Blog de Jean_Luc_Charlot

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Russie

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Pushkinskie Gori

Publié le : 31 Janvier 2006

Visite sur la tombe de Pouchkine, fleurie de nombreux et modestes bouquets de fleurs, comme autant d’hommages anonymes au grand poète. Honte de ne pouvoir murmurer simplement quelques vers pour cause de lecture trop récente d’Eugène Onéguine ou de La dame de Pic. Héritage de mon « autodidactie », ce long chemin sinueux qui ne passât par la case des « classiques », lus et étudiés à l’adolescence, susceptible de fonder les bases d’une « vraie » culture. Celle qui m’aurait permis de dialoguer «intelligemment» avec le Consul général de France, quand il m’invitât avec quelques autres concitoyens, lors d’un précédent séjour. ce haut fonctionnaire usant de cette rhétorique ouatée et érudite, qui forgeât cette tradition d'un Quai d’Orsay par ailleurs accablé, m’apprendra la lecture d’un article du Nouvelle Observateur (lu à mon retour), par la récente nomination de Philippe Douste Blazy à sa tête…
Mais, pour que la culpabilité n’assombrisse pas définitivement mon séjour, je repense au personnage principal du roman de Dovlatov, intitulé justement « Le domaine Pouchkine » (Editions du Rocher, 2004), qui lors de sa première visite effectuée comme guide dans la maison de naissance du poète, se prend à déclamer des vers du poète Essenine, à la place de ceux que Pouchkine adressait à sa nourrice, Arina Rodionovna. Si je ne suis pas pardonné, me voilà excusé !
Pushkinskie Gori (encore). Un couple de biologistes y élève des autruches et propose aux touristes la visite commentée de ce qui constitue une sorte de réserve ornithologique. Je rencontre là cette Russie dont parle Georges Nivat (Revue des Deux Mondes, mars 2005), qui « résiste à l’occidentalisation, non par esprit de contradiction, mais parce qu’elle est incapable d’adopter des critères occidentaux… ». Et parce qu’elle pressent et ressent combien l’importation brutale de ces valeurs et pratiques constituent un contresens, non pas tant pour ce que sont ces valeurs, mais à cause de cette brutalité même, qui en interdit toute assimilation intelligente...
Pushkinskie Gori (toujours). Place de l’hôtel de ville, les portraits photographiés en noir et blanc des habitants de cette ville de province, distingués cette année à la «Gloire du Travail», comme le proclame la partie gauche de ce monument, alors que la partie droite restitue un bas relief métallique où domine la faucille et le marteau. De l’autre côté de ce qui finalement constitue la cour de l’hôtel de ville, un buste pseudo-granitique de Lénine semble les observer. Cette scénographie urbaine, à connotation socialiste, sise au cœur d’une ville dédiée à la mémoire de celui qui occupe la place incontesté du plus grand poète de ce pays (et que l’on pourrait juger à contretemps), résume une des nombreuses contradictions qui tient ce pays debout.


La Russie : un continent

Publié le : 31 Janvier 2006

Rançon obligée de sa taille qui, pour un pays est celle d’un continent, les distances sont longues en Russie et se déroulent sur de longs rubans monotones d’asphalte, parfois absolument confortables à la mécanique autoroutière (immanquablement, on vous dira alors en souriant qu’une visite « poutinienne » est sans doute prévue dans cette région), mais le plus souvent copieusement « nid-de-poulés », pour cause de gels et de dégels, aussi brutaux que successifs (et de planification toujours indéterminée des travaux nécessaires).
La route est droite et ennuyeuse. Ne reste alors que la succession des variétés d’essence des arbres, quand une forêt de résineux succède une forêt mixte et celle des variétés des produits soumis à la vente par des petits producteurs locaux qui vous expliqueront qu’il faut bien compenser par cette activité lucrative, la faiblesse des retraites, pour vous distraire quelque peu. Me manque peut-être également, la connaissance d’un Wim Wenders russe, qui eut fixé dans mon imaginaire cinématographique, un road movie propre à ce continent-ci, susceptible de me faire rêver ces déplacements en les métamorphosant en voyage…


Komarova

Publié le : 31 Janvier 2006

Journée passée à Komarova. Le train de banlieue qui y conduit au départ de la gare de Finlande à Pétersbourg s’arrête régulièrement dans une succession de gares improbables, ces plateformes un peu en hauteur que l’on observe tout au long de la route qui mène au golfe de Finlande. Elles paraissent surgir de nulle part, suscitant tout d’abord une incompréhension mystérieuse sur la raison qui détermine la descente de ces voyageurs ferroviaires dans un tel endroit. En fait, les voyageurs s’y dispersent, dès la descente du train effectué, vers le tissu dense de datchas, qui la jouxte, d’abord invisibles derrière la densité des arbres. Ils recommenceront, le soir venu, un même mouvement, dans l’exact sens inverse, qui les verront s’aimanter sur le quai. Les sacs et les paniers lourdement chargés qui accompagnent le retour à la « ville », allongeant les bras, courbant les échines, ralentissant la marche déjà lourde d’une journée passée à la campagne, réveillent ce que l’on croyait des images déjà anciennes de la foule urbaine russe.
Dans un petit cimetière de Komarova, la tombe d’Anna Akhmatova jouxte celles d’autres artistes moins connus pour l’européen que je suis, dans une diversités de monuments funéraires censés célébrer l’originalité de ceux qui y reposent et singularisés par des bustes, des statues, des portraits… On m’y signale la cohabitation paraît-il inhabituelle de tombes juives et orthodoxes, alors que je remarque avant tout cette « concentration artistique…


Les beautés russes

Publié le : 31 Janvier 2006

Premier retour. Je voyage en « compagnie » d’une de ces beautés aussi sophistiquées que froides que produit la Russie ces derniers temps, de celles qui arpentent si vigoureusement l’avenue Nevski à Pétersbourg. Ma voisine, un peu moins dénudée cependant que la plupart d’entre elles, qui me dit-on, se livreraient ainsi à une concurrence sans merci, tant le mâle russe (comprenez honnête, travailleur et non alcoolique) serait devenu une denrée rare. Expliquant ainsi les transparences, échancrures de corsage et autres strings apparents, dont l’exposition se multiplie presque à l’infini dans les rues de Pétersbourg et qui interroge tant les touristes de passage.


Penser le politique

Publié le : 31 Janvier 2006

Visite du musée d’histoire politique situé dans l’hôtel de la Kchessinskaïa à Pétersbourg. Ma déambulation me laisse l’impression, due à la scénographie même de ce musée, d’une histoire politique scindée en deux périodes totalement étrangères l’une à l’autre, et dont la perestroïka fournit la frontière intangible. Avant (la perestroïka), les photographies, les documents, les reconstitutions (d’appartements communautaires, de dortoirs de chantiers ou du bureau du camarade Staline), restituent une politique qui s’incarne dans la vie même : la politique consiste à construire (des ponts, des usines, des villes...), à faire la guerre, à commémorer, à relier à proprement parler les hommes et les femmes de ce pays. Après (la perestroïka), les photographies et les documents illustrent une politique qui se fabriquent entre des hommes (les femmes semblent avoir pratiquement disparues), assis et discutant, pour l’essentiel. La politique semble avoir déserté la vie (la vraie vie) pour ne plus sembler s’exercer que dans d’obscures agoras privées et à dominante masculine…
Je lis Viktor Pelevine, ce petit fils spirituel de Boulgakov (celui de « Le maître et Marguerite ») me fournit de quoi penser sur cette question qui ne cesse de me travailler, celle de la place du politique dans ce pays. Dans « La mitrailleuse d’argile » (Seuil, 1997, Points n°1300), il invente ce dialogue (page 402) :
Le chauffeur de taxi :
« (…) et c’est quoi la politique ? C’est comment devons-nous vivre. Si chacun se souciait de la manière d’aménager la Russie, elle n’aurait pas besoin d’aménagements. Voilà la dialectique. Sauf votre respect.
Piotr (le héros du roman) :
- Vous savez, si l’histoire nous apprend quelque chose, c’est que tous ceux qui ont essayé d’aménager la Russie ont fini aménagé par elle. Et, comment dirais-je ? Pas forcément selon les meilleurs plans. »
De ce résumé saisissant de ce que j’ai déjà si souvent entendu ici, m’advient, un instant, l’idée que penser le politique en Russie pourrait être une aporie…
Je relis presque par hasard, le si beau livre de Jean Oury et Marie Depussé, « À quelle heure passe le train… Conversation sur la folie » (Calmann-Lévy, 2003), pour la seule raison qu’il habite une étagère de la bibliothèque de la maison où je vis à Pétersbourg. Au détour d’une page : « une cheminée de château, avec deux grandes bûches par le travers. Ca m’évoque toujours des idées vagues de révolution réussie. Les châteaux seraient au peuple qui, au lieu de tout casser, les habiterait aussi gracieusement que possible ».
Infime résonance, aussi magique que fugace, de ces quelques mots, lus dans ce pays-ci…


L’âme russe ?

Publié le : 31 Janvier 2006

Quoi qu’évitant le ghetto français lors de mes séjours dans ce pays, je ne peux prétendre tout à fait, vivre en Russie, raison pour laquelle « l’âme » russe m’est une notion encore insaisissable, située quelque part entre la tarte à la crème folklorique ou touristique (« lors de ce séjour, vous découvrirez l’âme russe ! », comme le promet de nombreux catalogues de voyages) et les nombreux détours métaphoriques que me livrent mes interlocuteurs russes, afin de me permettre de « la » saisir. Besogneux et tenace, je lis « Les sources et le sens du communisme russe », de Nicolas Berdiaev (Gallimard, 1951, collection Idées), trouvé chez un bouquiniste, peu avant mon départ. J’y lis (page 34) que « l’âme russe, éprise de l’Universel, ne peut se contenter de catégories dispersées, elle tend vers l’Absolu et veut tout lui soumettre par un trait essentiellement religieux (…), elle confond le relatif avec l’éternel, le particulier avec le général ; elle sombre dans l’abus et l’idolâtrie ». Admettons que cela soit un début de commencement de compréhension !


Dans un café

Publié le : 31 Janvier 2006

Dans un café, discussion sur un thème déjà abordé ici plusieurs fois depuis que je visite ce pays : l’attente (le désir ?) du retour à la monarchie comme le seul mode de gouvernement possible de ce pays. A l’argument que j’avance de savoir s’il reste un Romanov de « disponible », on me rétorque formellement que non, mais que cela ne représente pas un obstacle en soi. La monarchie, m’explique-t-on, revêt une dimension mystique. Il n’est donc pas pertinent de se demander si un héritier est disponible. Quand le temps propice à la monarchie sera venu, alors un héritier le sera … Je lis « La Datcha » d’Andreï Bitov (Albin Michel, 2001), qui confie dans la post face de ce récit (page 189) : « je me suis posé sur une chaise et j’ai entrepris de noircir consciencieusement le papier. Mais le résultat était trop différent : un autre écrivain, une autre vie, une autre œuvre… ». Et à  mon tour, me préparant à partir, moi aussi, vers une datcha, je tente de noircir consciencieusement du papier, voulant saisir cet autre pays, cette autre vie, cette autre destinée…


Journal télévisé

Publié le : 31 Janvier 2006

La « une » qui est, dit-on ici, la chaîne du pouvoir, produit chaque dimanche un résumé des actualités de la semaine. De cette semaine-ci (11 au 16 juillet 2005), le téléspectateur russe pourra retenir que les députés de la DOUMA se sont littéralement « foutus sur la gueule », si l’on en croit les images de violents coups de poings échangés et de députés jetés à terre, puis roués de coups. Malgré (ou à cause ?) des explications contradictoires proposées par ce reportage, l’origine de cette violence parlementaire parait assez confuse, quoique la tenue de propos franchement antisémites par quelques députés du parti d’extrême droite « La Patrie » dans cette enceinte, semble bien avoir été la fameuse goûte d’eau qui, à un moment ou un autre, fait déborder invariablement le vase des bonnes manières, fussent-elles parlementaires.
Mais aussi, qu’un nouvel épisode judiciaire est en préparation dans l’affaire IOUKOS, que l’on croyait définitivement close après le démentèlement de l’entreprise et la condamnation de son principal dirigeant. Cette fois, il s’agit de l’ancien responsable du service de sécurité de IOUKOS, accusé par une ancienne employée d’avoir commandité des meurtres et diverses menaces à l’encontre du personnel. Assise sur un banc, calme et détendue, elle révèle au journaliste qui l’interroge, pourquoi elle s’est décidée finalement à témoigner, malgré le danger d’apparaître ainsi, à visage découvert : pour se débarrasser du poids d’un secret trop lourd… Le journaliste précise quant à lui que ce responsable est actuellement en Israël, « où il vit très bien… ». L’antisémitisme du commentaire est à fleur de peau.   
Il apprendra également (le téléspectateur russe), qu’un leader de l’opposition qui s’est déclaré candidat à la future présidentielle de 2008, se retrouve accusé de malversations politico-financières, particulièrement, de l’acquisition supposée frauduleuse d’une datcha de cent cinquante mètres carrés près de Moscou. Une longue explication, finalement incompréhensible, livre les multiples détails de ce détournement d’un bien d’Etat.
Journal télévisé (2). Chaque soir, au cours du journal télévisé de 21 heures diffusé par la première chaîne, Vladimir Poutine est montré au téléspectateur russe, soit s’entretenant avec un interlocuteur (ce soir-là le futur ambassadeur russe en Chine), soit participant à une réunion de travail où s’étudie un problème grave pour l’Etat Russe… Cette manière de faire participer le téléspectateur à l’intimité de travail du Président (l’entretien ou la réunion se déroule en effet devant les caméras), tout en présentant tous les aspects d’une mise en scène très finement contrôlé par le service de communication présidentiel (le Président est toujours filmé de face ou sous son profil droit), m’évoque un autre livre de Pelevine, « Homo Zapiens » (Seuil, 2001), lu également cet été. Dans ce roman, tous les évènements politiques ne sont que des programmes virtuels, imaginés et conçus par une société audiovisuelle ad hoc… Horizon possible de la représentation communicationnelle qui me plonge soudain dans un abîme de perplexité et d’angoisse, quand je songe qu’une telle fiction paraît si proche du sentiment vécu par certains russes.


Carte postale 1.

Publié le : 25 Janvier 2006

La « marchroutka » fait partie intégrante de la vie quotidienne des pétersbourgeois. Ce petit véhicule de type minibus, à l’allure toujours improbable, conduit par des chauffeurs à la sympathie dissimulée sous des airs revêches au premier abord, et qui se révèlent de véritables acrobates pour se frayer un chemin dans la circulation particulièrement dense et souvent « sportive » du centre ville, exécute des circuits réguliers que l’on peut interrompre à tout moment pour en descendre ou y monter, ce qui fait tout son avantage.
Au nom de règles de sécurité qui ne seraient pas respectées par ces véhicules, la municipalité de Saint Pétersbourg envisageait en début d’année de mettre fin à ce mode de transport. Et si les premiers usages que fait le non pétersbourgeois de ces marchrouki peuvent confirmer ce sentiment d’insécurité, en assimilant parfois ces premiers déplacements à certaines expériences de fêtes foraines, celui-ci est démenti par les statistiques officielles des accidents de la circulation, où finalement peu de ces véhicules sont incriminés.
Le projet initial de la municipalité vise à mettre en concurrence des sociétés de transport, afin d’en choisir deux ou trois, en vue de leur déléguer l’ensemble de la prise en charge du transport en commun routier à Saint Pétersbourg, dans le but  officiel de choisir les « meilleurs » prestataires. Ce que traduisent les responsables des diverses sociétés artisanales qui exploitent actuellement les marchrouki, par ceux qui disposent des « meilleures » relations, comprenez ceux qui pourront (et sauront) acheter les autorisations requises.
Initialement prévu pour le mois de mai de l’année 2005, ce projet est actuellement en cours de négociation, du fait principalement du regroupement des sociétés gestionnaires de marchrouki, favorisant ainsi un sursis pour ce mode de transport, et ce pour une période indéterminée. Indétermination du genre de celle qui contribue indiscutablement au « charme » russe…


Jean_Luc_Charlot
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