" Maintenant que tu es la-bas je sais un peu mieux ce que tu cherches. Cet eldorado ne serait-ce pas la liberté ?..."
M. R.
" Rate..., rate encore.... rate mieux... ". Beckett.
Y. V.
" Je suis toujours là, silencieuse, mais là... "
C. J.
" J’ai l’impression que votre voyage est peuplé de héros qui ne s’arrêtent jamais, de fragilités qui ne devraient pas être... Je trouve ça assez dur. Entre nous, ici, tout le monde est estomaqué que vous ayez pu faire du cheval dix heures de suite un même jour. "
R. B.
Il s'est écoulé une lunaison depuis l'éclipse de Lune du 3-4 mars. La pleine Lune qui a eu lieu lundi 2 avril est la pleine Lune pascale : c'est la pleine Lune qui tombe après l'équinoxe de printemps, celle donc qui fixe Pâques.
Dans le ciel de l'Equateur, Vénus est toujours bien visible le soir à l'Ouest, peu de temps après le coucher du Soleil. Saturne, très haute dans le ciel, est aussi bien visible, tout comme Jupiter qui se lève de plus en plus tôt vers le Sud-Est, aux confins du Scorpion. Et puis Mercure fait son apparition le matin, vers l'Est, dans l'aube, une heure avant le lever du Soleil. On peut voir la planète Mars à l'oeil nu, mais elle est plutôt faiblarde !
Quant au Soleil, il est maintenant bien au-dessus de l'équateur, à presque 6° au Nord. Donc à midi solaire, les ombres de nos chers globe-trotter sont bien allongées vers le Sud, alors qu'en France nos ombres sont allongées vers le Nord.
Si l'épopée de Bouger, La Condamine et Godin vers 1735-1740 est bien connue, on sait moins qu'en 1901-1906, une mission française est retournée à Quito mesurer un arc de méridien. Le commandant de l'expédition raconte : "destruction continuelle des mires par les Indiens et même par les Blancs... s'imaginent que ces signaux sont placés là pour marquer l'emplacement d'un trésor...". En fait les conditions en Equateur au début du XX siècle ne sont pas très différentes de celles de 1740 ! Les pauvres géodésiens ont rencontré presque les mêmes problèmes !
Denis Savoie
Le Pérou est probablement le pays andin où l'on mange de le mieux. C'est en partie grâce à l'omniprésence des fruits et légumes de la côte Pacifique (agrumes) et d'Amazonie. Étonnement garanti. Au petit jeu des descriptions des goûts et couleurs de ces produits exotiques, difficile de s'y retrouver. Au hasard de nos pérégrinations, nous avons pu apprécier (les transcriptions orthographiques des mots entendus à l'oral ne sont pas garanties...) :
. Le capayo, espèce de citrouille jaune géante.
. Le célèbre mais morado de couleur rouge qui, lorsqu'il est bouilli, donne une couleur rouge foncé à la fameuse chicha morada, la boisson nationale péruvienne. Cela se boit froid et sucré.
. Le uyuco, tuburcule rose orangé, mélange de pomme de terre et de carotte... (je n'ai pas pu tester !)
. Le yacon, très bon pour le diabète car il permettrait de dégrader le sucre et de fluidifier le sang. Il ressemble à une pomme de terre crue, ou a un mélange de melon et de pomme de terre. Et oui, c'est bizarre. Je ne trouve pas d'autres comparaisons...
. Le kion, nom local du gingembre, pour pimenter ses plats... et ses soirées.
. Les pecanas, qui ressemblent à des noix de pécan en plus gros (écorce oblongue ressemblant à du bois). texture lisse.
. Les plátanos de la selva sont des bananes de grande taille. A ne pas confondre avec celles des îles, beaucoup plus petites, moins savoureuses… et moins chères. Le [/b]plátano de la isla[/b] est de couleur légèrement orangée.
. Le rocoto, piment rond et rouge servant pour les ceviches de poisson (tartare de poisson avec du piment et de l'oignon. Excellent le long du pacifique).
. L'aji amarillo, piment long orangé très courant, utilisé dans des plats célèbres comme l'aji de gallina. Délicieux !
. La cancha (ou canchita, mot familier) est un maïs grillé que l’on grignote à toute heure...
. La cebada a un goût de chicoré. Grillé, elle remplace idéalement le café. Ce sont des espèces de graines de tournesol de couleur marron.
. La chirimoya, ressemblant à deux concombres collés les uns aux autres. Etrange...
. Le pepino dulce, espèce de concombre avec un goût de melon...
Et évidemment, de nombreux fruits, des grenadines, des fruits de la passion... Enfin, sachez qu'il est impossible de décrire les mille formes et couleurs étranges des pommes de terre. Nous sommes ici dans le pays de naissance de ce féculent. Alors....
Sébastien
Vous parler de choses simples, de plaisirs quotidiens, de la routine, bref de notre expérience concrète de la nourriture andine ?
Aurélia n'en peut plus des pommes de terre, du riz et surtout de la soupe. Ce en quoi il lui arrive souvent d'être assez dépitée... La richesse et l'infinie variété des légumes et fruits tropicaux du Pérou et de l'Equateur n'arrivent pas toujours dans les hauteurs andines. Il faut avouer qu'à ces altitudes, la nourriture est restée très traditionnelle : « l'almuerzo », -le repas du midi-, commence invariablement par un potage. Sébastien à beau rappeler à Aurélia que c'est là une chose normale dans le continent où Mafalda est née, cette héroïne argentine de bande dessinée qui se rebellait contre la dictature parentale de la soupe, rien n'y fait. Ensuite vient le "plato fuerte", le plus souvent des pommes de terres ou du riz avec une viande, accompagné d'un jus. Une variation de restauration "rapide" vous amènera invariablement vers les délicieuses Humitas, excellent mélange de maïs pilé avec du fromage et servi dans une feuille d'épis de maïs, ou bien des Empanadas (pâte fourrée à la viande), voire surtout des hamburgers locaux. Ce en quoi Sébastien se rejouit, heureux de servir de poubelle de table trois fois par jour pendant 4 mois de suite. On pourrait même penser que lors de ses repas, il observe avec le plus d’avidité le point de saturation de son compagnon de route, à croire qu’il préfère picorer dans l'assiette de sa voisine que de manger le même plat qu'on lui sert si docilement...
Au chapitre des heureuses expériences : le goût des avocats, qui, au Pérou, prennent la taille d'un ananas, et qui sont devenus notre obsession culinaire. Les fruits évidemment, dont les saveurs, les noms et les formes sont inconnues dans nos contrées. Soulignons ici le courage d'Aurélia, qui teste tout, contrairement à Sébastien, qui fait la fine bouche : ainsi, les Guavos, tiges plates avec écorce ressemblant à celles d'un cactus sans épines, mais dont la forme oblongue les rapprochent d'une banane géante. Une fois passé l'épreuve du ridicule, - enlever l'écorce -, il vous restera à manger la texture blanche et douce comme du coton, étrangement juteuse et dont le goût se rapproche de la pêche. Évidemment, ces comparaisons n'ont aucun sens. Vous éviterez tout de même de suivre Aurélia qui, persuadée que l'exotisme autorise toutes les audaces, s'en va en plus croquer les pépins (non comestibles) de ce fruit, plus grands que des amandes géantes de Tchernobyl !
Enfin, impossible de terminer ce chapitre sans l'Inca Kola, la boisson nationale. De couleur or (la hierba luisa étant proche de la citronnelle), ce coca des Andes contient tout autant de bulles que son grand frère d'Amérique du Nord. Il a cependant le privilège de paraître encore plus chimique, avec un heureux goût de bonbon. Nous l'avouons, malgré de nombreuses tentatives, il s'agit pour nous du cadeau idéal de retour dans nos chaumières, pour les amis indélicats...
Aurélia et Sébastien
Sous la pression amicale et parentale, nous avons décidé de nous mettre en scène de manière parfois outrancière au travers de photos posées ou prises sur le vif. Vous pourrez suivre la chronologie du trajet à la barbe qui pousse! Aurélia et Sébastien
Paramo !
J'aime ce mot flou que le voyageur aura de la peine à saisir complètement, parce qu'il est autant une donnée géographique concrète qu'un produit de l'imaginaire des Hommes. Chacun y va de son explication. Et surtout, n'allons pas lui donner un sens exclusif. Cela briserait la magie du mot... :
- Le paramo serait un terroir, fruit de la présence des Hommes : territoires sous peuplés, agriculture de montagne (pomme de terre, avas, maïs, élevage), paysages rudes et communautés rurales fières d'un rapport privilégié avec la nature.
- Le paramo semble indissociable de la montagne équatorienne, de ce jeu subtil que les hauteurs andines, de préférence au-dessus de 3000 mètres, imposent à la nature : la végétation est rase, les arbustes chétifs. Les nuits sont froides, sans parler du vent mordant.
- Le paramo est aussi une manifestation climatique magnifique, ce crachin andin que les nuages viennent délicatement déposer sur ces contrées. Ici, point besoin d'averse. La « neblina » arrive par votre porte. Elle s'invite chez vous dans un magnifique mouvement horizontal et vous enveloppe tout entier de son voile blanc. Impossible, dans ce contexte là, de connaître par avance la densité d'eau que vous apporte ce convive...
- Enfin, le paramo est un lieu d'oubli, échappant aux règles. C'est une cache, un maquis à la latitude 0. Alfredo Toaquiza, un des peintres de Tigua, s'y réfugia plusieurs semaines durant pour échapper à la police après avoir brûlé l'école (hispanophone) du village. C'était le temps de la contestation des communautés « indigenas ». Un lieu de refuge donc, où les solidarités sont différentes. C'est aussi le fruit de l'imaginaire d'Hommes pieux, où les lacs et les montagnes portent un sacré que l'étranger ne saurait comprendre...
Sébastien
Dans les environs immédiats de Cuenca, le Qhapac ñan se perd un peu. La richesse de la campagne environnante est nette. Les riches villas de campagne des citadins alternent avec des pâturages verdoyants, où les vaches laitières abondent. Les vestiges du chemin paraissent aussi lointains qu'ils sont absents des mémoires.
Arrivée à Tarqui, paisible petit village qui servit de point de repère Sud pour les mesures de l'arc géodésique en Equateur lors de l'expédition de La Condamine, au 18ème siècle. Le village est vide. Personne ne conserve le souvenir de cet événement dans le village. Bien qu'il s'agisse d'une communauté, la ville de Cuenca est trop proche pour donner une âme véritable à Tarqui.
Arrivée à Jima. Nous souhaitons y acheter des chevaux et retrouver le tracé de la grande route Inca. Notre premier voeux sera déçu, pas le second. Après bien des questions, nous finissons par rencontrer un personnage sympathique, Jorge Argudo, le directeur du collège technique et président de l'autoproclamée « association du tourisme communautaire ». Il se fait appeler « ingeniero » par les autres membres du village. Il nous indique la route à suivre. Entre champs et fermes d'alpage, nous finissons par retrouver le lieu-dit de Raqhizhapa, à une heure au-dessus de Jima. Le Qhapac ñan y est à nouveau perceptible. Un peu plus loin, à la source du rio León, il sera encore plus marqué, dans un cadre magnifique. Pendant plusieurs jours, de Jima à Nabón, puis Dumapara (ruines) et Oña, la route poursuit sa course entre les communautés de ces Andes basses, à moins de 3000 mètres d'altitude. Il en sera ainsi dans presque tout le Sud de L'Equateur, vers Saraguro, Catamayo, El Tambo, puis enfin Amaluza, à la frontière avec le Pérou.
Aurélia et Sébastien
Je regarde toujours avec un certain étonnement les manifestations en Amérique latine. Question de décalage sans doute. Dans mon enfance, j'ai plus entendu parler sur ce continent de disparitions, de populisme nauséabond et de dictature que de liberté d'expression... De la mémoire familiale, je garde celle d'un grand-père qui ne trouve plus sa place dans la société parce qu'il refuse d'adhérer au bon syndicat (péroniste). Je me souviens d'amis de la famille, tous intellectuels, souvent Juifs, qui ont préféré quitter un pays qu'ils aimaient pour refuser une dictature où Pinochet passerait pour un enfant de coeur.
Une manifestation sociale comme celle d'aujourd'hui, à Cuenca, en Equateur, me procure donc un vrai plaisir. J'y trouve que la manière de défiler, l'énergie des slogans et des banderoles militantes nous sont étonnements proches. Les initiales de certains syndicats sont restés les mêmes que ceux de leurs homologues des pays latins d'Europe. Il est heureux de constater que les régimes les plus idiots, aussi longs furent-ils, n'ont pas brisé cette tradition militante. Un beau leg en somme, qui s'exprime sur le continent américain, dans sa frange Sud, à rebours de la tradition de son voisin du Nord. Mais ici, les visages sont ceux des "mestizos" et des "indigenas" d'Equateur.
Aujourd'hui, partout dans le pays, les murs des maisons et des bords de route sont couverts de consignes de vote, de déclaration d'intention, de soutiens partisans : les "Dale Corea !" ("Vas-y Corea !"), du nom du nouveau président de gauche anti-libéral équatorien, gagnent haut la main. Viennent ensuite les députés, les maires... Des chiffres aussi : "Pour bien voter, coche le numéro 5 !". Même dans les communautés "indigenas", l'esprit civique est une valeur partagée. Le soulèvement pacifique des populations indiennes dans les années 1990 a porté ses fruits. De citoyens de second plan, les "indios" des communautés participent aujourd'hui à la vie politique du pays.
Je me remémore la fierté avec laquelle les habitants de Tigua évoquaient Corea. Le président équatorien a été le professeur de mathématique de nombre d'entre eux, dans cette minuscule communauté. Militant pour la cause indigène depuis de nombreuses années, Corea préférait l'arrière cour des écoles rurales du paramo andin plutôt que les lycées de blancs ou métisses de Quito. Les habitants des Andes s'en sont souvenus... Ils ont voté en masse pour lui et contre "le roi de la banane", l'homme le plus riche d'Equateur, vivant sur la côte Pacifique...
Et oui, autre vertu de cet extrême occident qu'est l'Amérique latine, les clivages politiques y ont encore un sens (parfois)...
Sébastien
Le Qhapac ñan de la côte qui allait de Tomebamba au port cañari de Bola traverse le magnifique territoire de Cajas.
Le site de Paredones de Molleturo s'étend vers les hauteurs et le chemin Inca, le Qhapac ñan mène tout droit vers les ruines les plus hautes : l'Ushnu[/b], lieu de culte au soleil, puis l'Accla Wasi, la maison des vierges, enfin les colcas, réserves de nourriture, les administrations et le bain de l'inca.
Il paraît que par temps découvert, l'océan Pacifique est visible, ce qui faisait de ce Tambo royal un véritable « château fort » et une place stratégique et militaire. Situé à 3668 m d'altitude, ce site fut construit par les cañaris puis par les Incas entre 800 et 1532. Le mauvais temps ne nous a pas permis de confirmer cette information...
Aurélia et Sébastien
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