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Le voyage de la manifestation

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Paris en manifestant

Publié le : 19 Mars 2006

De retour d’une manifestation parisienne en ce mois de mars 2006, quelques lignes voyageuses.
Depuis combien de temps suis-je un marcheur de manifestations, sur le pavé de Paris ? Des décennies, toujours pour des causes que je veux et espère justes.
Le plan de Paris est quadrillé par des itinéraires qui finissent par être connus, les années s’ajoutant aux années d’expérience, au gré des décisions des préfets.  De la place de la République à la place de la Nation, en passant par la Bastille ; de Denfert Rochereau à la Nation encore, du boulevard Saint-Germain à la gare Saint-Lazare, de la place de la République à la Concorde, les possibilités sont nombreuses, les voyages plus ou moins paisibles. Printemps comme hiver, par milliers ou centaines de milliers, un million peut-être une fois ou deux très réussies, on ne marche ni ne voyage jamais seul. La compagnie est toujours là, nombreuse, fraternelle. Les encadreurs, accompagnateurs du voyage sont eux aussi toujours présents (service d’ordre, policiers en civil, CRS musclés), anges-démons gardiens de la pérégrination. Les spectateurs de l’itinéraire également, sur les trottoirs, aux balcons, aux fenêtres, qui encouragent, tapent sur des casseroles. Les voitures et camions de nettoyage suivent de près, tout verts, pour effacer immédiatement toute trace du voyage.
On accède au voyage revendicatif par métro ou RER, déjà dans la foule si la journée est chanceuse. Au grand jour, sorti des entrailles de la terre, ou de ce qu’il en reste sous le vieux Paris, la ville est changée. Plus de voitures, uniquement des marcheurs-voyageurs citadins têtus et décidés à ne pas s’en laisser dire. Larges avenues désertes aux alentours, forces de police au loin interdisant l’accès à qui que ce soit d’autre que des marcheurs. Pas d’autos, tout change dans le paysage, sauf ici et là des véhicules-militants couverts de banderoles, de tracts, dégoulinants de slogans, de musiques rock ou reggae. Plus beaucoup d’Internationale durant le voyage, mais des visages jeunes, des costumes bariolés, des pancartes-slogans drôles, de toutes les couleurs, imaginatives. Larges banderoles délimitant la randonnée mécontente. Tracts tendus tous les cent mètres, de temps un temps un visage connu, un bonjour rapide, comment vas-tu, depuis le temps. Il ou elle a quelques cheveux blancs maintenant, c’est la même chose pour moi. La dernière fois ? Pour Devaquet, à la Bastille ? A la gare Saint-Lazare avec les cheminots en 1995, en 2003 à la République pour les retraites ? On ne sait plus très bien, mais ce voyageur impénitent du bitume était déjà là, c’est certain. Il s’est un peu courbé sous le poids des ans et des kilomètres, d’autres sont morts avec le temps, que j’aimais pourtant, qui ne voyageront plus de ces voyages humanistes.
J’adore le lion de Denfert Rochereau, avec son air fier, ces manifestants alpinistes qui s’accrochent à sa crinière, ce cracheur de feu sur le toit de ce camion des postes égaré là, ces torches fumigènes qui éclairent de lumière orange le voyage, ces clowns aux nez rouges qui pirouettent, ces jeunes mauvais et infortunés garçons des banlieues que les marcheurs sérieux et concernés regardent parfois d’un sale œil, ces prisonniers de la prison de la Santé (drôle de nom) faisant des signes de victoire depuis leurs neuf mètres carrés cellulaires - voyage immobile -, les vendeurs de sandwichs, de merguez, ces militants croyants de l’extrême gauche sur le bord du trottoir, les membres de la CGT, repérables entre mille, les renseignements généraux et leur air-de-rien. J’aime cette place de la République, ne serait-ce que pour son nom, la Concorde également, même si c’est souvent raté. Et la Seine, sa perspective et ses ponts, qui en ont vu passer bien d’autres, tragiques parfois.  Et l’Assemblée Nationale dont je me demande à chaque fois pourquoi on ne va pas la visiter sans crier gare (cela arrivait au 19e siècle paraît-il), et l’hôtel des Invalides, également, comme un hommage aux marcheurs du long voyage de la retraite de Russie ou d'ailleurs,  gravement éclopés de la folie guerrière, et on pense du même coup aux innombrables invalides des manifestations-voyages depuis deux siècles et plus. Et le quartier Latin, évidemment, sa Fontaine, sa Sorbonne, sa montagne Sainte-Geneviève, où depuis le Moyen Age étudiants et prévôts du roi s’en donnent à cœur joie dans le voyage violent (fréquemment mortel aux 13e  et 14e siècles, quand les étudiants portaient l’épée).
Paris, ville lumière, retrouve du cœur, a du cœur, sous les pas du voyage protestataire. Paris ville musée  redevient Paris-vie lorsque la banlieue l’investit, le bouscule, lui fait peur, à ce Paris qui pourtant n’a rien à craindre depuis longtemps des manifestations. Pendant le voyage-manifestation, Paris comme son lion de Denfert secoue le poids métallique de sa vieille crinière, redevient vivant, parfois rugit encore. Ses jours-là valent le voyage qui ne coûte pas cher, qui ne coûte rien, un ticket de métro et le tour de rêve est joué. Paris est beau alors, et même s’il pleut ou s’il gèle, il y fait bon. Paris oublie sa grisaille, Paris se réinvente un peu, Paris imagine des choses, Paris à nouveau sert à quelque chose. Paris exténué redevient Paris Jouvence. Il y a toujours des jeunes filles très en colère dans ces voyages, et grâce à elles ce Paris-là ne sera jamais vieux, comme moi tant que je pourrai marcher de ces voyages-là, dont aucun guide ne pourra jamais pleinement rendre compte tant ils sont primaires, intelligents, dangereux et formidablement attirants.

Christian Verrier


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