Blog de Jean_Luc_Charlot

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Carte postale from Bréhat.

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Retour de Bréhat (2)

Publié le : 14 Novembre 2006

Un autre instant j’étais parti sous mauvaise influence (comme l’on aurait dit parti sous une mauvaise étoile). Celle de ces quelques lignes extraites d’un roman de Catherine Clémenson : Interconnexion livre emprunté un peu par hasard à la bibliothèque ou peut-être emprunté (et lu) précisément pour y dénicher ces quelques phrases :
Une splendeur, Paul, c’était simple, on avait envie de l’embrasser et de ne plus le lâcher. D’être dans ses bras, caressée par ses mains aux doigts longs et plats. Collée à lui, juste la tête, un peu en retrait pour rire, et la reposer aussitôt sur son torse avec un gros soupir, et recommencer mille et mille fois.
    A vrai dire depuis que je les avais lues ces quelques lignes me turlupinaient dans le sens de savoir si une femme jamais avait pu penser cela de moi (je ne dis même pas l’écrire) ou quelque chose d’approchant l’important ici étant plutôt de l’ordre de l’idée générale (le mouvement) que de l’exact sentiment que ces mots traduisaient (sentiment forcément toujours singulier). Cette idée dont ce court extrait se faisait si bien l’écho (à la fois la déformant et en multipliant ses résonances) me travaillait depuis quelques temps au point que me mettaient mal à l’aise physiquement ces scènes de cinéma où une femme emprisonnait délicatement la nuque d’un homme qu’elle regardait pendant un instant et que pendant cet instant dans son regard il devenait le monde entier. Un malaise dû non pas à l’envie mais à l’interrogation de savoir d’être sûr qu’un jour moi aussi j’avais été regardé de la sorte c’est à dire amoureusement.
    C’est donc sous ces très peu favorables auspices que j’arrivais dans cette demeure prêtée amicalement pour y passer quelques jours de vacance(s). Il faut dire également combien je suis sensible (comme le papier photographique peut l’être à la lumière) aux lieux et dans ces lieux à l’habiter : cette façon de donner chair de façonner des espaces. C’est à dire de faire d’un lieu l’espace de poser de penser la question de la demeure comme une question généalogique. Il me faut dire d’emblée combien cette maison de vacances de bord de mer m’emplit aussitôt son seuil franchi d’une profonde mélancolie qui ne se démentirait pas au cours des quelques jours passés là et peut-être au contraire se précisât dévoilant ainsi sa troublante efficacité comme lieu de mémoire.
    Je poussais la porte que l’on pouvait croire curieusement victorienne et s’ouvrit alors l’espace de cette demeure dont j’éprouvais aussitôt qu’elle était une maison de vacance(s). Ni odeur ni vision particulière ne justifiaient cette première impression que j’éprouvais tout simplement peut-être à cause de la généalogie vivace des souvenirs joyeux qui s’y étaient construits et que je respirais aussitôt comme une bouffée d’impressions qui me touchaient sur le seuil m’indiquant avec certitude plus que son usage : sa destinée. Alors que simultanément ressurgissait le manque d’une maison de vacances où aurait pu demeurer mon enfance.
    Je pénétrais dans la maison « visitais » les pièces découvrant les objets laissés là non pas en déshérence mais dans l’attente souffrant dans le même instant de ce qui relève de l’effraction et de ces traces qui disent l’habiter ces empreintes d’une vie qui s’incarnait assurément dans ce lieu. Je pensais que depuis longtemps déjà je n’habitais plus mais je logeais. J’enfouissais alors l’idée trop triste pour demeurer simplement mélancolique que peut-être je n’avais jamais habité…
    J’éprouvais ces moments qui ont la capacité de contenir tant d’autres instants révélés déclenchés par un infime événement : la couleur de la mer ou son bruit dans la nuit l’odeur d’une ballade dans les dunes un caillou ramassé dans le sable les enfants partis jouer plus loin alors que lisant un livre un cigare allumé dans le soir descendant, etc. … réminiscence d’un moment d’un instant passé avec elle. Je me demandais s’il serait possible de lui écrire une lettre qui parlerait de ces instants et de cette mélancolie…
    Rentrant de ces quelques jours de vacances je regarderai à la télévision au milieu de la nuit un film de Sylvie Ballyot et Béatrice Kordon qui sont des petites cousines de Sophie Calle un film qui s’intitule « tu crois qu’on peut parler d’autre chose que d’amour ? »
    Je savais définitivement que non.


De retour de Bréhat

Publié le : 07 Novembre 2006
De retour de Bréhat

Lorsque, fatigués d’avoir erré à travers la ville et avant de se quitter, comme nous le fîmes finalement près de chez elle, avec le sentiment d’avoir ouvert sur le monde une fenêtre de plus, par laquelle on voyait la mer de la vie, calme et bleue, je sais que j’aurais pu lui suggérer aisément de l’accompagner jusqu’à son appartement afin d’y quérir une barque capable de dériver avec nos deux êtres à son bord.
    On même, aurais-je pu impunément, pour rattraper le coup, plagier Michel Torga, en lui écrivant dès le lendemain (et sans en mentionner la source probablement), cette adaptation de la première phrase de la nouvelle qui inaugure le recueil de cet écrivain portugais et qui s’intitule, je crois « RUA ». Peut-être même y ai-je songé pendant quelques instants en traversant l’approche confiante de ce petit matin irradié de cette lumière curieusement bleutée et dont elle était désormais absente, alors que la nuit cédait sa place, assurée de sa revanche prochaine, et que j’écoutais le bruit des nettoyeuses qui, déjà, arrosaient les trottoirs, affichant la preuve que la vraie vie (rangée et heureuse), s’éveille toujours dans la nécessité qu’elle a de se débarrasser des détritus, des saletés, des ordures, à grande eau ruisselante…
J’y ai renoncé de la même manière que  l’on renonce à écrire un chef d’œuvre, ce livre qui bouleverserait à coup sûr son unique lecteur jusqu’au tréfonds de l’âme ou comme l’on renonce à chercher une main à laquelle se tenir pour traverser la nuit, certain que seul, on n’y arrivera pas. J’y ai renoncé à cause de l’ennui ou plutôt exactement à cause de la peur de l’ennui… dans le désir de me recroqueviller sur moi-même, espérant sans doute me transformer en une sorte de trou noir, ce point unique de matière condensée, d’une densité enfin suffisante pour pouvoir simplement vivre.
J’y ai renoncé quoique sachant que dans toute séparation, ce qui disparaît, ce n’est pas l’autre. Mais bien cette part de soi avec laquelle l’autre disparaît…


Revenir dans ce lieu qu’autrefois on a désigné à soi-même

Publié le : 21 Avril 2006
Revenir dans ce lieu qu’autrefois on a désigné à soi-même

Nous ne faisons jamais que marcher ou courir ou rester là. Même quand il s’agit de revenir. Revenir dans ce lieu qu’autrefois on a désigné à soi-même comme le cœur du monde (le cœur de son monde), face au ciel, face aux nuages et face à la mer. A Bréhat, qui est une île, cet autre jardin.
Nous avons bégayé la vie depuis tout ce temps, mais nous n’avons jamais oublié qu’un jour, nous avons décidé (pour toujours) que c’est en ce lieu que nous irions chercher la mort. Nous étions jeune alors, et peut-être pensions-nous, qu’ici, Elle ne penserait pas à nous y attendre, à nous y chercher. Nous étions jeune alors, et peut-être la mort n’existait-elle pas ? C’est pourquoi nous rêvions de venir finir le livre dans la maison de retraite de Bréhat…
Je dis « nous » par pudeur, pour ne pas dire « Je », pour ne pas écrire que c’est dans ce lieu qu’autrefois, j’ai décidé que j’irai chercher la mort. J’écris « nous » sous l’emprise d’une très ancienne superstition, pardonnez-moi.
Pourtant, « je » suis revenu à Bréhat. Après combien de temps ? Suffisamment pour que certains de ceux que nous aimons meurent et que nous nous effritions...
Je suis revenu. Le bateau est plus large, les passagers plus nombreux, plus bruyants, plus excités, mais peut-être est-ce moi qui suis plus impatient ? Le bateau frôle une bouée, s’enfonce dans le crachin (que les parisiens appellent « pluie »), traçant des sillons semés de fleurs d’écume qu’il ouvre dans l’eau presque lisse. Puis, il n’existe plus rien que le grondement cadencé des machines et le goéland planant au dessus du bateau, ombre portée sur cet entre deux mondes qui me ramène en ce lieu où...
Et déjà les falaises et la digue qui conduit à Port Clos se précisent. Bientôt, je reconnaîtrais le geste du marin qui saute sur le quai en tenant une haussière. Bientôt, je saurais que je suis revenu…


Jean_Luc_Charlot
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