Je commence à écrire le récit de nos aventures chinoises sur le Yang-tsé quasiment deux semaines après avoir foulé pour la première fois le territoire du soleil levant.
Une harmonieuse alchimie me donne aujourd’hui l’envie de méditer et d’immortaliser par écrit ce voyage.
Tout commence à Pékin, Beijing, capital d’un pouvoir ultra centralisé. Les panneaux sont traduits en Pinyin, une sorte de transcription phonétique du Mandarin et de ses caractères (se méfier cependant, car le j se prononce « t », le x « ch », le z « dz »…) C’est la première barrière qui se dresse entre vous et la Chine, la langue. Vous avez beau l’avoir anticipé, vous persuader il parle bien un peu anglais, avec les gestes on se comprendra, mais ce n’est pas si simple, c’est même extrêmement frustrant.
Vous avez beau connaître le nom de la rue en chinois vous n’arrivez pas à vous faire comprendre, car la prononciation est extrêmement complexe, surtout pour un français.
Cependant avec un peu d’entraînement, un peu de bonne volonté et une bonne dose de patience vous obtenez la formule pour vous débrouiller et mettre à nue la première couche.
Les vastes, très vastes avenues grouillantes de monde, bordées par des battisses austères ne peuvent être franchies que sous la terre via des tunnels. Pékin est une ville de contraste : au sein de la plus grande ville communiste du monde vous trouvez d’immenses galeries commerciales où tout s’achète et tout se vend. Sur la place Tienanmen, où les officiels se réunissent, le cortège d’Audi A6 version L (pour Luxe) ne se soucie guère des milliers cyclistes qu’il manque de renverser.
Sur les passages piétons vous n’avez pas la priorité ; quand bien même le petit bonhomme s’illumine de vert, une couleur quasi inexistante en dehors des parcs, les voitures tournant à droite vous écraseront tel un chien si vous tentez de forcer le passage. Un français insulterait l’automobiliste, le chinois laisse docilement passer le sauvage. Malgré le stress ambiant, la chaleur et les klaxons qui raisonnent jusqu’aux confins des ruelles, les chinois semblent rester placides et quasi indifférents à cet environnement hostile. C’est peut être là où réside la clé de leur survie dans cette jungle urbaine.
Non loin de la capitale se trouve celle que tout le monde connaît, la plus grande frontière de pierre construite par l’homme : 6700 kilomètres de briques dans les montagnes pour se protéger de l’envahisseur Mongole. C’est grandiose, monumental et sans limite. Nous avons marché 9 kilomètres, traversé 30 tours sous un soleil de plomb pendant 3 heures et couvert ainsi 0,15% de la distance totale ! Apres cette épreuve hors du commun, de part les paysages plus que la performance sportive, le retour au parking en contrebas c’est fait en tyrolienne ; avec Andrea attachée à mon harnais nous avons descendu les derniers 400 mètres de dénivelé et les 3 derniers kilomètres en moins de 30 secondes bien content de ne pas avoir à le faire à pied !
L’ambiance change lorsque nous arrivons à Shanghai. Après un voyage plutôt luxueux dans le nouveau train Z reliant les deux mégalopoles, très confortable mais excessivement lent, l’air affreusement moite nous prend à la gorge. Les tunnels et les rues fourmillent toujours autant. Toutefois, même si les grattes ciels s’étendent à perte de vue, la première impression, notamment du à l’urbanisation de la ville, est moins froide. On y reconnaît peut être quelque chose de familier : le fameux New York à la chinoise !
Le quartier au sud de la place du peuple est marqué par son influence occidentale avec les platanes bordant les rues datant pour la plupart du temps des concessions et une architecture « plus proche du sol », nous arrivons bientôt à destination où vit notre hôte. Avec l’aide de nos guides locaux, Xeum et Marilynn son amie singapourienne, nous avons découvert d’excellents restaurants et le monde de la nuit. Un restaurant Japonais avec un thon excellentissime, des boites plus branchées les unes que les autres, managées pour la plupart par des occidentaux. Le point de ralliement de nos soirées était au « Logo » un bar géré par notre Shanghaïen préféré, Xeum. Ce repère sans prétention rassemble énormément d’artistes sur Shanghai, de passage ou résident. Ambiance et clientèle inexistante il y a un an, c’est devenu le coin branché, l’endroit où il faut être. Comme à New York, le monde entier vit à Shanghai mais la vie est encore plus folle. Tout est plus grand, plus vaste, un grand bordel comme dirait notre ami Maxime !
Nous quittons Shanghai pour Chongqing (prononcer Chongching) la nouvelle mégalopole chinoise avec ses 30 millions d’habitants. Les immeubles plus horribles les uns que les autres poussent à la vitesse de l’éclair. Les grues à tour si nombreuses obscurcissent presque le peu de ciel bleu qui se dessine difficilement derrière les nuages suspects. Cette ville est le point de départ de beaucoup de croisière sur le Yang Tsé, le fleuve jaune, vers l’est et le barrage des trois gorges. Pendant 3 jours et sur environ 800 kilomètres nous assistons à un spectacle grandiose : des collines colossales de 1500 mètres de haut par endroit et couvertes de verdure viennent se jeter abruptement dans l’eau couleur sable. Ce fleuve caméléon change de couleur avec les saisons : en été avec la mousson, les pluies torrentielles charrient et remuent la terre lui donnant alors une teinte jaune. En hiver, des eaux plus calmes lui permettent de reprendre sa robe verte. Malheureusement, une chose semble immuable et gagner du terrain aussi rapidement qu’une rivière en crue : la souillure des hommes. Les mentalités doivent changer rapidement car le bilan est déjà catastrophique. Aux paysages idylliques s’ajoute un patrimoine culturelle et archéologique impressionnant qui malheureusement sera pour la plupart engloutit à jamais sous les eaux. L’énorme molosse de 2,6 km construit en aval fera monter le niveau du fleuve de 70 mètres. Des millions de personnes sont contraintes et forcées, très souvent sans dédommagement, de se déplacer.
Ce barrage donnera à la chine le moyen de produire 10% de l’électricité du pays mais il a pour le moment fait bien plus de mal que de bien. Si j’ajoute à la liste le nombre de chinois mort pour construire cet ouvrage (aucun chiffre officiel bien entendu, mais les estimations des ONG sont à plusieurs dizaines de milliers) on constate avec tristesse que les préoccupations du gouvernement sont ailleurs. Après cette croisière un curieux sentiment contradictoire nous habite, un mélange de peur et de fascination.
A la descente du bateau nous mettons le cap vers Xi’an, capital des premiers empereurs, mais avant d’y arriver, 17 heures de train en « couchette molle » sont au menu.
Contrairement au train moderne qui relie Pékin et Shanghai, celui dans lequel nous sommes tombe en désuétude. Les gamins courent dans tous les sens, infatigables, s’égosillent, frappe sur les murs et personne ne semble contrarié, à par moi bien sur mais il me faut prendre le plis, apprendre le flegme chinois. Heureusement, mes précieuses boule Quiès m’aide grandement dans ma recherche de la quiétude. Apres deux heures de route l’air conditionné tombe en panne. La cabine se transforme très vite en sauna. Nous sommes obligés de mettre en marche le ventilateur datant de la première guerre. Le mécanisme d’oscillation et les pales sont en si mauvais état que les décibels qu’il émet rivalisent avec celles des enfants. Les fenêtres et la porte de notre cabine sont ouvertes, ce qui donne l’impression de voyager dans un wagon décapotable, mais contrairement à la voiture cela n’a rien de grisant.
Apres 17 heures et 20 minutes d’enfer nous arrivons finalement à bon port et avant d’arpenter les rues de Xi’an une sieste au calme dans notre auberge de jeunesse est nécessaire.
Cette ville est plus intime que celles que nous avons faites jusqu’à présent.
Nous flânons dans les rues et nous nous laissons guider au gré de nos envies. Prêt du quartier du tambour et de la cloche se trouve le quartier musulman « Hui » ou l’on peut déguster les « Xiaochi », petites bouchées à consommer dans la rue (brochette, galette fourrée, ravioli…).
Prêt des stands où il est possible de manger des choses succulentes à petit prix (à partir de 1 yuan la portion soit 10 cents) les mendiants vous regarde avec de grands yeux. Les clochards ne se contentent pas de mendier mais se nourrissent dans les ordures. La tête entière dans la poubelle tel un chien affamé, il lèche langoureusement la sauce laissée par les consommateurs repus. Ce spectacle affligeant est la réalité de la chine : la croissance profite à une infime minorité, la majorité vivent dans des conditions à la limite de la décence et bien trop souffrent d’extrême pauvreté. Lorsque vous sortez des grandes artères commerciales et que vous vous engagez dans les rues sinueuses, boueuses et défoncées vous découvrez une réalité cachée au touriste mais aussi au chinois : un bidonville en plein cœur de la cité. Les gens vous dévisagent avec des yeux qui parlent et qui vous disent « qu’est ce que tu fais là étranger ? Repars dans ton monde ». Ou des vieilles femmes qui rient et vous parlent ou sens figuré tentant de vous expliquer que vous vous êtes perdu, la rue du touriste ce n’est pas ici !
Parfois dehors c’est le cirque, le « freak show » : un homme adulte à la morphologie d’un enfant de trois ans se montre au passant pour quelques yuan.
La Chine s’est aussi l’univers du plagiat. AIKA pour les meubles ou la nouvelle marque de vêtements de sport qui fait fureur avec Shaq O’neil comme effigie qui est la copie conforme de Nike jusque dans le sigle.
Prêt de Xi’an se trouve un site archéologique extraordinaire de plus de 2000 ans où ont été découvert plus de 7000 soldats en argile tous uniques dans leur expression corporelle et destinés à protéger l’empereur Qin dans l’au delà. Le site en lui-même est impressionnant mais c’est l’usine à touriste. L’histoire de ce premier empereur chinois est fascinante mais je vais vous épargner le cours d’histoire et finir mon récit par une anecdote.
Nous quittons le site « Terracotta army » (armée d’argile en anglais) afin de retourner vers Xi’an grâce au bus mis à disposition par la municipalité pour à peine 10 centimes d’euros. Le trafic est complètement congestionné sur une route à simple voie et double sens chargée de camions et de bus. Notre conductrice impatiente prend l’initiative de doubler en prenant sur le coté. Le chemin qu’elle emprunte est boueux, cabossé et plein de trous. Un terrain que vous n’emprunteriez même pas avec votre voiture, alors imaginez un bus ! Après 10 mètres, ça n’a pas loupé, nous nous sommes embourbés. La fautive, qui ne semble absolument pas avoir de remords, agit comme si tout était normal et demande aux hommes de descendre pour pousser. Nous tentons de lui expliquer qu’il est absurde d’agir ainsi avec des personnes encore à l’intérieur du bus, mais notre chinois et son anglais ne se rencontrent pas. Nous continuons à nous enliser. Le reste des voyageurs descend du bus. Arrive ensuite un très vieux chinois, vivant probablement dans un bidonville avoisinant, avec une pelle et deux pioches. Il donne les pics à deux hommes et se met à creuser avec sa bêche pour dégager la roue. Pendant qu’il travaille quinze personnes regardent et commentent. Après plusieurs tentatives et une bonne demie heure d’effort nous réussissons à nous sortir d’affaire en grande partie grâce à ce vieux monsieur. Il refuse catégoriquement de prendre l’argent qu’on lui offre et « accepte » finalement le paquet de cigarette qu’un des passagers chinois lui enfonce dans sa poche !
Nous avons découvert un pays plein de contraste, mystérieux, enchanteur mais aussi injuste, dérangeant et troublant, où vie une population bien plus accueillante que nous le pensions. Malgré la barrière de la langue, la communication et l’échange culturelle est possible, une chose indispensable pour apprécier pleinement la vie d’un pays. J’espère que vous aurez un jour l’opportunité d’aller y faire un tour, je vous le conseille vivement, ça vaut le détour.
Guillaume TIRFOIN
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