Il arrive que la journée d’un chargé de mission de coopération se résume en une succession d’entretiens, rythmés par les déplacements dans la ville et le thé qui immanquablement clôt amicalement chacun de ces rendez-vous. Il arrive que momentanément privé de la mémoire de ses notes qui constitueront le moment venu le rapport de sa mission, icelui se retrouve présentement chargé d’impressions qui lui paraissent signifier l’essentiel de ce qui se vit ici. Des impressions surgies du récit de ce directeur du palais de la Culture, me racontant le retour annoncé d’une économie administrée par le nouveau pouvoir qui veut contrôler les dépenses des structures qu’il subventionne et revenir à « cette Russie périmée d’en-tête de papiers à lettres et de souvenirs approximatifs » dont parle Vladimir Pozner (Le mort aux dents, Babel, 2005). Ou de celles liée à la rencontre de fin d’après midi avec ces fonctionnaires qui, comme le chauffeur de taxi de Pelevine, se soucient de la manière d’aménager la Russie, et que tout à coup nous nous retrouvons à ne parler que de politique. Et qu’ils m’apparaissent soudain, fourbus, harassés, se souvenant mal de ce que fut l’ancienne pensée et un peu hagards devant la lande inconnue, dans laquelle, dorénavant, ils errent. Ou bien encore, celle avec les francophiles, rencontre qui prendra finalement la forme d’une conférence sur les émeutes, ces scènes de révolte et de violence qu’ils découvrirent par la grâce du petit écran, et que le sociologue que je suis aussi, transformât en occasion de poser enfin le diagnostic du dysfonctionnement d’ensemble qui taraude la société française depuis qu’ici, nous avons baissé les bras devant le chômage.
Achever cette journée, perclus de la même inquiétude et du même ressassement, à me demander ce qu’est la vérité. Et ce monde, à quoi ressemble-t-il ?
J’ai renoncé depuis longtemps à boire de la vodka « à la française », comprenez en apéritif. Je la bois le plus souvent désormais « à la russe », c'est-à-dire tout au long des repas amicaux que je partage ici, faisant mienne cette remarque de Piotr Vaïl, lue dans un article consacré à Dovlotov (le Lecteur n°2, Editions du Rocher, 2004) : « la vodka est chose naturelle pour un écrivain russe. Quant aux conséquences, c’est l’affaire de Dieu… ».
J’allais partir sous mauvaise influence (comme l’on aurait dit sous une mauvaise étoile) après une trop courte nuit entrecoupée d’un rêve où l’employé de la compagnie Pulkovo Airlines s’ingéniait à m’empêcher de prendre l’avion sur lequel j’avais réservé une place, dans la certitude qu’il était que celui-ci se crasherait inévitablement. Finalement, partir, s’envoler depuis le terminal Un de l’aéroport Charles de Gaulle qui m’est devenu aussi familier que la gare Saint Lazare. Peut-être me l’est-il presque autant qu’à cet homme d’origine iranienne qui vit (survit ?) ici depuis près de dix ans à l’étage des boutiques de ce terminal et que je croise à chaque fois, ombre déjà transparente, quand je vais poster d’ultimes lettres, exécutant ce qui s’est imposé comme un étrange rituel. Partir, s’envoler en (excellente) compagnie, celle de Gilles Deleuze sous la forme d’un ogre aux yeux jaunes (Portrait oratoire de Gilles Deleuze aux yeux jaunes de Claude Jaeglé, PUF, 2005). J’y lis (page 35) que le séminaire (est) « le véritable repaire d’une éblouissante et authentique occasion de saisissement, d’aventure personnelle inspirée par l’intensité d’une pensée philosophique ». Comme une curieuse résonance avec ces déplacements réguliers que je réalise depuis près de trois années dans ce pays, et qui adviennent pour moi comme un semblable repaire où je ressens saisissement, aventure personnelle et pensée philosophique…
Dans l’avion, je lis les « Carnets » d’Anton Tchekhov (Christian Bourgeois, 2005), avec cette prudence qui est la mienne à la lecture de ce que les auteurs n’avaient pas prévu de rendre public, et bien qu’il s’agisse, particulièrement pour le Carnet I, d’un carnet littéraire et non d’un journal intime. Prudence que Tchekhov partageait également d’une certaine façon, puisqu’on y lit (pages 68/69) : « Quel délice que le respect des gens ! Quand je vois des livres, je me fiche de savoir comment les auteurs aimaient ou jouaient aux cartes, je ne vois que les œuvres sublimes ». En parcourant ces carnets, j’y découvre cependant de savoureuses évocations, le matériau de l’écrivain Tchekhov comme celui-ci (page 91) : « l’homme à l’étui, chaussé de caoutchoucs, un parapluie dans son étui, une montre dans sa boîte, un couteau dans sa gaine. Couché dans son cercueil, il semblait sourire. Il avait trouvé son idéal ». J’y trouve également certains échos à quelques réminiscences personnelles, quand par exemple (page 111), il écrit : « on fêtait l’anniversaire d’un homme modeste. On profitait de l’occasion pour se montrer, se complimenter les uns, les autres. Et ce n’est qu’à la fin de la soirée qu’on s’est ressaisi : le héros de la fête n’avait pas été invité, on l’avait oublié ». Anecdote qui me ramène à cette soirée passée dans le restaurant de la Forteresse Pierre et Paul, où l’on fêtait l’anniversaire d’un enfant qui n’était pas là pour cause de maladie. Une soirée qui fut pour moi, pour des raisons que je ne peux évoquer (et qui tiennent précisément à ce que les auteurs n’ont pas prévu de rendre public), décisive dans ma rencontre avec ce pays.
Visite sur la tombe de Pouchkine, fleurie de nombreux et modestes bouquets de fleurs, comme autant d’hommages anonymes au grand poète. Honte de ne pouvoir murmurer simplement quelques vers pour cause de lecture trop récente d’Eugène Onéguine ou de La dame de Pic. Héritage de mon « autodidactie », ce long chemin sinueux qui ne passât par la case des « classiques », lus et étudiés à l’adolescence, susceptible de fonder les bases d’une « vraie » culture. Celle qui m’aurait permis de dialoguer «intelligemment» avec le Consul général de France, quand il m’invitât avec quelques autres concitoyens, lors d’un précédent séjour. ce haut fonctionnaire usant de cette rhétorique ouatée et érudite, qui forgeât cette tradition d'un Quai d’Orsay par ailleurs accablé, m’apprendra la lecture d’un article du Nouvelle Observateur (lu à mon retour), par la récente nomination de Philippe Douste Blazy à sa tête…
Mais, pour que la culpabilité n’assombrisse pas définitivement mon séjour, je repense au personnage principal du roman de Dovlatov, intitulé justement « Le domaine Pouchkine » (Editions du Rocher, 2004), qui lors de sa première visite effectuée comme guide dans la maison de naissance du poète, se prend à déclamer des vers du poète Essenine, à la place de ceux que Pouchkine adressait à sa nourrice, Arina Rodionovna. Si je ne suis pas pardonné, me voilà excusé !
Pushkinskie Gori (encore). Un couple de biologistes y élève des autruches et propose aux touristes la visite commentée de ce qui constitue une sorte de réserve ornithologique. Je rencontre là cette Russie dont parle Georges Nivat (Revue des Deux Mondes, mars 2005), qui « résiste à l’occidentalisation, non par esprit de contradiction, mais parce qu’elle est incapable d’adopter des critères occidentaux… ». Et parce qu’elle pressent et ressent combien l’importation brutale de ces valeurs et pratiques constituent un contresens, non pas tant pour ce que sont ces valeurs, mais à cause de cette brutalité même, qui en interdit toute assimilation intelligente...
Pushkinskie Gori (toujours). Place de l’hôtel de ville, les portraits photographiés en noir et blanc des habitants de cette ville de province, distingués cette année à la «Gloire du Travail», comme le proclame la partie gauche de ce monument, alors que la partie droite restitue un bas relief métallique où domine la faucille et le marteau. De l’autre côté de ce qui finalement constitue la cour de l’hôtel de ville, un buste pseudo-granitique de Lénine semble les observer. Cette scénographie urbaine, à connotation socialiste, sise au cœur d’une ville dédiée à la mémoire de celui qui occupe la place incontesté du plus grand poète de ce pays (et que l’on pourrait juger à contretemps), résume une des nombreuses contradictions qui tient ce pays debout.
Rançon obligée de sa taille qui, pour un pays est celle d’un continent, les distances sont longues en Russie et se déroulent sur de longs rubans monotones d’asphalte, parfois absolument confortables à la mécanique autoroutière (immanquablement, on vous dira alors en souriant qu’une visite « poutinienne » est sans doute prévue dans cette région), mais le plus souvent copieusement « nid-de-poulés », pour cause de gels et de dégels, aussi brutaux que successifs (et de planification toujours indéterminée des travaux nécessaires).
La route est droite et ennuyeuse. Ne reste alors que la succession des variétés d’essence des arbres, quand une forêt de résineux succède une forêt mixte et celle des variétés des produits soumis à la vente par des petits producteurs locaux qui vous expliqueront qu’il faut bien compenser par cette activité lucrative, la faiblesse des retraites, pour vous distraire quelque peu. Me manque peut-être également, la connaissance d’un Wim Wenders russe, qui eut fixé dans mon imaginaire cinématographique, un road movie propre à ce continent-ci, susceptible de me faire rêver ces déplacements en les métamorphosant en voyage…
Journée passée à Komarova. Le train de banlieue qui y conduit au départ de la gare de Finlande à Pétersbourg s’arrête régulièrement dans une succession de gares improbables, ces plateformes un peu en hauteur que l’on observe tout au long de la route qui mène au golfe de Finlande. Elles paraissent surgir de nulle part, suscitant tout d’abord une incompréhension mystérieuse sur la raison qui détermine la descente de ces voyageurs ferroviaires dans un tel endroit. En fait, les voyageurs s’y dispersent, dès la descente du train effectué, vers le tissu dense de datchas, qui la jouxte, d’abord invisibles derrière la densité des arbres. Ils recommenceront, le soir venu, un même mouvement, dans l’exact sens inverse, qui les verront s’aimanter sur le quai. Les sacs et les paniers lourdement chargés qui accompagnent le retour à la « ville », allongeant les bras, courbant les échines, ralentissant la marche déjà lourde d’une journée passée à la campagne, réveillent ce que l’on croyait des images déjà anciennes de la foule urbaine russe.
Dans un petit cimetière de Komarova, la tombe d’Anna Akhmatova jouxte celles d’autres artistes moins connus pour l’européen que je suis, dans une diversités de monuments funéraires censés célébrer l’originalité de ceux qui y reposent et singularisés par des bustes, des statues, des portraits… On m’y signale la cohabitation paraît-il inhabituelle de tombes juives et orthodoxes, alors que je remarque avant tout cette « concentration artistique…
Premier retour. Je voyage en « compagnie » d’une de ces beautés aussi sophistiquées que froides que produit la Russie ces derniers temps, de celles qui arpentent si vigoureusement l’avenue Nevski à Pétersbourg. Ma voisine, un peu moins dénudée cependant que la plupart d’entre elles, qui me dit-on, se livreraient ainsi à une concurrence sans merci, tant le mâle russe (comprenez honnête, travailleur et non alcoolique) serait devenu une denrée rare. Expliquant ainsi les transparences, échancrures de corsage et autres strings apparents, dont l’exposition se multiplie presque à l’infini dans les rues de Pétersbourg et qui interroge tant les touristes de passage.
Visite du musée d’histoire politique situé dans l’hôtel de la Kchessinskaïa à Pétersbourg. Ma déambulation me laisse l’impression, due à la scénographie même de ce musée, d’une histoire politique scindée en deux périodes totalement étrangères l’une à l’autre, et dont la perestroïka fournit la frontière intangible. Avant (la perestroïka), les photographies, les documents, les reconstitutions (d’appartements communautaires, de dortoirs de chantiers ou du bureau du camarade Staline), restituent une politique qui s’incarne dans la vie même : la politique consiste à construire (des ponts, des usines, des villes...), à faire la guerre, à commémorer, à relier à proprement parler les hommes et les femmes de ce pays. Après (la perestroïka), les photographies et les documents illustrent une politique qui se fabriquent entre des hommes (les femmes semblent avoir pratiquement disparues), assis et discutant, pour l’essentiel. La politique semble avoir déserté la vie (la vraie vie) pour ne plus sembler s’exercer que dans d’obscures agoras privées et à dominante masculine…
Je lis Viktor Pelevine, ce petit fils spirituel de Boulgakov (celui de « Le maître et Marguerite ») me fournit de quoi penser sur cette question qui ne cesse de me travailler, celle de la place du politique dans ce pays. Dans « La mitrailleuse d’argile » (Seuil, 1997, Points n°1300), il invente ce dialogue (page 402) :
Le chauffeur de taxi :
« (…) et c’est quoi la politique ? C’est comment devons-nous vivre. Si chacun se souciait de la manière d’aménager la Russie, elle n’aurait pas besoin d’aménagements. Voilà la dialectique. Sauf votre respect.
Piotr (le héros du roman) :
- Vous savez, si l’histoire nous apprend quelque chose, c’est que tous ceux qui ont essayé d’aménager la Russie ont fini aménagé par elle. Et, comment dirais-je ? Pas forcément selon les meilleurs plans. »
De ce résumé saisissant de ce que j’ai déjà si souvent entendu ici, m’advient, un instant, l’idée que penser le politique en Russie pourrait être une aporie…
Je relis presque par hasard, le si beau livre de Jean Oury et Marie Depussé, « À quelle heure passe le train… Conversation sur la folie » (Calmann-Lévy, 2003), pour la seule raison qu’il habite une étagère de la bibliothèque de la maison où je vis à Pétersbourg. Au détour d’une page : « une cheminée de château, avec deux grandes bûches par le travers. Ca m’évoque toujours des idées vagues de révolution réussie. Les châteaux seraient au peuple qui, au lieu de tout casser, les habiterait aussi gracieusement que possible ».
Infime résonance, aussi magique que fugace, de ces quelques mots, lus dans ce pays-ci…
Quoi qu’évitant le ghetto français lors de mes séjours dans ce pays, je ne peux prétendre tout à fait, vivre en Russie, raison pour laquelle « l’âme » russe m’est une notion encore insaisissable, située quelque part entre la tarte à la crème folklorique ou touristique (« lors de ce séjour, vous découvrirez l’âme russe ! », comme le promet de nombreux catalogues de voyages) et les nombreux détours métaphoriques que me livrent mes interlocuteurs russes, afin de me permettre de « la » saisir. Besogneux et tenace, je lis « Les sources et le sens du communisme russe », de Nicolas Berdiaev (Gallimard, 1951, collection Idées), trouvé chez un bouquiniste, peu avant mon départ. J’y lis (page 34) que « l’âme russe, éprise de l’Universel, ne peut se contenter de catégories dispersées, elle tend vers l’Absolu et veut tout lui soumettre par un trait essentiellement religieux (…), elle confond le relatif avec l’éternel, le particulier avec le général ; elle sombre dans l’abus et l’idolâtrie ». Admettons que cela soit un début de commencement de compréhension !
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