Dans la transparence du mal, un des écrits de Jean Baudrillard qui vient de mourir, il dit : Créer une image, ça consiste à ôter à l’objet toutes ses dimensions, une à une : le poids, le relief, le parfum, la profondeur, le temps, la continuité et bien sûr le sens. C’est au prix de cette désincarnation, de cet exorcisme, que l’image gagne ce plus de fascination, d’intensité. En lisant ces mots au détour d’un des nombreux articles qui rendent hommage à ce philosophe du doute comme le décrit son ami Paul Virilio, inévitablement je pense à Aurélia, partie là-bas pour créer des images. Va-t-elle elle aussi, ôter toutes leurs dimensions aux objets que son regard va croiser et dont elle va décider d’en constituer une « image » ?
Regardez, regardez attentivement ce saint photographié par elle, non loin de Quito. Regardez-le comme la preuve qu’il arrive qu’une image ne soit pas « dénégation de l’absence », mais son attestation même (Georges Didi-Huberman, Images malgré tout). Et regardez dans cette image ce dont elle (Aurélia) est la survivante : celle qui pense à ceux qui ne sont plus que cendres et qui sait qu’une seule phrase pourrait les ranimer…
Jean-Luc
Il est 11 h 53 m à Paris (soit 10 h 53 m UT) en ce samedi 17 mars. Grâce à un logiciel ad hoc, je "vois" au même instant le ciel de l'Equateur. Et c'est superbe ! La constellation du Scorpion est très haute dans le ciel, vers le Sud. Et tout près du Scorpion la planète Jupiter étincelle. Plus bas sur l'horizon Sud-Ouest, la constellation du Centaure, avec son étoile la plus proche du Soleil (4 al de distance) et surtout juste en dessous, la plus petite constellation du ciel, la Croix du Sud, la plus célèbre l'hémisphère austral. Pour l'observer, c'est simple : la Croix du Sud culmine vers 6 h UT, soit 7 h à Paris : faites le calcul pour l'Equateur...
Mais à l'Est c'est déjà l'aube; le Soleil est à 8° sous l'horizon; la Lune est invisible, elle va être nouvelle le 19. Sous ces latitudes équatoriales, Mercure est facilement visible, ce qui est le cas : elle est à plus de 15° au dessus de l'horizon vers l'Est et se lève 1 h 30 m environ avant le Soleil.
En parlant de Lune justement : elle sera près de Vénus le soir du 21 mars, vers l'Ouest, peu de temps après le coucher du Soleil. Regardez-là chaque soir : son croissant est presque en forme de barque sur l'horizon, un phénomène typique lorsqu'on est près de l'équateur.
Et puis n'oubliez pas : le 21 mars, le Soleil passe au zénith à Quito et dans les jours d'après, il va "monter" vers le Nord. Vérifiez bien que le 21 à midi vous ne projetez plus d'ombre !
Denis
Jean-Luc nous fait aimer les musiques populaires (Russe...) des pays qu'il traverse, celles qu'on écoute dans les taxis, les simples troquets ou par hasard, dans un bus ou à la radio. Voici donc une chanson pour lui, celle de Cholo Juanito (album : Osito Pardo), musique andine péruvienne écoutée dans les contrées équatoriennes (village de Tigua, province du Cotopaxi).
Aurélia et Sébastien
Par ce beau soir du 2 mars 2007 en Equateur, éclairé par notre illustre professeur astronome et ami, Monsieur Savoie-Tournesol, nous avons pointé nos yeux vers le ciel pour voir l'éclipse de lune, si brillamment décrite il y a quelques jours. Terrassés à l'idée de mourir brûlés vifs sur le bûcher Inca, nous lui avons fait confiance. C'était sans compter sur ses mauvais talents de climatologue. Ce soir-là, nous étions en effet prisonniers des brumes nuageuses de Quito.
En guise d'éclipse, nous avons donc célébré le dieu de la nuit, brûlés vifs par « un vino tinto chileno »... !
Aurelia et Sébastien
Au début du XVIII siècle se déroule une querelle scientifique de premier plan : on veut savoir si la Terre est aplatie aux pôles comme le soutient Newton, ou à l'équateur comme le soutient Cassini (un astronome français). L'Académie des Sciences envoie donc deux missions : une en Laponie et une autre au Pérou, dont fait partie l'Equateur actuel (ce qui donnera d'ailleurs le nom d'Equateur au pays). Une expédition part donc au Pérou en 1735; il y a 3 académiciens : Godin, un astronome, le "chef" de la mission (en fait un imbécile consciencieux), Bouger, mathématicien et physicien, et La Condamine, chimiste et géographe. Font aussi partie de l'équipe : Jussieu (celui de la fac) qui est botaniste, un horloger, un chirurgien, un géodésien, etc. Certains vont y laisser leur peau : le chirurgien est assassiné à Cuença, l'horloger se tue en tombant d'un échafaudage lors d'un séïsme, le géodésien meurt de la fièvre jaune... Quant au courrier, il lui faut six mois pour arriver en France (y a pas de mail !).
Tout ce petit monde fait des mesures astronomiques, depuis le nord de Quito jusqu'à environ 300 km au sud. Mais ils se détestent tous, s'engueulent, manquent d'argent, ont des histoires de femmes (...), sans compter la neige, le froid, les pluies, le brouillard, le mal des montagnes, etc ! Bouger part de Quito en février 1743 et arrive en France le 27 juin 1744 en étant passé par Panama. Bouger en profite pour publier ses résultats à l'Académie et s'attribuer tous les honneurs. Quant à La Condamine, le plus sympa, il gagne Cayenne par l'Amazone (et découvre le caoutchouc) et ne revient en France qu'en 1744.
Conclusion : la Terre est aplatie aux pôles comme l'avait prédit Newton.
Denis
Ils sont là, tous les trois. Tous les trois ? Puisque c’est la première question qui nous vient, inévitablement. On les savait tous les deux, et les voilà trois. Car à les regarder ainsi, c’est ensemble qu’on les voit indubitablement, ces trois-là. Corps comme attirés (aimantés ?) vers ce lieu-là qui capture leur attention souriante et à jamais interdite au regard de celui qui les regarde, eux regardant. Mais regardant quoi ? Puisque c’est la deuxième question qui nous vient, tout aussi inévitablement. Regardant un dieu à la haute coiffure ovale, terminée en escargot, sculpté en bas relief sur une colonne de marbre, sans bras, le corps tout entier comme une sorte de botte d’où sort au milieu comme une branche, un tenon, son membre raidi horizontal, fertilisant de son sperme une salade (Claude Simon, Le jardin des plantes, Minuit, 1997) ? Evocation païenne d’un petit dieu Inca dont le partage simultané serait à l’origine de cet amusement qui s’empare de leurs corps ?
Vous ne me croyez pas ? Mais savez-vous que l’on a recensé 367 démonstrations différentes du théorème de Pythagore ? Alors pourquoi la mienne de démonstration serait-elle moins véridique que la leur ? Moins véridique que le récit que de toute façon (si jamais ils nous le racontent un jour), ils inventeront de toutes pièces. Vous savez bien comment sont les voyageurs : des affabulateurs !
Jean-Luc
Là-bas, dans la basilique de Quito, dans les catacombes, Aurélia à se demander comment les morts, alignés dans leurs boîtes, les uns au-dessus des autres, font pour respirer…
Ici (où à peu près), l’Autorité britannique pour la fertilisation et l’embryologie humaines (HFEA) vient de refuser de donner son feu vert à la demande de plusieurs équipes de biologistes de vouloir créer, in vitro, des chimères. Des chimères, ces êtres pour partie humaine et pour partie animale.
Là bas, dans les catacombes, dit-elle, pèse un sentiment de diffus de menace. Mais ici (où à peu près), où des biologistes travaillent à la création de ce qu’il nous faut bien nommer des monstres vivants, quel genre de sentiment de menace nous advient ?
Je les vois, là bas, eux vivants, retrouvant leurs morts, nos frères, les serrant dans leurs bras, puis les quittant, dans leurs boîtes à nouveau couchés.
Et je nous vois ici, nous, vivants (?) inventant des chimères qui nous inspirent crainte et tremblements.
Comme faisons-nous, ici, parfois, pour simplement respirer... ?
Jean-Luc
Un peu de sciences !
Que faire la nuit tombée à Quito ? Observer le ciel bien sûr ! Dès le coucher du Soleil resplendit vers l'Ouest la planète Vénus, qui se couche 1 h 48 m après le Soleil. Quant à Saturne, elle est visible vers l'Est, très haute dans le ciel, non loin de la constellation du Lion, dès le coucher du Soleil. Si la nuit se prolonge jusqu'au petit matin, impossible de passer à côté de Jupiter, magnifique objet très brillant qui se lève plus de 5 h avant le Soleil, aux confins du Scorpion. Toutes ces planètes sont visibles à l'oeil nu.
Et puis surtout, dans la nuit du 3 au 4 mars, magnifique éclipse totale de Lune, bien visible en Equateur : dès que le Soleil va se coucher, surveiller l'horizon Est : la pleine Lune va se lever, déjà plongée dans l'ombre de la Terre. Elle sera colorée en rouge brique; puis elle va monter dans le ciel, toujours rougeâtre, pour finalement sortir de l'ombre : on peut alors nettement voir la forme sphérique de la Terre se projeter sur la Lune. Un spectacle inoubliable et facile à photographier. Je dis ça au cas où une photographe célèbre se trouverait dans le coin...
Bon et dans la journée? Comme Quito n'est pas exactement sur l'équateur mais un peu au Sud (à 13' de latitude Sud), et que le Soleil est aussi en ce moment dans l'hémisphère Sud, ça veut dire que les ombres à midi sont dirigées vers le Nord. Mais ça va changer ! Et oui, le 21 mars, c'est l'équinoxe : ça veut dire que le 20-21 mars, le Soleil sera au zénith de Quito : à midi, plus d'ombre ! Et après le 21 mars, le Soleil passe au Nord : à midi, les ombres seront dirigées vers le Sud. Comprendo?
Au fait, il y a un observatoire astronomique à Quito; dans cet observatoire se trouve une dalle, que l'astronome La Condamine a fait graver en août 1741. Le texte est en latin, qu'Aurélia lit couramment... Dans ce texte, La Condamine a mentionné toutes les mesures qu'il a faites pour mesurer l'aplatissement de la Terre. Le graveur était un Indien, sculpteur sur bois, mais illettré ! Il lui fallait une journée pour graver une ligne...
Bon, la prochaine fois, on fera de l'histoire. En attendant, observez bien les cieux équatoriaux !
Denis
(Raconter la constellation, c'est-à-dire les gens auxquels etc.). Dans le journal Le Monde de samedi. Une photographie de Jacques Grenier illustre la reprise à Paris du spectacle du chorégraphe canadien Daniel Léveillé. Une partition de gestes secs et massifs sur un plateau vide et noir, intitulée « la pudeur des icebergs ». La photo de Jacques Grenier : trois corps nus, de dos ou bien de profil pour l’un, trois danseurs dont une femme, la blancheur de leurs peaux dans l’écrin du plateau vide et noir. La photo a saisi cet instant qui succède comme miraculeusement au saut parfaitement coordonné de ces trois corps : comme suspendus dans l’air, musculatures totalement détendues laissant présumer de l’éternité possible de ce que nous connaissons comme une impossibilité physique, un flottement. Quarante huit heures après votre départ, ceux qui veillent ici, n’ont pas de nouvelles de vous. Et ce matin, je pensais à vous comme à deux corps suspendus, deux danseurs à l’aube de votre odyssée, nous indiquant l’improbable chemin. JLC.
(Raconter la constellation, c'est-à-dire les gens auxquels etc.). Ici, campagne pour les élections présidentielles. 2007 sera participatif ou ne sera pas. Entendez par là qu’il s’agit d’écouter. Le Citoyen. Dont la sphère politico-médiatique se serait éloigné. Irrémédiablement. Le Citoyen s’étant vengé de ce mépris, paraît-il, en votant un retentissant « NON » au projet de constitution européenne. La susdite sphère a retenu la leçon. Invente des dispositifs télévisuels où le Citoyen français, « scientifiquement panelisé » (un retraité, un professeur des écoles, une lesbienne, un jeune issu de l’immigration et habitant un quartier sensible, etc.), interroge sans le moindre intermédiaire, un ou une candidate. Est-ce un exercice démocratique ? Peut-être, mais alors il s’agit d’une démocratie « des petits moi, je ». Dans l’exercice télévisuel où Ségolène Royal est invitée, monsieur B. , atteint d’une sclérose peine à terminer son témoignage et termine les larmes aux yeux. La candidate s’avance vers lui et lui touche le bras. Les commentateurs qui analysent ( ?) ce geste (un moment d’émotion fort !) sont partagés entre ceux qui y décèlent un signe de compassion et les autres pour qui s’affichent le jeu de la compassion. Alors sincère ou professionnelle ? Marketing ou clientélisme ? A l’heure de la vidéosphère, ce qui ne passe pas à la télé, n’existe pas. Et peut-être est-ce la véritable raison de votre voyage que de savoir si le monde existe vraiment…
Jeudi. Jour de votre départ vers le continent sud-américain. Portrait de Yolande Betancourt dans Libé. La maman d’Ingrid, otage des FARC depuis 1825 jours. Dans le Figaro, le président Alvara Uribe affirme avoir reçu des informations selon laquelle Ingrid Betancourt se « trouverait à l’étranger ». Alors que 17 chiliens, principalement des militaires ont été renvoyés en cours d’assise par contumace hier, pour un dossier visant la disparition de quatre ressortissants français en 1973 et 1975, sous la dictature de Pinochet. Le soir, le journal Le Monde publie un long papier de Régis Debray (et aussitôt replonger dans les guérillas des années soixante), qui ne contemple qu’une morne campagne (présidentielle, cela va de soi). Jeudi, jour de votre départ vers le continent sud-américain dans l’avion qui est une sorte d’ennui (et réciproquement d’ailleurs, mais ceci est une autre histoire), dans l’avion donc, qui vous plonge dans un nuage de léthargie, vous lisez ces nouvelles, un peu détachés, somnolents : ce qui se passe dans les journaux n’existe pas… JLC.
|
157 contribution(s)
5 pays renseigné(s) Voyageur nomade Info auteur |
|
|
Derniers articles
|
|
|
Recherche
|
|
|
Lien(s)
- Site officiel de la route inca : www.chemin-inca.org- Philosophie et équipe du projet Qhapac Nan - Histoire du Qhapac Nan - Conférence Transboréal - Journal de bord sur Voyazine - 33ème bourse du Talent - Qhapaq Ñan |
|
|
Carnets de voyage
|
|
|
Photos :
354 photo(s)
|
|
|
Vidéos :
0 vidéo(s) |
|
|
Audios :
18 audio(s)
|
|
|
Archives
- Mai 2008 - Mai 2007 |
|
|
Pays
- Bolivie |
|
|
Mes amis Voix Nomades
- qhapaq_nan |
|
|
Fil RSS du blog de chemin_inca
|
|
LES PARTENAIRES :
Le Centre International de Conservation du Livre d'Arles numérise des manuscrits scientifiques d'expéditions françaises du 18ème et du 19ème siècle.
Spécialisée dans le domaine de l’art et des civilisations, des origines à nos jours, akg-images propose aux professionnels de l’image un accès privilégié à son fonds iconographique.
FUJIFILM France a fait don au projet Qhapac Nan de pellicules photographiques Moyen Format.
Retrouvez des articles de notre carnet de voyage sur Voyazine, le magazine en ligne de Voyages-sncf.com.
|