On appelait CHASQUIS, ces courriers disposés sur les chemins royaux et chargés de porter rapidement les ordres de l’Inca et lui faire parvenir les informations de ses royaumes et provinces. CHASQUIS signifie tout à la fois échanger, donner et prendre. Et ce nom leur convenait parfaitement puisqu’ils échangeaient, recevaient et communiquaient des messages. Des messages constitués de peu de mots. Des mots précis et simples pour que ces messages ne risquent pas, lors de leurs périples sur le chemin de l’Inca, d’être altérés ou bien amputés en partie. Que l’Inca ait disparu, qu’il n’existe donc plus aucune raison valable (raisonnable ?) d’emprunter ce chemin, ne m’a pas empêché d’y partir marcher. Partir marcher dans la montagne des disparitions où l’énigme dresse ses pierres. Partir pour traverser mes morts, mes renaissances et psalmodier un récit constitué de peu de mots, précis et simples. Partir plus loin encore comme en un livre. Je me rappelle pourtant bien du commencement. C’est à Paris que je l’ai rencontrée. Cela aurait fait dix ans le mois prochain. Je cherchais une fille pour monter un numéro de trapèze volant petite distance. Pour cela, je faisais la tournée des gymnases en demandant aux patrons de me présenter des candidates. En un soir, dans le douzième, je l’ai vu qui s’entraînait à la barre fixe. J’ai tout de suite que ce serait elle et je lui ai donné rendez-vous le lendemain. Elle n’avait pas d’expérience de voltige, simplement de trapèze fixe. Mais elle avait déjà travaillé chez Bouglione et même chez Ringling Barnum, le plus grand cirque du monde.
Quand elle est arrivée avec sa toque, sa veste cintrée et ses bottes, elle ressemblait à une polonaise… Ensuite, je l’ai toujours appelée comme ça, « ma petite polonaise ». Elle n’avait pas froid aux yeux…
Jean-Luc
Hésitations sur notre démarche. Notre rencontre avec le prêtre Luis Eduardo Rodrigues, de la basilique de Quito, nous pose bien des questions : que restituer d'une telle rencontre ? En rester là ? « Raconter » une histoire ? Laquelle ?
Sentiment de tricher, un peu. Mot central, pivot. Aurélia répugne à voler immédiatement des photos dans « l'action », des fidèles, de la messe. Quelle légitimité avons-nous pour demander un droit de regard particulier sur ce lieu ? Idéal en action, idéal pragmatique... ? Capter le réel et en témoigner au travers de notre imaginaire. On y passe une matinée, puis deux. Entretiens, dialogues, enregistrements. On obtient une permission fondée sur la confiance dans notre démarche...
Je doute. Je préférerais parfois partir sans raconter. Est-ce souhaitable ? La transmission est-elle nécessaire ? Sentiment passager d'avoir justifié un tel voyage par une démarche « responsable », acceptable par tous, famille et amis. Voyager sans tricher...
Raconter son voyage, c'est aussi un Art de la mise en scène...
SJ
Géographie : 1-Histoire : 0.
La géographie nous avait légué une magnifique aventure humaine et scientifique, celle de la mesure de l'arc géodésique en Equateur. Une expédition aux confins du monde (Laponie et Equateur) pour départager Cassini et Newton : la Terre est-elle courbe sur les pôles ou à l'Equateur ? Une saga hors norme, des rivalités, des ambitions, la mort, la perdition, l'exploration : Jussieu serait devenu fou pendant ce voyage, Jean Séniergue fut assassiné à Cuenca par l'ancien amant de sa maîtresse équatorienne, Hugot mourut dans le clocher de la cathédrale de Quito... La Condamine revint après des années en passant par l'Amazonie. Bouguer et Godin suivirent d'autres voies. La majorité des membres de l'expédition ne revinrent pas et restèrent au pays...
Mais...
L'histoire n'a pas été à la hauteur. Pour les 200 ans de la commémoration de cette aventure, elle nous lègue un monument hideux, même a Calacali. Toute poésie à fui, l'imaginaire s'effondre, tout comme pour notre attirance pour la « Mitad del Mundo »...
Consolation : Calacali est un village charmant. Premières rencontres avec des enfants. Premiers échanges. Prémices de notre marche à venir ? Un grand merci à la Condamine, tout de même...
Sébastien
Basilique de Quito, dans les catacombes situées sous les fondations.
Des noms alignés, des boîtes les unes au-dessus des autres. Des milliers de noms qui se perdent. Immanquable question : mais comment font-ils pour respirer ? Ils sont morts, certes. Est-ce que tous les vivants se posent la même question ou bien, moi, seulement? Fugacité de l'existence.
Prendre des photos me rend fébrile comme si je brisais un interdit, un tabou. Je suis dans la maison des morts. L'ange souffle la trompette du jugement dernier : "Morts, Levez-vous."
Derrière les tombeaux scellés, je m'imagine des visages derrière des noms, des morceaux de vie. Parfois une photo d'identité permet de voir le visage d'un défunt puis le regard se perd au milieu des milliers d'effigies du Christ, de la vierge. Une enfant passe dans les allées souterraines et s'agenouille devant une petite case, fermée sur l'urne funéraire. Elle se signe puis prie en silence. Il y a une telle dévotion ici qui me renvoie toujours plus à notre incroyance.
Il règne un sentiment diffus de menace. Toutes les phrases écrites au-dessus des différentes entrées des catacombes nous rappellent à nous, Vivants, que le jugement dernier est proche, que la vie est éphémère et qu'il ne faut jamais l'oublier.
"El que cree en mi anque hubiere vivira"
"La muerta es la hora de la Verdad"
De Dios
Del Hombre
De las Cosas
Des sons nous parviennent de la Basilique : chansons religieuses, paroles du prêtre disant la messe pour un mariage. La mort à côté de la vie.
Tu redeviendras Poussière...
AF
Señor Presidente !
Place de l'indépendance à Quito. Devant le palais présidentiel. Une femme interpelle, seule avec son microphone, le Président... Il n'est hélas pas venu...
(La feuille de coca, un terroir andin ?)
C'est vrai, un voyage en avion interdit à l'imaginaire de jouer son rôle. Téléscopage obligé avec le réel, à l'arrivée. Et pourtant... En plein vol, première immersion dans le quotidien « El tiempo ». Je suis surpris. Le mot « démocratie » me vient à l'esprit. Ce journal montre l'Amérique latine telle qu'elle est, avec ses travers (nombreux...), sa corruption (1800 dollars pour un visa de résident...), ses revendications (la feuille de coca, produit identitaire ?), ses aspirations et ses rêves (Amérique toujours, mais celle du Nord, et Miami pour fantasme d'une vie réussie)... Je découvre un pays tel qu'il se donne à voir, avec cette vitalité d'une « nation » ancienne mais où l'exercice du débat démocratique « apaisé » reste récent. Nous sommes loin de cette presse censurée des pays malchanceux où un journal est si ennuyeux à lire. Impossible de rester insensible à cela.
Premier jour à Quito... Au petit matin, à 6 heures. Le volcan Pichincha en fond, Gringoland en contrebas, quartier résidentiel des étrangers et des touristes.
Aurélia et Sébastien
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