagner, chargeant déjà leurs bagages dans un mini-bus et en observant ce groupe qui se forme, me vient l’idée que cette délégation paraît bien improbable.
Dans l’avion, je pense au charme slave de ma voisine, cette ombre diaphane portée par certaines femmes de "là-bas", la transparence de leurs peaux qui laissent entrevoir les entrelacs bleutés de leurs veinules.
Le genre de café qui séduit une certaine jeunesse pétersbourgeoise en journée. Un lieu tout à fait agréable pour réaliser une pause, tout en dégustant des pâtisseries, accompagnées d’un thé comme il se doit.
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