La confrérie des pénitents blancs date de 1527. Leur chapelle, vestige d’une ancienne église, Notre-Dame-de-la-Principale, bâtie au XI° siècle, était située sur la place de la Principale, au centre d’Avignon, près de la rue de la République. J’ai rencontré un vieil Avignonnais qui en a été membre avant la guerre de 1940. Voici ses souvenirs datant de l’époque où la chapelle active célébrait deux messes par semaine, le dimanche, à 8h du matin et à 11h, drainant un public de fidèles nombreux, ce qui concurrençait l’office de l’église Saint Didier dont dépendait la paroisse.
Mes parents étaient des pénitents blancs. Nous étions logés dans le bâtiment attenant à la chapelle, au n° 21 de la Place Principale. Fermée sur elle-même, la place, populaire, était comme un village à cette époque, avec ses commerces, son église. L’usine électrique, l’Avignonnaise, prolongeait la maison où nous habitions. En face, les ateliers de l’usine et une forge. Les enfants piaillaient, tapaient dans un ballon, faisaient du vélo sans être dérangés par les voitures. Il n’y en avait qu’une, d’ailleurs, celle de mon père. Après l’office, tout le monde s’attardait sur la place pour bavarder.
Ma mère s’occupait bénévolement d’entretenir la chapelle. Elle recevait les dons des fidèles, encaissait les prix de chaises et se rendait chaque semaine à l’évéché pour apporter l’argent enfermé dans un petit sac. Elle soignait les malades et il n’était pas rare qu’on l’appelât pour faire un piqûre ou pour aider à un accouchement car les pénitents blancs avaient pour vocation les soins apportés aux pauvres. A Pâques, il était d’usage d’offrir des pains, des galettes. Nous installions des tables tout au long de la Principale pour y déposer la nourriture et chacun venait chercher son offrande. Les enfants jouaient autour des adultes sur la place d’où montait un brouhaha joyeux. Noêl aussi était un moment extraordinaire. Les pénitents blancs invitaient les tambourinaïres de monsieur Clamont ainsi qu’un ténor de l’opéra à chanter le Minuit Chrétien. Les noëls provençaux résonnaient alors dans l’église et donnaient à la messe de minuit un éclat que les vieux avignonnais ne sont pas prêts d’oublier !
Quant à mon père, garagiste, il effectuait divers travaux de réparation pour la confrérie dont l’une des grandes préoccupations était l’embellissement de son lieu de culte. L’intérieur de la chapelle, somptueux, était couvert de tentures rouges et de tableaux de maître, Nicolas et Pierre Mignard, Pierre Parrocel, Simon de Châlons. Des orgues s’élevaient au-dessus de l’autel en bois sculpté sur lequel trônait une grande croix de bois. Celle-ci était célèbre pour avoir été portée par Henri III en 1574 lors d’une grande procession de la relique de la Sainte Epine. Si de nombreux objets liturgiques, de beaux meubles ouvragés ornaient la chapelle, le trésor le plus précieux était cette fameuse relique enfermée sous un globe de cristal cerclé d’or. Nous étions inquiets d’être les gardiens de ces trésors. Le soir, mes parents m’envoyaient vérifier si tout allait bien. Je n’en menais pas large dans la chapelle, la nuit, en entendant des craquements qui me rappelaient les morts enterrés sous le pavement. Je fermais les portes à toute allure, fuyant les fantômes de l’église.
Mes copains et moi, nous étions enfants de choeur mais nous étions loin d’être des anges. En face de la chapelle, se dressait l’établissement de Michel Bain qui vendait des objets et ornements liturgiques. Au rez-de-chaussée étaient découpés les pains d’hostie fabriqués par les soeurs. Nous étions chargés de les amener à l’abbé et nous ne nous privions pas d’en manger et, de temps en temps, de boire le vin de messe.
Adolescent, vers 1937, je devins pénitent blanc à mon tour. Pour entrer dans la congrégation il fallait être catholique, honnête, bien sûr, être connu par des membres de la confrérie et présenté par eux. Au cours de la cérémonie on revêtait l’habit, une robe blanche en toile serré par un cordon de la même couleur surmonté d’un capuchon pointu. Un écusson brodé ornait l’habit : il s’agissait du Coeur de Jésus entouré d’une couronne d’épines. L’habit de sainte pureté représentait l’homme nouveau créé selon dieu pour la justice, la sainteté et la vérité. Le cordon de la pureté devait éteindre le feu de la concupiscence afin de posséder la vertu de la chasteté. Le capuchon était le casque de salut pour conjurer les puissances diaboliques.
La chapelle désaffectée sert aujourd’hui de théâtre pendant le festival car la confrérie s’est dissoute. Sa façade restaurée, d’une blancheur éclatante, présente un porche surmonté des statues de deux pénitents blancs agenouillés face à face. De l’autre côté de la place, l’ancien établissement d’ornements liturgiques, transformé en restaurant, est toujours visible. L’usine électrique remplacée par des constructions modernes, les ateliers et la forge ont disparu.
La chapelle des pénitents gris a une longue histoire, liée à celle d’Avignon au temps du Comte de Toulouse dont elle dépendait et qui avait embrassé l’hérésie albigeoise. En conséquence, Avignon fut attaquée par le roi de France, Louis VIII dit Le Lion, père de Saint Louis. La ville résista pendant trois mois, puis les habitants mourant de faim, finit par se soumettre et fut mise à sac. Le 14 septembre 1226, le roi tint à célébrer sa victoire en se rendant vêtu d’un sac gris, portant le Saint Sacrement, dans un oratoire dédié à la Sainte Croix. C’est ainsi que fut créée la Confrérie de la Sainte Croix qui a pour vocation l’adoration du Saint Sacrement et prend le nom de dévote et royale confrérie des pénitents gris. Cette dernière est toujours en activité. La chapelle située dans l’actuelle rue des Teinturiers présente un fronton peint sur lequel on peut apercevoir deux pénitents gris agenouillés de part et d’autre du Saint Sacrement.
Le miracle des eaux
Le 30 novembre 1433, la Sorgue déborde et inonde la chapelle. Les pénitents veulent mettre à l’abri le Saint Sacrement. Sur leur passage, l’eau qui a envahi la chapelle se retire et leur permet de parvenir jusqu’à l’autel. La Conférie commémore chaque année le miracle des eaux.
Les pénitents noirs de la miséricorde
En 1586, les pénitents noirs de la Miséricorde, sous le vocable de la décollation de Saint Jean Baptiste, se vouent aux soins des prisonniers et des insensés. C’est pourquoi ils installent leur chapelle dans la rue Banasterie, accolée au mur de la prison. De nos jours la confrérie est toujours active dans ce lieu. La prison, désaffectée depuis quelques années, va être restaurée et reconvertie, semble-t-il en hôtel.
Avignon, ville des papes, est marquée par le catholicisme. Jadis, les couvents, les monastères, les églises étaient si nombreux que la ville hérissée de clochers comme un porc épic résonnait des voix de ses cloches loin à la ronde. C’est pourquoi Frédéric Mistral parlant d’Avignon l’appelait "L’Ile Sonnante". Beaucoup de ces ensembles conventuels ont disparu aujourd’hui. Il en est de même des chapelles, mais quelques unes, petits joyaux préservés, ont été épargnées par le temps. C’est à leur découverte que nous partons sur les traces des pénitents...
Dès le moyen âge, des chrétiens animés par l’amour de Dieu et du prochain se regroupent pour former les confréries dont les membres, tout en restant laïques, vont observer des règles semblables à celles des ordres monastiques. Les Pénitents, ou "les battus", sont appelés ainsi car ils pratiquent la pénitence, se fouettant jusqu’au sang avec la discipline, marchant pieds nus, le visage voilé. Chaque confrérie se spécialise dans des actions de charité et d’aide à autrui : soulager les pauvres, assister les morts, soigner les malades, les prisonniers...
Il y eut jusqu’à sept confréries à Avignon : les pénitents gris, blancs, bleus, violets, rouges, et deux noirs. De nos jours, il n’en reste plus que deux : celle des Pénitents Gris et des Pénitents Noirs de la Miséricorde...
Les pénitents noirs
Les pénitents noirs florentins fondent leur confrérie en 1448 sous le vocable de la Nativité de Saint Jean Baptiste. Ils s’installent au cloître des Grands Augustins, rue de la Carreterie, puis dans une chapelle aujourdhui disparue, rue du Puits des Thoumes. Ils se consacrent aux soins des malades, à la sépulture des morts et assistent les convertis.
Les pénitents bleus
En 1557, les pénitents bleus s’installent sous le vocable de Notre-Dame de la Piété dans l’enclos des Grands Carmes. Ils s’occupent de l’hôpital de Notre-Dame de Fenouillet dont il ne reste aucune trace.
Les pénitents violets
Les pénitents violets, sous le vocable de la Sainte Famille, s’installent en 1662 dans une chapelle que l’on peut toujours voir même si la confrérie a disparu, place du Grand Paradis, non loin du Lycée Aubanel.
Les pénitents rouges
C’est en 1700, pour échapper à l’influence nobiliaire et princière, qu’est créée la confrérie des pénitents rouges sous le vocable de Notre-Dame de la Réconciliation. Leur chapelle disparue était située face à La Belle Croix. Cette dernière existe toujours et se dresse à la bifurcation de la rue des Infirmières et de la rue de la Carreterie.
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