Une cuisine de légumes créative et moderne... à petits prix (menu à 13 euros le midi)
Dans la moiteur presque indienne de ce train de banlieue qui subit les retards de tout le réseau ferroviaire de la province, pour cause d’attentat contre le train Moscou-Saint Pétersbourg qui a déraillé, rencontre avec un couple d’écologues, des biologistes spécialistes des poissons. Leur façon de constater qu’un monde (auquel malgré tout, ils avaient cru) s’est effondré. Ils disent : depuis les années quatre vingt dix, on dit aux jeunes qu’il n’existe qu’une seule valeur, le bizness. Alors forcément, ils y ont cru. Et cette terre qui appartenait à tous et que chacun voulait protéger, comment voulez-vous qu’ils veuillent protéger ce qui désormais appartient à l’autre ?
Dans leurs mots, j’entends la résignation, mais non l’apaisement. Comme une parole qui atteindrait l’épuisement de l’espérance…
La lassitude, la fatigue de Tania qui me raconte son retour, il y a une douzaine d’années, dans son village natal où les histoires de loups et d’ours ne sont pas simplement des histoires que l’on se raconte l’hiver à la veillée pour impressionner les enfants, mais que l’on a vécu, un jour ou l’autre, personnellement, au détour d’un chemin. Revenue là parce que son entreprise avait fait faillite, pour soigner sa vieille mère malade et sauver son mari de l’alcoolisme.
Et le dernier hiver qui est aussi le premier, depuis qu’elle y est revenue, où elle se soit véritablement ennuyée. Et résignée. La résignation, cet épuisement du cœur…
Revenir à Tikvine. Comme revenir à l’origine de ces voyages. Une petite fièvre y saisit les responsables de la mairie pour cause de recrutement d’un nouveau responsable de l’administration. Ceux et celles que j’ai connus lors des programmes de coopération auxquels j’ai prêté mon concours, et que je croise ici ou là, m’évoquent ce nouveau soubresaut local de ce processus de consolidation des positions de cette couche de bureaucrates-entrepreneurs, qui s’installe avec détermination aux commandes du pays depuis 2003. Ils m’informent (quasiment en temps réel) des épisodes (dont certains auraient pu paraître amusants dans d’autres circonstances) du psychodrame dont ils sont les protagonistes : coup de théâtre du non recrutement (provisoire) par la commission ad-hoc du candidat désigné (pour cause du souhait d’un des membres de procéder à un vote à bulletin secret) ; démissions (sollicitées) du responsable de l’administration régionale chargé de « préparer » ce recrutement, puis du Président du Conseil des élus (qui avait lui-même « démissionné » le précédent responsable de l’administration)… Récit d’une (petite) comédie du pouvoir qui se joue parmi cette (petite) élite politico-économique et provinciale, et dans l’indifférence, la méconnaissance et l’isolement catastrophique du plus grand nombre.
Je marche dans les rues de Tikvine, y croise des habitants. Je voudrais ne pas avoir à écrire que j’ai le sentiment qu’ils demeurent au bord du rivage de leur possible démocratie, là où de petites vagues de passions incessantes et tristes n’arrivent jamais à s’organiser…
Je pense à cette étude (lue peu avant mon départ) que Mikhaïl Sokolov, journaliste à la radio Svoboda à Moscou, a consacré aux élections régionales de 2007 en Russie. A ce qu’il décrit comme la division qui s’installe entre ceux qui prennent réellement les décisions et ceux qui se contentent de les approuver de manière formelle ou, de plus en plus souvent, se détournent des élections.
Entendue dans un magasin, cette interpellation rieuse : « qu’est-ce tu as mon ange, à me regarder comme Lénine regardait la bourgeoisie ? ».
Partir, comme lesté de ces deux « unes » successives du Figaro consacrées à la Russie. La première annonçant une certaine « resoviétisation » de l’histoire du pays, conduite au nom d’un patriotisme qui déploierait dans les manuels scolaires. La seconde, déplorant les velléités territoriales de Moscou sur le pôle arctique, illustrées par le dépôt d’un drapeau russe au fond de l’océan, à la verticale exacte du Pôle Nord : le symbole, précisait la journaliste, de l’annonce du retour de la Russie sur la scène mondiale, tout en démontrant qu’Elle a (de nouveau) des muscles…
Partir avec l’édition de poche du « Voyage au bout de la nuit », qui rappelle en exergue que « voyager, c’est utile, ça fait travailler l’imagination ».
Partir avec cela : ces deux « unes » journalistiquement « justes » dans leur recension des faits, mais dont la présentation suinte des relents d’une ancienne guerre froide ; et ce rappel célinien des vertus du voyage…
Et partir (peut-être) pour cela : pour écrire un jour quelques fragments de témoignages (cette singularité de signes dont personne, autre que moi, n’aurait pu être le seul témoin ou témoin à ma place). Ou plutôt pour les imaginer, si les écrire me devient impossible…
Dernières retouches à la traduction du livre de Pavel Vadimov « Lupetta » et derniers échanges de l’auteur. Avant de dîner et de porter un toast à la fin de la traduction, nous nous attelons avec une joie légère à ce travail qui consiste, comme l’écrit Marie Depussé (Les morts ne savent rien, POL, 2005), à faire traverser aux mots de l’autre, toutes les couches qui constituent notre manière unique de donner sens à ce que dit l’autre en le traduisant dans notre propre langue, celle singulière, héritée de l’enfance, du pays, de l’histoire et des fantômes qui nous constituent…
En le raccompagnant dans la nuit avec sa compagne pour trouver une marchroutka ou négocier un trajet avec un taxi « officieux », je pense à ce chapitre de Lupetta où il écrit que « le Saint Pétersbourg d’automne sent fort l’urine ». Dans la nuit de ce printemps précoce qui a libéré prématurément depuis une sacrée lurette déjà, les eaux de la Neva de sa gangue glaciaire, je me demande ce que sent le Saint Pétersbourg de printemps…
Comme souvent lors de mes passages ici, une invitation à dîner chez des connaissances de mes connaissances. Il y a toujours un moment au cours de ces repas où je suis obligé de raconter l’épisode (déjà ancien) de ma beuverie avec un des premiers tankistes entrés à Prague en 1968. Beuverie qui s’était terminée par un retour difficile dans les rues de Tikvine et un moment (pénible) où avant de sombrer définitivement, je me suis effondré sur un lit qui me paraissait devenir la couchette d’un tanker en pleine tempête… Récit dont la narration semble désigner le plus souvent auprès de mes hôtes comme la preuve de mon initiation (réussie) à ce pays.
A la fin du repas (comme presque à chaque fois) la confiance, la nourriture et l’alcool aidant, mes hôtes partagent des souvenirs de leur famille que nous échangeons autour de quelques photos (feuilletant des albums ou observant attentivement des cadres qui ornent murs et meubles). Pourquoi ces histoires de famille ressemblent-elles presque toujours à des nouvelles, à des romans ? Pourquoi ces vies qui me sont esquissées ressemblent-elles presque toujours à des fragments de littérature ? Une façon de raconter peut-être ? Ou plutôt une façon de vivre. D’être dans la vie comme sur une lande inconnue où mystérieusement la mémoire a vécu, indiquant l’improbable chemin.
Je ne passerai plus devant la porte de l’appartement dans lequel Joseph Brodsky habitait à Saint Pétersbourg. Je ne m’arrêterai plus, même pour un instant, sur ce seuil en y marquant une pause silencieuse. Je ne le ferai plus. Jamais. Puisque je ne visiterai plus cette vieille amie qui habitait là, à l’étage au-dessus.
Jamais plus je ne visiterai Amaya Vassilkoskaya.
Ne demeure qu’une œuvre qui vient du silence et qui s’en détourne, s’en affranchit : le peu de bruit qu’elle vise est un tonnerre pour qui sait entendre. Mais moi, le saurais-je ?
Non. Je me trompe, je me fourvoie et ce faisant je trahis. Je sais que ceux que nous aimons meurent et qu’alors, nous nous effritons. Mais je sais aussi que le temps utilise différentes voix pour s’entretenir avec nous. Je le sais puisqu’elle me l’a dit.
En France, j’apprends par la radio qu’une manifestation organisée par le mouvement d’opposition « L’autre Russie » a Moscou vient d’être réprimée assez lourdement. L’ancien champion d’échecs Garry Kasparov, médiatique leader de ce mouvement aux côtés de l’ancien premier ministre Mikhaïl Kassianov, a été arrêté et condamné à verser une amende de mille roubles.
Sur fond de préparation, aussi trouble qu’opaque, de l’élection présidentielle de 2008, la manifestation avait été interdite alors que simultanément, celle du Mouvement contre l’immigration illégale était autorisée.
En entendant ces informations, je ne sais pas pourquoi je me souviens du récit de ces pétersbourgeoises de mes amies évoquant certains de leurs rêves érotiques dans lequel Vladimir Poutine figurait un ardent protagoniste. Elles tentaient d’expliquer cette incongruité partagée par le rappel de programmes de suggestion qu’une cellule spécialisée de l’ex-KGB étudiait, disait-on à l’époque soviétique, afin de rendre plus efficace, une propagande en perte de souffle…
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