Partir de Senlis le matin, en y étant arrivé la veille par la grâce d’un train qui m’avait déposé à Chantilly, en accompagnant ce court trajet commencé gare du Nord, d’une impression d’étonnement. Celle de découvrir, presque au sens où l’on aborde un pays nouveau dont on ne sait presque rien, une autre banlieue qui ne ressemblait en rien aux lieux bétonnés de la concentration des grands ensembles qui distinguent ordinairement mes voyages en ces lieux, traversant ici un ciel de lumière épuisée par la fin de journée que les arbres inclinent vers moi, magnifiant ce dernier jardin.
Arriver à Amiens en fin d’après-midi, y retrouver un temps maussade, ciel chargé de nuages noirs balayés d’un vent glaçant, comme l’horizon politique de ces dernières semaines le semble de lourdes menaces. Retrouver des circonstances météorologiques qui me fourvoient sur le climat de cette région, puisque, m’assurent ceux que j’y retrouve et y habite, cette inhospitalité climatique ne s’installe que pour ma venue, signes d’hostilité que dément (ou que veut compenser ?) la chaleur de l’accueil des picards d’adoption qui me reçoivent ici, plaisantant sur mon aura supposé de démiurge climatologique…
Travailler dans cette usine que j’accompagne dans ses transformations, raison véritable de mes séjours ici. Puis déjeuner dans ce petit restaurant de l’aérodrome d’Amiens, où à une table proche des hommes parlent si forts, et regarder atterrir un jet du GLAM qui débarque la silhouette élancée et blanchie d’un ministre de l’éducation venant passer le week-end dans ses terres comme pourrait l’écrire le quotidien régional qui suit avec tant d’insistance les faits et gestes locaux de « son » ministre auprès de qui je voudrais pouvoir m’excuser de lui imposer un retour sous la pluie…
Un excellent rapport qualité/prix pour cet hotel deux étoiles. Calme, propreté et accueil absolument adorable du propriétaire et du personnel... Vraiment une très bonne adresse !
Aller donner une conférence à Lens à propos de l’évolution du travail dans la société. Sait-on combien l’activité de conférencier est une activité de voyageur ? Une étrange activité au demeurant.
Partir tôt le matin de Paris, arriver à Lens, cette ville du Nord, retrouver sur le quai de la gare mon hôte qui m’y attend. Inconnus, l’un à l’autre hormis deux appels téléphoniques et quelques phrases échangées afin de régler les détails de mon intervention. Se saluer. Me laisser conduire dans la ville, traverser ce qui fut une cité minière, arriver dans le centre social d’un quartier étiqueté Zone Urbaine Sensible me précisera-t-on. Là, où va se dérouler la rencontre. Saluer d’autres inconnus, partager un café, attendre l’arrivée progressive de ceux et celles qui sont venus m’écouter. Echanger encore quelques mots, se présenter les uns aux autres. Activité de voyageur, disais-je ? Pas à cause simplement du mouvement et des rencontres qui en sont le terme espéré…
Ce que ne savent pas ceux qui viendront m’écouter est qu’en venant là, chez eux, je viens penser ailleurs pour ne pas me laisser enfermer dans le confort rassurant des habitudes. Des habitudes de penser.
Nous pensons toujours ailleurs, écrit Montaigne, au détour d’un chapitre des Essais, intitulé De la diversion. Et quand je repars, la conférence donnée, le débat consommé et le déjeuner partagé, quand, les saluant, et qu’ils me remercient « de leur avoir ouvert quelques portes », je voudrais pouvoir leur dire combien changer de position (géographique) aide aussi à changer de point de vue. Combien sortir de chez soi (pour aller chez eux, ce jour-là) permet de déshabiller ses idées, de déplier des questions enfouies parfois sous d’illusoires convictions. Je voudrais leur dire que conférencier est une activité de voyageur.
Nous ne faisons jamais que marcher ou courir ou rester là. Même quand il s’agit de revenir. Revenir dans ce lieu qu’autrefois on a désigné à soi-même comme le cœur du monde (le cœur de son monde), face au ciel, face aux nuages et face à la mer. A Bréhat, qui est une île, cet autre jardin.
Nous avons bégayé la vie depuis tout ce temps, mais nous n’avons jamais oublié qu’un jour, nous avons décidé (pour toujours) que c’est en ce lieu que nous irions chercher la mort. Nous étions jeune alors, et peut-être pensions-nous, qu’ici, Elle ne penserait pas à nous y attendre, à nous y chercher. Nous étions jeune alors, et peut-être la mort n’existait-elle pas ? C’est pourquoi nous rêvions de venir finir le livre dans la maison de retraite de Bréhat…
Je dis « nous » par pudeur, pour ne pas dire « Je », pour ne pas écrire que c’est dans ce lieu qu’autrefois, j’ai décidé que j’irai chercher la mort. J’écris « nous » sous l’emprise d’une très ancienne superstition, pardonnez-moi.
Pourtant, « je » suis revenu à Bréhat. Après combien de temps ? Suffisamment pour que certains de ceux que nous aimons meurent et que nous nous effritions...
Je suis revenu. Le bateau est plus large, les passagers plus nombreux, plus bruyants, plus excités, mais peut-être est-ce moi qui suis plus impatient ? Le bateau frôle une bouée, s’enfonce dans le crachin (que les parisiens appellent « pluie »), traçant des sillons semés de fleurs d’écume qu’il ouvre dans l’eau presque lisse. Puis, il n’existe plus rien que le grondement cadencé des machines et le goéland planant au dessus du bateau, ombre portée sur cet entre deux mondes qui me ramène en ce lieu où...
Et déjà les falaises et la digue qui conduit à Port Clos se précisent. Bientôt, je reconnaîtrais le geste du marin qui saute sur le quai en tenant une haussière. Bientôt, je saurais que je suis revenu…
Sur un banc de couleur verte, une femme vêtue d’une robe imprimée, légère et courte, est assise. A son sein chantourné d’une dentelle délicate, un bébé tète un peu de lait, s’alanguissant dans cet effort (ou est-ce à cause de la chaleur un peu excessive de ce début d’après midi d’été ?), alors que passent devant eux, indifférents, deux hommes, leurs torses protégés d’une chemise blanche jumelle, cheminant à petits pas glissés sur l’allée nonchalante, irrégulière et sinueuse, qui conduit à ce sous bois de feuillus, que seul un cyprès noir, sauve, in extremis, de la monotonie. Et la banalité apparente de cette ultime vision s’exerce à modeler un rapport de souvenance : le jardin où, enfants, nous étions…
Alors que les prétendument jumeaux s’immobilisent, l’un ou l’autre (mais peut-être s’agit-il d’une pensée commune ?) aperçoit enfin la femme encore alanguie. Et (consigne d’un chorégraphe invisible ou bien ?), après la chute, il s’agit que le danseur se relève, sans que ce mouvement soit perceptible, traçant en quelques sortes, le trajet d’un somnambule qui passerait du rêve au cauchemar, mais comme imperceptiblement, ceci peut-être à cause de la mémoire de tous ces bébés tétant un peu de lait, qui les hante. Expérimentant ainsi le maintien d’une sensation que quelque chose pourrait arriver si… Ce qui correspond assez justement à la définition de la fragilité.
Et de nouveau, autour d’eux, le temps s’enfuit, mais calmement. Rayon de lune les nimbant à leur tour, transfigurant l’édifice de leurs mouvements, enfin fleurs comme :
fritillaires, ancolies ou ellébores, fleurs dont l’absence se manifeste à son tour, quoique tardivement, mais s’impose, comme une certitude absolue de… Mais reprenons : une femme est endormie dans une allée presque romantique, puisque chantournée de fleurs (mélancolies ou bien métaphores ?), un voile vaporeux effleurant son nombril délicat, nimbée de cette sorte de lumière calme, rayon de lune transfigurant comme immédiatement les coulisses d’un théâtre. Et de son corps maladif, tendu exagérément, s’esquisse le frétillement des jumeaux morts qui l’habitent.
Et (cette fois sans équivoque possible), deux hommes s’avancent dans le sous bois qu’ils habitent immédiatement, comme il le ferait des coulisses d’un théâtre, d’une tension presque excessive, ce qui transparaît dans l’anamorphose un peu maladive de leurs corps. Corps cependant semblablement chemisés de blanc, pantalonnés de noir et nudité de leurs pieds. Des jumeaux (la taille prééminente de l’un, attestant paradoxalement de cette juméléité), esquissant déjà quelques pas glissés et vaporeux, quoique le torse tendu encore, se balançant, s’effleurant,comme si des morts les habitaient, les portant sur leur dos.
Et dans le ciel, le sous bois mime comme une dentelle exquise, chantournant un sein (synecdote du bébé qui ?), et l’on demeure comme étonné de cette allégorie, dans ce lieu où sa manifestation matérielle, mère ou nourrice alimentant à son sein, un bébé, s’avère improbable, pour cause de carence de banc où pouvoir… Mais reprenons : une femme est alanguie dans une allée presque romantique, un voile caressant son nombril délicat, nimbée de cette sorte de lumière un peu cruelle (celle de certains de ces débuts d’après midi d’été excessivement ensoleillé), ainsi que son sein chantourné d’une dentelle exquise d’où assurément, s’écoule une goutte de lait, tombant à la lisière de ses fesses nues…
Puis (mais il faudrait interroger l’exactitude de cette chronologie, questionner cette certitude même, que l’on formule pourtant ainsi : une succession de regards sur…), puis (dès lors que l’on se résout finalement à cet ordonnancement), une population de feuillus formant par leur rassemblement un sous bois, par nature, ni sombre, ni serré, diverti par la présence d’un cyprès noir à l’odeur d’anis, présence signant là une certaine iconoclastie, enfin rassurante parmi cette trop grande similitude d’essences de feuillus qui projettent sur l’allée (comme on le dirait d’une image sur un écran), des entrelacs de tâches violettes, ombres paisibles de la transparence de ces feuilles, improvisées aussitôt comme : le voile caressant le nombril délicat d’une femme qui danse. Et la légèreté du vent brouillant ces entrelacs, invitant précisément à cette improvisation…
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