Nous sommes vendredi matin, le ciel est d’un grand bleu pour un jour d'octobre et la température est des plus agréables. Un temps formidable pour faire un tour dans le bazar car cette lumière d'automne me permettra de faire d’excellentes photos. Nous n’avons pas d’achats spécifiques à faire et nous nous laisserons donc guider par le hasard et notre intuition. Nous quittons la maison en début de matinée et, comme nous habitons aux abords du parc de Shar-e-Now, il n’est pas difficile de rejoindre la Kaboul, de la traverser près du lycée Aicha Durani et de s’enfoncer dans les petites ruelles.
Le bazar a beaucoup changé depuis quelques temps car les travaux et les nouvelles constructions du centre-ville ont signifié destructions, déplacements mais aussi rénovations. Le souk aux tissus qui occupait une bonne part du bazar a été rejeté en périphérie de Kaboul, au grand dam des femmes de Kaboul qui doivent maintenant emprunter un taxi pour se procurer les tissus. Le prêt-à-porter est encore peu développé et les femmes réalisent ainsi leur garde-robe à la maison ou chez les tailleurs qui jouxtaient le souk aux tissus. Autre innovation : le mausolée de Timor Shah, qui était entouré par des ruelles sombres, peu visible depuis la rue principale, à maintenant été complètement dégagé et il s’ouvre sur une vaste esplanade carrelée, entourée par des murs de briques qui rappellent l’architecture timouride. La coupole du mausolée vient de recevoir un nouveau toit (de zinc) et les murs ont été réparés et nettoyés. A quand la visite de ce lieu ?
Nous nous enfonçons sur le côté ouest du bazar avec ses grands entrepôts de légumes secs, ses porteurs hazâras et leurs karachis qui attendent patiemment pour décharger les camions venus du Pakistan avec leurs plastiques made in China.
Plus nous nous enfonçons et plus les bruits s'estompent, plus les visages s'ouvrent et s'éclairent dans cette pénombre automnale. Si le souk des ferblantiers, des vendeurs de plastiques en tout genre, d'articles ménagers, de jouets est bruyant et animé, parcouru par les nombreux chalands et les burqas des femmes pressées qui tiennent leurs enfants par la main, le bazar des légumes secs est plus reculé et ainsi, plus calme et plus serein. Nous nous faufilons parmi les étals de légumes, de fruits secs et les vendeurs qui tiennent de petites boutiques de quelques mètres carrés. Au fond de certaines échoppes, on aperçoit dans l'obscurité le bois et le four où sont séchés les produits frais qui arrivent des campagnes environnantes. Au premier plan, le ou les fils du propriétaire sont affectés à la vente de tous ces légumes et fruits secs : des mûres, des abricots, des pistaches, des noisettes, des raisins de plusieurs sortes pour les riz palao et les desserts, du blé, du maïs, des pois chiches, des haricots verts ou rouges, des lentilles et du "dal' avec sa couleur orange si caractéristique…
Les gens acceptent très courtoisement la présence de deux étrangers. Nous essayons d'être discrets mais nous sommes rapidement repérés et jeunes et vieux nous hèlent volontiers pour être photographiés. D'autres nous proposent de nous arrêter un instant pour boire un thé ou goûter à leurs fruits secs. Nous approchons des marchands de "krout" car une odeur entêtante de lait caillé affole nos narines. Ce "krout" est un fromage séché, dur et compact que l'on râpe sur les raviolis afghans.
Nous sortons de cet endroit baigné par une douce lumière et éclairé par le regard bienveillant de ces vieux Afghans à la longue barbe fleurie pour plonger dans une rue bruyante où nous retrouvons les vendeurs à la sauvette, les enfants qui nous proposent de grands sacs plastiques pour quelques afghanis et les mendiants au milieu d'un brouhaha et d'une presse indescriptibles.
Mais nous savons maintenant qu'il existe un havre de paix et de douceur dans cette ville tonitruante.
Septembre 2004
1. Un passage obligé par Bakou
Dès avril 2002, après la chute des talibans, la France a repris sa coopération avec l’Afghanistan dans les domaines de la santé, de l'agriculture, de l'éducation et de la sécurité intérieure. La rentrée de septembre 2004 fut donc pour nous une nouvelle occasion de quitter notre maison et nos habitudes pour nous rendre dans un pays que nous ne connaissions pas…
Partis de Roissy avec Azerbaïdjan Airlines, je suis collé contre le hublot pour faire des photos des paysages que nous survolons mais je suis très frustré car l'avion ne dispose pas de l'écran d’informations sur les pays que nous survolons. Arrivés à Bakou vers 17 heures. Nous rejoignons un ancien hôtel de type soviétique et on nous loge au onzième étage où nous occupons une grande chambre. Il faut d'abord commencer par faire le lit car draps et couvertures sont négligemment posés sur le matelas. Quand nous allumons le superbe lustre qui a dû faire les beaux jours de Venise, il manque deux ampoules sur quatre. Je pars à la rencontre de la personne responsable de l’étage qui me donne en effet deux ampoules mais qui me demande de les changer moi-même. Me voici donc en équilibre sur une petite table que nous avons posée en équilibre sur les deux lits et que mon épouse tient fermement afin de procéder au remplacement des deux ampoules. Fort heureusement, le reste de la nuit sera calme !
2. L’arrivée sur Kaboul
Dès notre réveil, je me précipite sur les différents balcons qui font le tour de l’hôtel afin de faire des photos de cette ville saisie par une frénésie de destruction de ses quartiers anciens pour y planter de hauts immeubles de verre. Bakou est une capitale surprenante qui a les pieds dans la Caspienne et qui est bordée par une multitude de forages qui remonte leur cargaison quotidienne d’or noir. Une odeur persistante de pétrole règne dans l'atmosphère et l'on devine qu'une forte secousse tellurique pourrait recouvrir les rues de la ville d’une épaisse nappe noire. De grandes flaques visqueuses entourent les puits qui bordent le rivage. Nous n'avons pas le temps de nous promener en bord de mer pour apprécier toute l'étendue de ce champ pétrolifère.
Discret, efficace et ponctuel, notre chauffeur de la veille se présente à l'heure dite pour nous emmener à l’aéroport. Après plusieurs fouilles minutieuses, nous prenons place dans un splendide Tupolev 154 qui a dû faire les beaux jours de l’Aeroflot mais qui paraît maintenant très défraîchi avec ses sièges avachis et, pour certains, disloqués. Un voyage de deux heures vingt nous fait survoler les immenses plaines grises et désertiques de l'Asie Centrale puis les hauts sommets de l'Hindou Kouch qui ne sont pas encore enneigés. Et c’est l’arrivée sur Kaboul qui vous surprend par l'étendue de ses quartiers périphériques. Nous sommes pris en charge par des collègues qui sont arrivés dès avril 2002.
3. Premier tour de la ville
Après le déjeuner, il est décidé que nous allons faire un petit tour de la ville que nous sommes impatients de découvrir car elle est nôtre pour deux ans au moins. Nous reprenons la rue de l’aéroport et nous repassons devant le monument de Massoud qui vient juste d’être terminé pour marquer le premier anniversaire de sa mort. La ville nous laisse un sentiment d'inachevé et de désolation. Nous connaissons Beyrouth où nous avons vécu au cours des quatre années qui ont suivi la fin de la guerre mais nous ressentons une impression très différente, car la capitale libanaise était vraiment marquée dans sa chair par les traces de combats acharnés. Ici, on rencontre d’abord de pauvres gens dans une ville basse de terre crue qui semble parcourue par des ombres bleues et des hommes à la longue barbe. Ici, rien n’est fini et la ville est encore prise dans un grand sommeil qui empêche tout développement. Un immobilisme qui ne sera plus de mise, un an après notre arrivée. Une odeur acre de poussière vous prend à la gorge et vous n'arrivez pas à arrêter votre regard sur une scène ou sur des gens bien précis. Je me sens à la porte d'une grande ville qui ne m'aurait pas encore permis d'entrer et de m'installer. Les soirées sont balayées par un fort vent qui soulève une poussière très fine qui irrite fortement la gorge de mon épouse. Elle est, chaque soir, prise de quintes de toux sèche mais elle finira par s’y habituer. Il y a trois jours encore, je me faisais une toute autre idée de cette ville qui s'étale sur un plateau à 1850 mètres d'altitude et qui est cernée de tous côtés par de hauts contreforts qui retiennent la pollution. Les industries sont certes absentes du paysage mais les voitures d'un autre siècle abandonnent une belle fumée noire qui envahit ciel et poumons. L’avenir nous montrera qu'on peut aussi s'habituer à la pollution…
Cela fait maintenant plus de quinze jours que notre maigre déménagement est arrivé dans les entrepôts de la douane afghane. Il faut attendre la "lettre de transport" de la compagnie aérienne pour engager la procédure administrative nécessaire à un dédouanement sans frais. C’est un peu le parcours obligé auquel nous sommes habitués depuis que nous voyageons avec armes et bagages. Nous voici, un collègue, un chauffeur et moi-même, partis à la recherche de nos malles perdues.
L’accès aux entrepôts du service des douanes fut relativement facile. Il semble aujourd'hui que cet accès ne soit plus aussi aisé pour des raisons de sécurité. Dès l’ouverture des services, on nous fait patienter dans un bureau où s’activent quelques employés fort aimables qui ont la gentillesse de nous servir une tasse de thé alors que notre chauffeur afghan essaie d’avoir quelques renseignements sur notre maigre butin : quinze cantines pour le collègue et trois pour moi. Des gens se succèdent et certains n’ont pas l’air au courant de la présence de nos malles. Un responsable nous avoue finalement qu’il manque un papier indispensable et que nous devons prendre contact avec la personne de l’ambassade chargée des relations avec les Affaires Etrangères afghanes. Nous téléphonons aux services consulaires et nous attendons notre sésame tout en déambulant tranquillement au milieu des trois hangars qui abritent toute les marchandises en attente de dédouanement. Il paraît peu probable que nous puissions jouir de la même liberté dans les entrepôts sous douanes d’Orly ou de Roissy. Mon collègue localise facilement ses quinze cantines mais je ne parviens pas à repérer les miennes qui sont certainement dans le seul hangar fermé.
Nous n’obtiendrons finalement ce document qu’en cours d’après-midi et ce n'est que le lendemain que nous pouvons reprendre les formalités. Nous sommes maintenant connus dans les bureaux et cela facilite grandement les relations avec les douaniers afghans. Deux heures plus tard, l'affaire est close, les malles sont sorties des hangars et notre chauffeur loue les services d’un camion et de deux « déménageurs » pour embarquer notre précieux viatique. Je me dois de dire que l’Afghanistan est un des rares pays que je connaisse où il est possible de récupérer des matériels en douanes sans offrir le moindre bakchich. Quand on sait ce que nous coûta notre dédouanement au Caire…
Si on vous parle d'un pays qui est malheureusement un des plus pauvres du globe, si on vous dit que ce pays sort de vingt-cinq ans de guerre, vous imaginez sans mal que les voitures doivent être rares et la pollution insignifiante, à fortiori dans une ville où les quelques usines existantes ont été détruites par la rage insensée de ses habitants.
Mais il vous faut déchanter car Kaboul est extrêmement polluée, encombrée par une multitude de véhicules mal réglés qui encombrent les rues poussiéreuses et défoncées d'une ville qui ne supporte plus toute cette population qui a abandonnée les campagnes environnantes. Des bus essoufflés, des minibus surchargés, des voitures qui ne gardent qu’un lointain souvenir de leur peinture d’origine, des charrettes tirées par des petits hommes barbus aux yeux bridés – les « karachis », ces charrettes à bras reposant sur un essieu de voiture, sont l'outil de travail des Hazaras, la minorité chiite d'Afghanistan - tout ce monde s'entrechoque dans un chaos indescriptible sous le regard bienveillant de policiers qui ont beaucoup de mal à faire respecter un semblant d'ordre. Toute cette circulation soulève une poussière grise et pénétrante qu'un vent coquin se plaît à déplacer. Des fenêtres peu jointives sont une bien mauvaise barrière contre cette poussière que l'on retrouve jusque dans ses draps et les tentures doivent être dépendues et lavées régulièrement pour garder une allure respectable.
Les bus, les taxis et les véhicules des ONG étaient, à la fin 2004, les seuls engins motorisés de ce pays où les gens sont encore bien trop pauvres pour posséder une voiture personnelle. Les taxis sans âge sont de couleur jaune et blanc, ils sont généralement bondés et leur entretien laisse à désirer. Il faut dire que le prix de la course est à la mesure de l'état de la carrosserie ou des pneumatiques et les clients sont à trois à l’avant et à quatre sur la banquette arrière. Les seuls véhicules bien entretenus sont ces 4x4 rutilants qui appartiennent majoritairement aux ONG et aux différentes officines des Nations Unies qui sont légion dans le pays. Il n'était pas exagéré de dire qu'une voiture sur quatre portait les couleurs d’une ONG, conduite par un chauffeur afghan qui est ravi d'avoir obtenu ce travail qui lui permet de faire vivre sa famille et quelquefois, ses voisins.
Deux ans plus tard, les véhicules particuliers sont plus nombreux et les embouteillages encore plus imposants.
Sachant que nous allions rapidement quitter la chambre qui nous avait accueillie à notre arrivée, nous avons fait le tour des marchands de meubles nécessaires à l’aménagement sommaire de la maison que nous avions trouvée.
Rien n'est disponible : on achète sur "catalogue" et les artisans locaux mettent huit à dix jours pour réaliser la commande. La livraison s'est donc faite quelques jours plus tard à Taimani, un quartier agréable et vivant à l’ouest de Kaboul où nous avons élu domicile. Les livreurs se sont présentés avec la commande : une table, quatre chaises, un lit et une grande armoire pour nos vêtements d’hiver et d’été. Ils ont descendu le lit et le bureau qui ont pris place dans notre future chambre sans aucun problème. Ce fut ensuite le tour de l'armoire à trois portes. Nos quatre compères la descendirent avec précaution du camion et la portèrent devant l'escalier. Il fallait maintenant la faire passer par le couloir avant de passer dans la chambre. Et ce fut la surprise : l'armoire était trop volumineuse pour pouvoir rentrer par la porte du couloir. Après plusieurs essais infructueux sur le côté, sur le flan, en biais, l'armoire était toujours au bas des escaliers. Tout le monde se grattait la tête pour trouver la bonne solution mais il nous fallut constater l'évidence : l'armoire était trop haute pour la porte d'entrée. Il fut décidé qu'elle resterait dehors pour la nuit et qu'un menuisier viendrait dans la matinée du lendemain pour lui "couper la tête" et la faire rentrer dans son antre.
Au matin, j'étais préoccupé par cette histoire mais il fallait aller au travail. Dans quel état allions-nous la retrouver ? Le "carpenter" allait-il travailler correctement en notre absence ? Allait-il faire les retouches de peinture ? : telles étaient les questions que je me posais en prenant un taxi pour rejoindre la maison. Et, à mon arrivée, je fus confronté à une nouvelle surprise : l'armoire trônait au milieu de la chambre, sans une seule égratignure. Elle avait presque un air goguenard et semblait me narguer. Les portes du couloir et de la chambre étaient toujours fermement scellées et les explications très évasives de notre cuisinier ne réussirent pas à expliquer ce mystère. Nous avions fait l'acquisition d'une armoire magique !
J'en parlais depuis six mois peut-être et j'ai enfin commis l'irréparable : j'ai acquis un vélo chinois. Cela peut paraître une bien étrange idée mais un tel choix se justifie de plusieurs façons : l'inutilité d'un véhicule quand toutes les routes en dehors de Kaboul ne sont pas recommandables, des week-ends d'une seule journée qui, de toute façon, ne permettent pas de longs déplacements vers les seules villes du nord qui nous sont autorisées, le peu de crédit des véhicules d'occasion qui sont souvent en panne et l'omniprésence des embouteillages qui rendent difficiles et longs tous les déplacements en centre-ville.
J'ai donc acquis ce vélo tout en sachant qu'il faudra faire preuve d'une extrême prudence car la circulation n'est pas de tout repos. Les chaussées sont défoncées, meurtries par des hivers longs et rigoureux, ravagées par vingt-cinq ans de guerre. Par ailleurs, il faut se garder des véhicules tout-terrain, conduits à un train d'enfer par les fils de bonnes familles. Il n'y a pas de règles de conduite et la loi du plus fort ou du plus malin s'impose.
Aussi, pour rentrer du travail et pour éviter la cohue sur l'avenue principale de la ville, je remonte en contresens une rue parallèle sur un kilomètre environ. Aujourd'hui, j'étais suivi depuis un moment par un jeune garçon qui m'a finalement doublé en me jetant un petit regard conquérant... Par deux fois, nous avons emprunté le trottoir sur une partie du trajet car voitures et charrettes à bras occupaient toute la chaussée, pour ensuite reprendre la route en évitant le "jouille", sorte de caniveau très profond qui sert normalement à l'évacuation des eaux usées, le tout en évitant les piétons : les hommes, les enfants qui jouent aux billes sur la terre des trottoirs et, tout particulièrement, les femmes en burka qui ne nous voient pas et ne nous entendent pas venir.
Acquérir un vélo chinois, c'est aussi se convaincre qu'il va falloir faire preuve de dextérité et avoir le mollet solide car le cadre est lourd et rigide. Il n'est pas question de jouer du dérailleur pour reprendre de la vitesse. Il faut aussi savoir faire preuve de doigté pour doser savamment son effort sur des chaussées qui ressemblent assez souvent à de grands marécages : ne pas aller trop vite pour ne pas être éclaboussé jusqu'au milieu du dos et ne pas aller trop lentement pour ne pas avoir à mettre le pied par terre ou, plutôt, le pied au milieu d'une grande flaque de boue. Tout un sport !
Si les Afghans sont habitués à voir les occidentaux se déplacer en voiture, généralement avec un chauffeur, ils sont étonnés de vous rencontrer sur un vélo. Tous vous réservent le meilleur accueil et vous vous devez de répondre à leur enthousiasme par un claironnant "salam". Les autres cyclistes vous regardent, satisfaits de voir que vous partagez la même passion qu'eux et les jeunes se font un honneur de vous titiller et de vous doubler…
De toute façon, c'est le plus sûr moyen de ne pas passer inaperçu mais aussi de se fondre dans la population.
En automne qui est une saison ventée, le vendredi est un jour chéri pour les enfants afghans car il est, par excellence, le jour des cerfs-volants. Tous les enfants se donnent le mot pour rivaliser d'adresse et de couleurs dans le ciel de Kaboul. Il s'agit d'un véritable sport national et il suffit de flâner dans les jardins et les rues de la ville pour admirer tous ces enfants qui tirent sur le fil de leurs grosses bobines ou courent sur les toits plats de leur maison de pisé pour guider leurs engins multicolores qui font de grandes arabesques ou de jolies embardées sur le fond bleu d'un ciel sans nuages. Et l'on comprend mieux la frustration de toute une jeunesse à qui on avait interdit ce plaisir anodin car, disait-on, les enfants pouvaient, du haut de leur mur, plonger dans l'intimité des cours et voir les visages découverts des filles et des femmes des maisons environnantes.
Point n'est besoin de recourir à des tissus toilés, un simple sac plastique récupéré sur un tas d'ordure suffit à fabriquer un cerf-volant. Tout est recyclé et tout peut resservir quand il s'agit de cerfs-volants.
Point n'est besoin d'avoir quinze ans pour se faire plaisir et il n'est pas rare de voir des petits gamins qui essaient les engins qu'ils ont eux-mêmes fabriqués.
Tout cela n'est pas sans rappeler l'Afrique et ses camions en fil de fer…
L'hiver et le printemps sont deux saisons bénies des dieux car elles signifient neige et pluie qui doivent pourvoir au renouvellement des nappes phréatiques et remplir les petits barrages qui produisent l'électricité du pays. Car, nous, gens de l'ouest, nous avons des difficultés à nous passer de notre confort. Qu'il est agréable d'appuyer sur un interrupteur pour s'éclairer ou se chauffer, de tourner un robinet pour remplir son verre… Aujourd'hui, il est difficile de travailler sans un ordinateur, de ne pas regarder les nouvelles sur le satellite, de ne pas lire dans son lit.
Il existe ici comme partout ailleurs des générateurs mais ils ont la fâcheuse habitude d'être bruyants et obsédants, tout particulièrement en soirée. La fenêtre de notre chambre donne sur une cour intérieure où résonne le bruit de notre petit "moteur" qui s'essouffle dans un petit local attenant dont nous devons maintenir la porte ouverte. Nous ne sommes pas les seuls à nous en plaindre et nous avons eu la visite de notre voisine dont les enfants n'arrivent pas à trouver le sommeil.
Actuellement, nous disposons de l'électricité de l'état – que tout le monde appelle ici "l'électricité Karzaï"- une soirée sur deux dans les périodes fastes, une soirée sur trois dans les périodes normales et nous en profitons d'abord pour brancher les chauffe-eau.
Ce manque d'électricité et l'utilisation des générateurs et des poêles à mazout pour le chauffage domestique ont, par ailleurs, une conséquence inattendue dans notre vie quotidienne. Ces engins produisent une intense fumée noire qui participe de la pollution dont Kaboul n'est ordinairement pas avare et un nuage jaunâtre recouvre toute la ville, symptôme qui apparaît clairement (et ce n'est pas un jeu de mots) quand on observe Kaboul du haut des collines qui l'entourent.
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