"Tous ces moments volés à la fuite du temps, nous parlent pourtant d’un même monde..." - Aurélia Frey, Coup de Coeur de la 33ème bourse du talent - http://www.photographie.com/?pubid=1044 … p;rubid=91
Sommes nous à la hauteur de ce que les Andes nous ont donné ?
Je me souviens parfois de nos critiques, de nos exaspérations et de nos mots durs pour ces terres difficiles. Dans les Andes, les gens ont souvent l'accueil taciturne et ,- il faut bien l'avouer-, le visage fermé de montagnards peux habitués aux relations sociales avec les étrangers.
Les Andes n'offrent pas aux voyageurs l'exotisme facile et attirant des parfums d'Asie ou des spiritualités de l'Orient. Le manque d'éducation, la pauvreté, le décalage culturel et le complexe colonial donnent parfois à ces campagnes montagneuses isolées l'image de rivages stériles à la vie. Aucun de nous n'est pour ainsi dire tombé amoureux de l'Amérique andine.
Parfois donc, l'accumulation de sensations négatives a pu nous conduire à des opinions hâtives et des rejets instinctifs. Jugements de valeurs nés de nos difficultés à trouver ce que nous étions venus chercher et dilemne classique : sont-ils trop fermés ou ne sommes-nous pas assez ouverts ? Des pièges de l'ethocentrisme...
Aujourd'hui, je prends plaisir à penser à certaines de nos difficultés. J'y vois même un point positif. Ne pas rencontrer ce qu'on attend est un gage de remise en cause permanente. Tomber en extase devant un pays, quel qu'il soit, me semble d'ailleurs une erreur : idéalisation facile, tropisme exotique et fascination béate sont les principaux risques des voyageurs "convertis". C'est bien connu, en voyage, on aime tout particulièrement ce que l'on cherche en soi. Thérapie du voyageur en mal d'identité ! Pour éviter ce piège, il convient autant que faire ce peut d'éviter l'empathie stérile. En un sens, les Andes et leurs habitants, - par leur esprit farouche et peu enclin à entrer facilement dans notre jeu (journalistique ou poétique) -, nous ont rendu bien des services...
Sébastien
Voyager au Pérou, c'est aussi traverser la toile, entrer dans les paysages mythiques de la conquête de l'ouest, et se replonger dans l'ambiance très cinématographique des plus grands décors de Western.
Quand l'illusion devient réalité...
Stéphane
En colère... une sorte de rage intérieure que je contiens de plus en plus difficilement. Colère contre soi, contre les Autres. Par manque de dialogue, par non-envie de dialogue et par impossibilité.
Des hommes allongés par terre, ivres morts. Toujours. Dans une cour sordide, au milieu des cochons, de la fange, assise sur un sac de patates ( qu'elle mangera plus tard) traînant dans l'urine des chèvres, une femme sans âge me prend le bras, les yeux imbibés d'alcool, l'haleine avinée, le regard un peu fou, et me répète dans un langage d'entre deux (Quechua-Espagnol) : « Emmène moi dans ton village ». C'est la seule phrase qu'elle répète en boucle. A côté d'elle se tient sa fille regardant le spectacle de sa mère.
Aucune empathie. Rien simplement un écoeurement après toutes ces semaines où nous sommes confrontés à ce désarroi noyé dans l'alcool dès 8 heures du matin. Rien que de la colère et l'envie de lui arracher violemment sa main de la mienne. La colère contre elle, contre sa misère, son manque de pudeur ? Du fait qu'elle ne se rend pas compte ou plus compte.
De la colère contre moi car je ne suis pas capable d'accepter ce décalage, ce fossé, cette frontière, car je ne sais pas comment faire pour instaurer un dialogue.
Peut-être aussi car inconsciemment qu'on le veuille ou non, je ressens une forme de supériorité au niveau de l'éducation, du mode de vie, de l'hygiène. Peut-être parce que je la regarde non comme un être humain mais comme un animal en détresse. De telles pensées sont difficilement avouables, et les écrire, n'en parlons pas, mais c'est ainsi. Mais au fond de quel droit ?
De la révolte.
Nous nous levons, la femme aux yeux fous nous voit nous en aller. Elle ne me parle plus de l'amener dans son village. Elle a une phrase plus dure, plus rude, plus vraie : « Si vous n'étiez pas venus avec mon oncle, je ne vous aurais jamais invités »
A la sortie de sa maison, un peu plus loin, un homme titube. Il ira s'étaler dans un champ, inconscient, au milieu des bêtes. Telle me semble être la réalité des villages andins si reculés.
Aurélia
180 Kms de piste en terre, à flanc de montagne, 15 heures de trajet tantôt en minibus tantôt en camion à bestiaux coincés entre les chèvres et les sacs de patates, une chaleur écrasante qui laisse la place à un froid glacial à la tombée du jour, tel a été le prix à payer pour rejoindre le petit village de Sarhua perché à 3800 mètres d'altitude dans les montagnes péruviennes.
Là, au bout du bout du monde, j'espérais « la rencontre ». Vraie, authentique et poétique, les ingrédients autour desquels j'ai décidé de construire le film de cette aventure.
Déception. Nous cherchions de l'authenticité et nous n'avons découvert que pauvreté extrême et inculture. Après avoir été invités dans plusieurs habitations insalubres et avoir fait preuve de beaucoup de courage face au manque total d'hygiène, nous avons rendu les armes.
La question est : comment témoigner de cela ?
Je ne suis certainement pas venu jusqu'ici pour me contenter de faire du misérabilisme avec ma caméra, ce serait trop facile. Les prochaines étapes m'amèneront donc à reconsidérer la problématique de la rencontre, exercice difficile mais excitant. Il fallait tenter l'expérience, ce n'est pas du temps perdu mais simplement une épreuve physique et morale qui nous oblige à nous remettre en question.
Les voyages nous permettent d'englober une humanité dont nous ne sommes qu'une infime partie, et témoigner de cela de manière juste demande beaucoup de réflexion, de patience et d'acceptation de la différence. Le film sera sûrement le reflet de cette réflexion, ce qui est déjà beaucoup...
Stéphane
Sortir des villages ruraux, de ces petits abris reclus, perchés au sommet des montagnes avec un sentiment douloureux, une incapacité à étouffer ce pincement au coeur qui me saisit.
Se poser la question du pourquoi ? Pourquoi ce sentiment d'être éloignée des choses et des gens ?
Un village, une solitude. Maisons enfermées sur elles-mêmes. Enceintes closes au monde extérieur, silencieuses. Des rangées de maisons qui se succèdent dont nous ne pouvons percevoir la vie, ni entendre les respirations. Juste des soupirs sur notre passage. Détresse d'un monde abandonné qui résiste pourtant avec son lot de départ des « forces vives », des jeunes qui , pour trouver du travail, s'en vont, délaissent les maisons familiales. Un cadenas sur la porte. Désertification. Les personnes qui restent, ressemblent à des fantômes, inabordables (surtout pour nous, étrangers), retranchés dans leur mur de souffrance, d'abandon, fiers de ne pas le montrer. La souffrance existe t-elle d'ailleurs à ces sommets ? Et ne serait-ce pas moi qui projette ma propre détresse devant ce monde, ma nostalgie d'un univers paysan que j'ai côtoyé auprès de Louis, mon grand-oncle ? Le désir et la souffrance de ne pas le retrouver. Je me demande...
Louis dans sa maison, dans son silence qui accompagne souvent mes pensées. Louis, seul, fort et fragile.
Et devant nous, un village qui se meurt. Comment ne pas faire le parallèle entre un village des Cévennes au début du XXème siècle et ces villages perdus des Andes du XXIème siècle ?
Un dimanche, dans les chemins escarpés, et poussiéreux sous un soleil d'après-midi, nous croisons des hommes ivres morts titubant qui rentrent chez eux ou plutôt tentent de rentrer chez eux. L'alcool pour noyer quoi au juste ?
Incapables de pousser leur porte, ils jonchent le sol, affalés, mordant la poussière. Leurs enfants passent au-dessus d'eux, constatant simplement. Il n'y a rien à dire.
Malaise intense, des sentiments contradictoires et violents. Misère humaine et incapacité à communiquer.
Nous partons de Tarmatambo et je suis soulagée. Dans la nuit noire, le village disparaît, enveloppé par le manteau nocturne. Une nuit au quart de lune. Je ne regrette rien, ni les gens rencontrés, ni les chemins croisés, ni rien au fond. Je préfère que disparaissent ces sentiments déchirés. Je préfère, ce soir, me souvenir de Louis, assis à sa table, silencieux mais si vrai.
Aurélia
Le voyage 3 – Relation aux lieux
L'obsession du chemin. Telle pourrait être parfois le sens de notre voyage ! Sur le papier, la mariée (Inca) est belle. Une civilisation mythique, une voie royale et historique. La rencontre entre l'Histoire et la géographie.
Pourtant, la grande route Inca nous encombre bien souvent. Combien de fois avons-nous voulu prendre d'autre voies et nous égarer vers d'autres chemins ? Envie de tordre le cou au Qhapac ñan. Tracer une route par avance, quelle qu'elle soit, est un joli trompe l'oeil. Les cartes sont dangereuses. Elles ne devraient servir qu'à fixer un point sur un horizon, pas à tracer des itinéraires. Elles pèsent parfois sur l'esprit du voyage comme autant de remords d'actes manqués, de destinations non “couvertes”. Elles finissent souvent par transformer en contrainte des lieux rêvés, en mauvaise conscience des étapes négligées.
Nous avons bien tenté de nous rassurer en imaginant la route Inca comme le moyen d'un autre cheminement : saisir la dimension poétique d'un pays, la force des rencontres... Faire de la géographie un élément négligeable.
Cela a marché parfois..... Souvent..... Pas tant que ça finalement...
Un voyage sans dessein géographique est un leurre. A quelques très rares exceptions, nos rencontres et nos expériences, aussi belles et fascinantes fussent-elles, ont toujours été “intéressées”, voire parfois inintéressantes du point de vue humain. Autant donc l'accepter. Le voyage est avant tout un acte égoïste, pour soi. Le reste est une construction.
Alors, faut-il réhabiliter la géographie ? Certes, elle introduit souvent un défi personnel à relever : un col à passer, une route mythique à suivre, un pays à traverser. Elle définit aussi des choix au niveau des moyens : en paquebot, à pied, en chameau, voiture ou à cloche pied... Quelque soit la nature de ce défi, le voyage en est le verdict. Mais la géographie nous fait chaque jour traverser des frontières nouvelles, culturelles, sociales, économiques, intellectuelles. Fascinant, mais aussi usant. De quoi rêver d'être un marin, loin de ces Andes morcelées...
Sébastien
Je suis toujours surpris de retrouver avec autant de plaisir les hauteurs montagnardes. Joie de sentir à nouveau l'engourdissement subtil des sens provoqués par le manque d'air, la rareté en toute chose que seule l'altitude sait provoquer : économie de mots, économie de gestes, économie de pensée. Revenir aux chose simples et prioritaires, fuir les pensées moribondes, les relations trop complexes. Penser au froid, à la fatigue, au bivouac, au corps qui vous lâchera peut-être au pire moment, puisque c'est ainsi que cela arrivera !
La marche est un acte profondément solitaire. C'est un sport d'équipe qui s'apprécie seul, sans excès de paroles, dans ses pensées. Ou bien parfois à haute voix, comme un neurasthénique n'ayant personne à qui parler, sauf à lui-même. A Quito, un mime a fait rire toute la foule en me parodiant, à mon insu. Il a su capter ce mouvement de ma mâchoire qui agite souvent mon visage lorsque je marche. J'ai trouvé étrange de parodier ce trait de caractère que j'ai moi-même observé si souvent chez mon père. Il m'est soudainement apparu si naturel, filial. Le plaisir de la marche est le plus important, à mes yeux aujourd'hui, des legs de mon paternel...
Sébastien
Le voyage - 2 : relation au temps
Le temps est un peu notre conjugaison du mot « voyage ». Il s'emploie sur tous les modes et à toutes les personnes. Voici notre "Bescherelle" du temps qui passe, du voyage qui dure et qui se compte en mois.
- Le temps pour méditer :
Parler de soi, encore et toujours. Prétention narcissique et plaisir avoué. Se rénover, telle est peut-être la question qui nous menace ! Étonner les autres pour se rassurer soi-même...
- Le temps pour s'égarer :
Voyager n’est pas une fuite. Au contraire, c’est un rendez-vous avec soi-même, un face à face permanent. Il peut parfois être un dialogue dur et agressif car on ne se pardonne rien, sauf à renoncer à ce qui fonde nos choix et notre liberté d'action.
- Le temps pour rêver :
Le voyage permet de tricher. On s'invente chaque jour un nouveau personnage, un rôle que l'on n'a jamais tenu. Comme les chats, on vit 7 vies, mais en quelques semaines...
- Le temps pour se lasser :
La naïveté lavée par l'éponge des semaines. L'usure de l'exotisme devenu quotidien. L'envie d'autre chose, le plaisir de vouloir voyager hors du voyage.
- Le temps pour l'instant :
Le voyage est un inconfort qui dure.
Pas de cabane, pas de petite maison où se retrouver le soir, pour détourner son attention, se distraire pour échapper à soi-même. Chaque jour qui passe, on s'invente des parades pour esquiver ces absences de refuge que notre instinct grégaire nous pousse inconsciemment à retrouver. Des lieux pour la ritualisation d'un quotidien : un restaurant pour le petit déjeuner (important !), un bar avec feu de cheminée pour les fins de journée (vital !), une chambre avec une patronne mère poule pour les soirées (existentiel !). On s'installe dans le présent...
Le temps de vivre :
L'absence d'horizon permet de ne pas penser à l'arrivée. Seule l'absence de contrainte de temps permet d'accepter de le perdre, de le gâcher en attentes inutiles, égarements non réfléchis, en échecs assumés. Bref, de voyager.
Le temps du salut :
En voyage, on accumule tout. Chaque expérience forge une histoire à revendre, un souvenir à raconter, un pari gagné sur la fin de la partie. On récupère tout ce qui passe sous notre main pour constituer des réserves pour les jours creux... et pour les vies d'après.
Sébastien
Y a t-il seulement un moment pour penser ? Reposer son esprit des contraintes liées au temps qui passe, s'écoule ? Il me semble que je ne prends plus ce temps nécessaire à la réflexion, au repos. Cusco me plonge dans un dilemne. Nous venons de passer plusieurs mois hors des sentiers battus et rebattus par les touristes et soudainement nous voilà plongés au coeur du tourisme de masse. Comme tous voyageurs, je suppose, j'ai, nous avons cherché un dépaysement, une recontre avec l'Autre, avec une authenticité, une solitude qui nous fait penser que nous vivons peut-être, certainement de manière illusoire, un moment unique et décalé. Cusco me plonge dans cette interrogation : Que vient-on chercher au juste ? Et rencontrer l'Autre de manière véritable, est-ce seulement possible ? Oppressée par les personnes des agences de voyage qui nous alpaguent, par les femmes en tenues traditionnelles qui monnayent leur image pour quelques soles, je me trouve confrontée à cet éternel problème et cette constatation : la relation aux Péruviens, aux Autres ne se tisse ici que sur des liens factices, commerciaux, touristiques. L'illusion pour la désillusion, il en est toujours ainsi.
Voyager ? Voyager vrai ? Voyager comment ? Le décalage est rude, et je suis parfois en colère contre moi-même ou contre les Autres car j'aimerais que cesse cette relation. Se sentir objet, étranger en permanence. Et de me demander : comment vivent les étrangers en France ? Qu'est-ce que se sentir étranger, étrange, gringo en espagnol, rawaga en arabe ? Y a t-il des connections humaines possibles ?
Qui croire ? Que croire ? Est-ce qu'un sourire croisé dans la rue est un sourire sincère, donné sans attente de retour. Et pourquoi ? Je ne souris pas, je n'engage pas la conversation avec le regard par peur d'être sollicitée, d'être consommée.
Est-ce que le voyage est une rencontre avec l'Autre ? N'est-ce pas une rencontre parfois douloureuse avec soi-même ?
Aurélia
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