Plus d'une semaine que nous sommes arrivés en Equateur.
Une semaine à l'image d'un mois, car le temps semble s'être étiolé. De villes en villages, de montagnes en paysages, je n'ai pourtant pas le sentiment d'être rentrée au coeur du voyage, au coeur de ce que je suis venue chercher. Chercher un temps intermédiaire, infini à l'image des paysages. Immuables.
Un mois en une semaine car trop d'énergie a été dépensée à vouloir s'abreuver de sons, d'images comme s'il nous était interdit de respirer. Pourtant à la recherche de cette « lenteur qui révèle des choses cachées par la vitesse » dont parle Sylvain Tesson, je me sens au contraire happée par ce temps, incapable de le maîtriser. Encore dans ce « temps d'occident » , ce temps « courant d'air » qui « passe par la fenêtre de nos vies ».
La question se pose une semaine après : comment ralentir cette course, comment prendre le temps de ressentir ? Je repense à mes lectures de Cees Nooteboom, voyageur qui accompagne mes lectures solitaires depuis quelques années... et je me demande...
« Espaces vides, arrières boutiques vides de l'Histoire » : juste l'envie de vivre cet entre-deux auquel j'aspire où la pensée n'est plus contrainte, simplement libre de vagabonder, de communier avec un rien, un tout...
Libre de marcher, désengagée. Véritable utopie du voyage, de ce voyage ? Car au fond, il suffit parfois d'un petit instant, que l'on soit ici ou ailleurs pour s'ouvrir les portes de ce monde contemplatif.
Mais le voyage, cette forme que nous avons choisi me semble être la voie pour y arriver plus vite. C'est peut-être là mon erreur : « pour y arriver plus vite ». Encore une fois, c'est vouloir brûler les étapes. Une étape ne se brûle pas, elle se doit de se donner en son temps, en son heure sans qu'on la presse d'être là.
Donner du temps au temps en somme.
Aurelia
Par ce beau soir du 2 mars 2007 en Equateur, éclairé par notre illustre professeur astronome et ami, Monsieur Savoie-Tournesol, nous avons pointé nos yeux vers le ciel pour voir l'éclipse de lune, si brillamment décrite il y a quelques jours. Terrassés à l'idée de mourir brûlés vifs sur le bûcher Inca, nous lui avons fait confiance. C'était sans compter sur ses mauvais talents de climatologue. Ce soir-là, nous étions en effet prisonniers des brumes nuageuses de Quito.
En guise d'éclipse, nous avons donc célébré le dieu de la nuit, brûlés vifs par « un vino tinto chileno »... !
Aurelia et Sébastien
Rumicucho est le vestige inca le plus proche de Quito. A 25 kilomètre de Quito, il n'en reste plus grand chose. Une perspective magnifique, des restes du chemin, aujourd'hui détruits par l'urbanisation galopante de la capitale équatorienne. Une impression de place forte. Vigie sur un axe essentiel à la survie de l'Empire Inca... Il est donc probable que ce vestige fut soit un tambo, soit un "pucara", ayant un rôle défensif.
Aurélia et Sébastien
Quito, fondée par les Quitus, peuple pré-colombien tardivement envahi par les Incas... Un empereur Inca y serait mort, emporté par la variole, maladie de blancs qu'il n'avait pourtant pas encore vus... Mauvais présage. Quoi qu'il en soit, cette ville n'avait pas à l'arrivée des Espagnols l'importance qu'elle peut avoir aujourd'hui. Le Qhapac Nan, la grande route Inca, passe par ici, même si les traces, dans le Nord de l'Equateur, ont pour la plupart disparues. La densité de population y est évidemment pour quelque chose. Tous les habitants se concentrent dans le « callejon andino », cette bande de terres cultivables enfermée entre deux chaînes de volcans...
Les Espagnols n'ont guère laissé de traces des peuples précolombiens. Pourtant, au détour d'une ruelle, l'église chrétienne de San Juan marque le départ de la « calle Augosta », l'ancienne rue principale de la ville Inca. Là se trouvait la maison des vierges et le temple de la lune. Cette colline, appelée Huanacauri (phonétiquement, les espagnols l'ont transformé en "Juanacauri", d'où le nom de "San Juan") n'offre plus que son ancien nom en guise de témoignage. Il en est ainsi un peu partout dans la ville. La toponymie vient au secours de l'histoire et la géographie des noms de rue nous laisse songeurs : rue des Soupirs, rue sur Plaisir qui monte (!!), rue de la Solitude... et d'autres, qui marquent l'arrivée des espagnols : la rue des Sept Croix, la rue de l'Hôpital...
Dominant la ville, la Panecillo (le pain de sucre, surmonté d'un ange). Comme toujours dans les villes et villages précolombiens conquis par les espagnols, les anciennes collines sacrées Incas sont aujourd'hui surmontées d'une croix.
Aurélia et Sébastien
Ils pensent qu’ils aimeraient savoir cette intention possible : qu’un jour quelqu’un montre aussi à des inconnus, une photo d’eux-mêmes. Même une très vieille photo. Peut-être qu’ainsi, ils pourraient enfin espérer être quelqu’un. Tout le monde en est là, savoir que l’on existe pour quelqu’un d’autre ou ce genre de chose… et si on veut le savoir, n’est-ce pas, ce n’est pas tant pour soi, parce que ça, on y pense même pas. Simplement on aimerait savoir, une seule fois dans sa vie, qui on est vraiment pour quelqu’un.
L’autre soir dans une rue de Quito. La nuit était belle et douce et le ciel lumineux, suffisamment pour y voir resplendir vers l'Ouest la planète Vénus. Un peu de vent transportait les restes de la soirée finissante. Une femme était endormie sur un banc. Un bruissement agitait en permanence le sommet d’un cédratier et accompagnait ses rêves. Je me suis approché d’elle qui reposait sur un banc. J’ai ôté ma veste et l’en ai recouverte. Plus tard, elle m’a parlé de ce geste comme de celui d’un homme qui borde le corps d’une femme. (A moins que ce ne soit pas elle qui me l’ait dit et que la confusion aidant, j’invente ?). J’ai passé la nuit près d’elle en somnolant et en le regardant dormir, alternativement. Regarder dormir une femme, veiller sur son sommeil et ses rêves dont les soubresauts agitaient parfois sa respiration, même s’il s’agissait d’une femme inconnue, m’apparaissait comme la chose la plus douce qu’il puisse m’arriver. Alors que je savais que je devrais me contenter de mon existence actuelle et que ce présent s’étirerait désormais sans relief, durant toutes les années qui me séparaient de mon décès.
Quand au petit matin, elle s’est éveillée, je lui ai montré la photo de ma petite polonaise revêtue de la tenue chatoyante qu’elle arborait pour notre numéro. Elle l’a regardé longuement. Attentivement. Je comprenais qu’elle aurait voulu être assez gaie pour considérer ma demande avec indulgence. Mais aussi que malgré la nuit passée sur un banc, elle en était au même point qu’hier, quand elle avait décidé de partir de chez elle, laissant son mari et ses enfants qui dormaient déjà : à ce point de sa vie où elle se demandait si elle vivrait encore quelques années où si elle se laisserait tomber sous le premier train qui passerait… Jean-Luc
Elle n’avait pas froid aux yeux. La première fois, là-haut, quand je lui ai dit « allez-y, sautez ! », elle n’a pas hésité une seule seconde, elle a lâché la barre, elle a sauté et elle m’a saisi les mains… et nous ne nous sommes plus lâchés depuis ce soir-là. Sauf le dernier soir… Elle a très vite désappris le principe numéro un du trapèze fixe qui est de ne jamais lâcher la barre. Et nous sommes partis plusieurs années en tournée avec le cirque Amar. Puis nous avons monté un numéro de grand volant. C’était ça son truc à elle, le grand ballant, le grand trapèze. Elle aimait vraiment ça, le grand frisson. Après, on est parti en tournée en Afrique avec le cirque Chipperfield. Et quand on a eu le mal du pays, nous sommes revenus en France pour travailler.
J’ai décidé de ne pas remonter de nouveau programme. Je ne le pourrais pas. Depuis que je l’ai lâchée ce soir-là. Je sais que j’ai la guigne. Ce serait criminel de vouloir faire encore le porteur… Et puis, ce serait la trahir, il n’y a qu’avec elle que je puisse travailler.
C’est pour cela que je me retrouve là à marcher sur le chemin de l’Inca. Je suis parti avec une photo d’elle, dans la tenue chatoyante qu’elle arborait pour notre numéro. Je la montre à tous ceux que je croise depuis que je suis parti. C’est comme pour les poètes morts, les photos des amantes. On montre toujours la même photo, et à coup sûr, les gens à qui vous la présentez cette photo-là, ils la reconnaissent. Enfin, tout au moins, ils sont certains de l’avoir déjà vue. Ils ne savent pas prononcer le nom de la personne qui est sur la photo, mais ils savent qu’ils la connaissent. Alors, ils se mettent à rechercher son nom ou une occasion où ils l’auraient rencontrée. Ils cherchent un indice, un détail qu’ils leur permettraient d’associer un nom à la photo que je leur présente. Parfois, ils s’efforcent même de prononcer son nom, mais le plus souvent, non… Ils s’intéressent.
Ils pensent qu’ils aimeraient savoir cette intention possible…
Jean-Luc
Au début du XVIII siècle se déroule une querelle scientifique de premier plan : on veut savoir si la Terre est aplatie aux pôles comme le soutient Newton, ou à l'équateur comme le soutient Cassini (un astronome français). L'Académie des Sciences envoie donc deux missions : une en Laponie et une autre au Pérou, dont fait partie l'Equateur actuel (ce qui donnera d'ailleurs le nom d'Equateur au pays). Une expédition part donc au Pérou en 1735; il y a 3 académiciens : Godin, un astronome, le "chef" de la mission (en fait un imbécile consciencieux), Bouger, mathématicien et physicien, et La Condamine, chimiste et géographe. Font aussi partie de l'équipe : Jussieu (celui de la fac) qui est botaniste, un horloger, un chirurgien, un géodésien, etc. Certains vont y laisser leur peau : le chirurgien est assassiné à Cuença, l'horloger se tue en tombant d'un échafaudage lors d'un séïsme, le géodésien meurt de la fièvre jaune... Quant au courrier, il lui faut six mois pour arriver en France (y a pas de mail !).
Tout ce petit monde fait des mesures astronomiques, depuis le nord de Quito jusqu'à environ 300 km au sud. Mais ils se détestent tous, s'engueulent, manquent d'argent, ont des histoires de femmes (...), sans compter la neige, le froid, les pluies, le brouillard, le mal des montagnes, etc ! Bouger part de Quito en février 1743 et arrive en France le 27 juin 1744 en étant passé par Panama. Bouger en profite pour publier ses résultats à l'Académie et s'attribuer tous les honneurs. Quant à La Condamine, le plus sympa, il gagne Cayenne par l'Amazone (et découvre le caoutchouc) et ne revient en France qu'en 1744.
Conclusion : la Terre est aplatie aux pôles comme l'avait prédit Newton.
Denis
Ils sont là, tous les trois. Tous les trois ? Puisque c’est la première question qui nous vient, inévitablement. On les savait tous les deux, et les voilà trois. Car à les regarder ainsi, c’est ensemble qu’on les voit indubitablement, ces trois-là. Corps comme attirés (aimantés ?) vers ce lieu-là qui capture leur attention souriante et à jamais interdite au regard de celui qui les regarde, eux regardant. Mais regardant quoi ? Puisque c’est la deuxième question qui nous vient, tout aussi inévitablement. Regardant un dieu à la haute coiffure ovale, terminée en escargot, sculpté en bas relief sur une colonne de marbre, sans bras, le corps tout entier comme une sorte de botte d’où sort au milieu comme une branche, un tenon, son membre raidi horizontal, fertilisant de son sperme une salade (Claude Simon, Le jardin des plantes, Minuit, 1997) ? Evocation païenne d’un petit dieu Inca dont le partage simultané serait à l’origine de cet amusement qui s’empare de leurs corps ?
Vous ne me croyez pas ? Mais savez-vous que l’on a recensé 367 démonstrations différentes du théorème de Pythagore ? Alors pourquoi la mienne de démonstration serait-elle moins véridique que la leur ? Moins véridique que le récit que de toute façon (si jamais ils nous le racontent un jour), ils inventeront de toutes pièces. Vous savez bien comment sont les voyageurs : des affabulateurs !
Jean-Luc
On appelait CHASQUIS, ces courriers disposés sur les chemins royaux et chargés de porter rapidement les ordres de l’Inca et lui faire parvenir les informations de ses royaumes et provinces. CHASQUIS signifie tout à la fois échanger, donner et prendre. Et ce nom leur convenait parfaitement puisqu’ils échangeaient, recevaient et communiquaient des messages. Des messages constitués de peu de mots. Des mots précis et simples pour que ces messages ne risquent pas, lors de leurs périples sur le chemin de l’Inca, d’être altérés ou bien amputés en partie. Que l’Inca ait disparu, qu’il n’existe donc plus aucune raison valable (raisonnable ?) d’emprunter ce chemin, ne m’a pas empêché d’y partir marcher. Partir marcher dans la montagne des disparitions où l’énigme dresse ses pierres. Partir pour traverser mes morts, mes renaissances et psalmodier un récit constitué de peu de mots, précis et simples. Partir plus loin encore comme en un livre. Je me rappelle pourtant bien du commencement. C’est à Paris que je l’ai rencontrée. Cela aurait fait dix ans le mois prochain. Je cherchais une fille pour monter un numéro de trapèze volant petite distance. Pour cela, je faisais la tournée des gymnases en demandant aux patrons de me présenter des candidates. En un soir, dans le douzième, je l’ai vu qui s’entraînait à la barre fixe. J’ai tout de suite que ce serait elle et je lui ai donné rendez-vous le lendemain. Elle n’avait pas d’expérience de voltige, simplement de trapèze fixe. Mais elle avait déjà travaillé chez Bouglione et même chez Ringling Barnum, le plus grand cirque du monde.
Quand elle est arrivée avec sa toque, sa veste cintrée et ses bottes, elle ressemblait à une polonaise… Ensuite, je l’ai toujours appelée comme ça, « ma petite polonaise ». Elle n’avait pas froid aux yeux…
Jean-Luc
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