Nous avons parcouru le cours d'un affluent du rio Ibaré, 5 jours durant, à coups de pagaies. A contre courant, ce fut éreintant. Remonter une rivière ou un fleuve de la région de Trinidad, c'est partir à la rencontre du bush bolivien et de ses habitants-colons...
Un jour, nous visitons de frèles petites cabannes abritant une ou deux familles, le long de la rivière, unique échappatoire dans cet enfer vert. Des pressoirs manuels et quelques constructions en paille ou en bois cachent mal l'économie de subsistance dans laquelle ces gens vivent... Nous repartons comme nous sommes arrivés, avec une certaine incompréhension mutuelle mélée à de la sympathie. Que faisons-nous ici ? Nous visitons simplement, pour le plaisir. Alors, merci et au revoir ? En d'autres lieux, on appelle cela un trek ou un raid. Face au destin de ces familles, le décalage est parfois trop grand.
Nous poursuivons notre route. Nous avons vite compris que notre ange gardien, Pepe, même muni de sa pétoire, avait le sommeil bien plus lourd que le nôtre ! Allongé le long du feu, il dort si profondément que je le vois mal surpendre un boa sortant du fleuve pour dévorer les voyageurs de passage que nous sommes... Je n'imagine pourtant plus Pepe sans son fusil... A mon avis, il l'emporte toujours avec lui, partout, comme une compagne de bush. Le soir, avec ses petits enfants dont il parle parfois, il doit avoir son fusil non loin, au cas où. Mais marche-t-elle encore, cette arme de collection ? Je n'ose lui poser la question...
Pour ce qui est du léon, le puma de la jungle bolivienne, je commence à croire au mythe. Par contre, pour les alligators, ils sont bien réels. Le soir venu, alors que nous continuons parfois à pagayer, Pepe éteint nos lumières quelques minutes puis éclaire la pénombre d'un faisceau soudain et rasant. Le spectacle de dizaines de paires d'yeux sur la surface de l'eau, à quelques mètres à peine de notre embarcation, nous donnent une soudaine envie de gagner la rive du fleuve. Et si nous montions le camps, "amigo Pepe" !!
Le rite du soir est immuable. Une eau marron à bouillir, de la viande séchée comme pitance et des tentatives rarement couronnées de succès pour améliorer l'ordinaire avec du poisson. Et pas n'importe lequel. Dans cet univers sauvage et anonyme, où facochères et autres animaux dont les noms m'échappent déjà surgissent toujours à l'improviste, il est une espèce qui reste là, tapie tout près de nous, et qui occupe en permanence une partie de nos pensées... Le pirhana, dont la saveur est exquise (dans nos assiettes s'entend...) est l'autre seigneur du lieux, avec le mythique Léon !
Trinidad, rio Ibaré, amazonie bolivienne... adresse sans chiffres ni mémoire. Bonne route...
Trinidad, ville monotone et endormie.
Je me suis parfois demandé s'il y avait des mots ou des données géographiques intellegibles pour décrire ce genre de lieux, perdus au coeur de vastes espaces de plaines semi-tropicales où tout se ressemble : les routes, les villages, les ponts, les itinéraires. Ici, ni paysages extravagants classés parc national, ni monuments historiques labéllisés patrimoine mondial.
Je me dis également, pour avoir parcouru bien des pays d'Amérique latine, que ce paysage de plaines infinies et vides (en apparence) est une facette fascinante de ce continent. Loin des Andes ou de l'Amazonie mythique, impénétrable et luxuriante, connue de tous, l'Amérique latine n'est-elle pas avant tout traversée par ces grandes zones faiblement peuplées qui s'étendent sur des milliers de kilomètres ? Ces espaces façonnent encore aujourd'hui l'identité et l'économie des peuples qui y vivent, au Brésil, en Argentine ou ailleurs. Esprit de pionniers, économie fondé sur l'exploitation ou l'élevage, sens de la débrouille... L'atmosphère de far west imprègne toutes ces régions. Les terres semblent si vastes et sauvages que le rôle de colon semble ici encore avoir un sens et une signification sociale évidente.
C'est ici, à Trinidad en Bolivie, sur un affluent du rio Ibaré, que nous avons décidé de parcourir la jungle avec un guide, pour un périple de 5 jours en canot. Pepe ressemble à ces petits vieux à qui la vie ne semble plus rien devoir apprendre, usé jusqu'à la corde, coiffé d'un chapeau de gaucho et muni d'une pétoire des années 50 (je n'ose pas dire un fusil)...
Il nous rassure d'emblée :
- " Avec moi et mon fusil, vous ne risquez rien !"
Parle-t-il de la peur des animaux ou de celle des Hommes ? J'ai soudainement un doute. Avec un fusil et du plomb, on ne fait pas grand mal à des boas, des alligators ou au mythique léon, roi de la jungle bolivienne (mot populaire local désignant en réalité un puma, noir le plus souvent). Alors de quoi veut-il nous protéger ?
Nous sommes partis ainsi, en faisant confiance à sa mine de vieux bonhomme sympathique et peu locace, du genre de celle qui en a vu d'autres...
Non loin du lac Titicaca, les plus beaux vestiges andins de Bolivie se donnent à voir sur un vaste plateau de 3800m d'altitude. Le site archéologique de Tiahuanaco est - de loin - le plus emblématique de la région. A première vue, ses dimensions peuvent surprendre. Les nuits froides et les paysages arides ne laissent en rien présager le développement d'une civilisation aussi complexe, dont la durée de vie fut très longue : près de 350 années environ (Horizon moyen : 650 – 1000). Même le premier empire andin des Wari ne mis pas fin à l'existence de l'idéologie religieuse de Tiahuanaco...
Rien de surprenant pourtant quand on sait que sur l'Altiplano, la puna, pâturage de cette région, a permis la pratique de l'élevage des lamas. De même, l'agriculture en camellones, champs surélevés entourés de canaux, permettait de réguler l'apport en eau. Tiahuanaco à regné sur une partie importante du Pérou actuel. C'est dire sa force militaire et commerciale, qui nous a lègué la plus grande réalisation mégalithique de l'époque pré-inca. Tiahuanaco pouvait compter jusqu'à 26 000 habitants...
Aujourd'hui, seul le site cérémoniel a été dégagé. Il est connu pour son très célèbre personnage sculpté au centre de la porte du soleil : quelques rares autres monuments ont résisté aux pillages et autres prélèvements des pays occidentaux, dont les magnifiques statues anthropomorphes (voir photo), témoignages émouvants de l'art andin pré-inca.
Le lac Titicaca est un mythe. Mais lequel ! Pour les espagnols, rêves de richesses. Pour les Aymara et Quechua, berceau des origines et des premiers empereurs incas (Manco Capac et sa soeur Mama Ocllo, devenue son épouse). Une atlantide andine ?
Ces mots sonnent bien, comme un appel, une ruée vers l'or vert d'Amazonie. Aux portes de la Paz, les Yungas paraissent si proches... Ces vallées et gorges noyées dans la jungle et la brume dévalent vers le bassin amazonien depuis la célèbre Cordillera Real, splendide massif montagneux visible depuis la Paz. Elles évoquent des images de chercheurs d'or, qui sévissent pour le meilleur et pour le pire (désastre environnemental avec la bénédiction des multinationales...). Images également de ces milliers de camions qui utilisent chaque jour cette voie devenue indispensable pour faire venir à la Paz les principales denrées d'Amazonie : bois tropicaux, sucres, agrumes, bananes, café...
Les Yungas, donc, route mythique andine où la destination importe peu, pourvu que le chemin en vaille la peine...
C'est en général là que le cauchemar commence !
La route est terrible. Après une petite montée à 4800 mètres, la retombée est vertigineuse. En 30 kilomètres, on passe à 1700 mètres. La route est si étroite que parfois un seul camion ne peut qu'à peine passer. Il y a théoriquement des horaires de montée et de descente... Précipices vertigineux à gauche, falaises à droite, une chute par semaine en moyenne, des croix tous les 150 mètres, des conducteurs de minibus dont le principal frein reste ces statuettes du Christ surmontées de cette devise : "Dios guia mi camino" ("Dieu guide mon chemin") ! La route, en cours de travaux depuis des années, est partiellement en terre et traversée de nombreux ruisseaux. S'il pleut...
On finit par se demander quel était l'objectif de ce voyage, l'intérêt d'une telle aventure. Partout autour, les boliviens voyagent avec un but : les chauffeurs de camions risquent leurs vies pour nourir leurs familles, les paysans émigrent à la ville... et nous ? Juste... pour rien, pour l'inutile. L'amour du risque ? Même pas...
Destination Coroïco, ville aux allures africaines mais comme une impasse. On est arrivé aux coeur des Yungas. Le retour est de toute façon obligatoire, car pour atteindre la véritable Amazonie par la route, il faudrait encore plusieurs jours de bus. Donc, dès l'arrivée, on ne pense plus qu'à la mort qui nous attend au retour. Une coupure de journal dans l'hôtel indique celle de quelques touristes, victimes des mois précédents. Charmant ! On avise... ce sera du stop sur un camion de 33 tonnes, couvert de planches de bois tropicaux. Au moins, la remontée sera lente. On est au-dessus, prêt à sauter au cas où. Sur certains virages si étroits, certaines roues sont à la limite du vide alors que le flanc opposé du camion racle la paroi rocheuse. Je préfère de toute façon subir la pluie, la chaleur puis le froid glacial des environs de la Paz plutôt que d'être enfermé dans un cercueil roulant...
L'objectif ? Ah oui, je m'en souviens maintenant... La beauté effroyable des paysages, tout simplement.
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