Là-bas, dans la basilique de Quito, dans les catacombes, Aurélia à se demander comment les morts, alignés dans leurs boîtes, les uns au-dessus des autres, font pour respirer…
Ici (où à peu près), l’Autorité britannique pour la fertilisation et l’embryologie humaines (HFEA) vient de refuser de donner son feu vert à la demande de plusieurs équipes de biologistes de vouloir créer, in vitro, des chimères. Des chimères, ces êtres pour partie humaine et pour partie animale.
Là bas, dans les catacombes, dit-elle, pèse un sentiment de diffus de menace. Mais ici (où à peu près), où des biologistes travaillent à la création de ce qu’il nous faut bien nommer des monstres vivants, quel genre de sentiment de menace nous advient ?
Je les vois, là bas, eux vivants, retrouvant leurs morts, nos frères, les serrant dans leurs bras, puis les quittant, dans leurs boîtes à nouveau couchés.
Et je nous vois ici, nous, vivants (?) inventant des chimères qui nous inspirent crainte et tremblements.
Comme faisons-nous, ici, parfois, pour simplement respirer... ?
Jean-Luc
(à la manière de Pascal Lainé). Enfant déjà, Sébastien rêvait d'aller ailleurs, en quête d'une insaisissable harmonie, pacifiée, mais glorieuse, qui lui permettrait d'échapper aux mille désastres d'une vie en train de se faire et de se défaire à chaque instant. Alors, pour atteindre la réalité imaginaire, le voyageur se fait magicien. Il construit son voyage à l'envers. Le départ de Paris n'est que l'arrivée, le but de ce périple. Mais alors se demande le lecteur, si le départ est l'arrivée, que peut bien signifier CUZCO dans cette histoire ? Un nouveau départ ?. JLC
Hésitations sur notre démarche. Notre rencontre avec le prêtre Luis Eduardo Rodrigues, de la basilique de Quito, nous pose bien des questions : que restituer d'une telle rencontre ? En rester là ? « Raconter » une histoire ? Laquelle ?
Sentiment de tricher, un peu. Mot central, pivot. Aurélia répugne à voler immédiatement des photos dans « l'action », des fidèles, de la messe. Quelle légitimité avons-nous pour demander un droit de regard particulier sur ce lieu ? Idéal en action, idéal pragmatique... ? Capter le réel et en témoigner au travers de notre imaginaire. On y passe une matinée, puis deux. Entretiens, dialogues, enregistrements. On obtient une permission fondée sur la confiance dans notre démarche...
Je doute. Je préférerais parfois partir sans raconter. Est-ce souhaitable ? La transmission est-elle nécessaire ? Sentiment passager d'avoir justifié un tel voyage par une démarche « responsable », acceptable par tous, famille et amis. Voyager sans tricher...
Raconter son voyage, c'est aussi un Art de la mise en scène...
SJ
Géographie : 1-Histoire : 0.
La géographie nous avait légué une magnifique aventure humaine et scientifique, celle de la mesure de l'arc géodésique en Equateur. Une expédition aux confins du monde (Laponie et Equateur) pour départager Cassini et Newton : la Terre est-elle courbe sur les pôles ou à l'Equateur ? Une saga hors norme, des rivalités, des ambitions, la mort, la perdition, l'exploration : Jussieu serait devenu fou pendant ce voyage, Jean Séniergue fut assassiné à Cuenca par l'ancien amant de sa maîtresse équatorienne, Hugot mourut dans le clocher de la cathédrale de Quito... La Condamine revint après des années en passant par l'Amazonie. Bouguer et Godin suivirent d'autres voies. La majorité des membres de l'expédition ne revinrent pas et restèrent au pays...
Mais...
L'histoire n'a pas été à la hauteur. Pour les 200 ans de la commémoration de cette aventure, elle nous lègue un monument hideux, même a Calacali. Toute poésie à fui, l'imaginaire s'effondre, tout comme pour notre attirance pour la « Mitad del Mundo »...
Consolation : Calacali est un village charmant. Premières rencontres avec des enfants. Premiers échanges. Prémices de notre marche à venir ? Un grand merci à la Condamine, tout de même...
Sébastien
Un peu de sciences !
Que faire la nuit tombée à Quito ? Observer le ciel bien sûr ! Dès le coucher du Soleil resplendit vers l'Ouest la planète Vénus, qui se couche 1 h 48 m après le Soleil. Quant à Saturne, elle est visible vers l'Est, très haute dans le ciel, non loin de la constellation du Lion, dès le coucher du Soleil. Si la nuit se prolonge jusqu'au petit matin, impossible de passer à côté de Jupiter, magnifique objet très brillant qui se lève plus de 5 h avant le Soleil, aux confins du Scorpion. Toutes ces planètes sont visibles à l'oeil nu.
Et puis surtout, dans la nuit du 3 au 4 mars, magnifique éclipse totale de Lune, bien visible en Equateur : dès que le Soleil va se coucher, surveiller l'horizon Est : la pleine Lune va se lever, déjà plongée dans l'ombre de la Terre. Elle sera colorée en rouge brique; puis elle va monter dans le ciel, toujours rougeâtre, pour finalement sortir de l'ombre : on peut alors nettement voir la forme sphérique de la Terre se projeter sur la Lune. Un spectacle inoubliable et facile à photographier. Je dis ça au cas où une photographe célèbre se trouverait dans le coin...
Bon et dans la journée? Comme Quito n'est pas exactement sur l'équateur mais un peu au Sud (à 13' de latitude Sud), et que le Soleil est aussi en ce moment dans l'hémisphère Sud, ça veut dire que les ombres à midi sont dirigées vers le Nord. Mais ça va changer ! Et oui, le 21 mars, c'est l'équinoxe : ça veut dire que le 20-21 mars, le Soleil sera au zénith de Quito : à midi, plus d'ombre ! Et après le 21 mars, le Soleil passe au Nord : à midi, les ombres seront dirigées vers le Sud. Comprendo?
Au fait, il y a un observatoire astronomique à Quito; dans cet observatoire se trouve une dalle, que l'astronome La Condamine a fait graver en août 1741. Le texte est en latin, qu'Aurélia lit couramment... Dans ce texte, La Condamine a mentionné toutes les mesures qu'il a faites pour mesurer l'aplatissement de la Terre. Le graveur était un Indien, sculpteur sur bois, mais illettré ! Il lui fallait une journée pour graver une ligne...
Bon, la prochaine fois, on fera de l'histoire. En attendant, observez bien les cieux équatoriaux !
Denis
(Raconter la constellation, c'est-à-dire les gens auxquels etc.). Dans le journal Le Monde de samedi. Une photographie de Jacques Grenier illustre la reprise à Paris du spectacle du chorégraphe canadien Daniel Léveillé. Une partition de gestes secs et massifs sur un plateau vide et noir, intitulée « la pudeur des icebergs ». La photo de Jacques Grenier : trois corps nus, de dos ou bien de profil pour l’un, trois danseurs dont une femme, la blancheur de leurs peaux dans l’écrin du plateau vide et noir. La photo a saisi cet instant qui succède comme miraculeusement au saut parfaitement coordonné de ces trois corps : comme suspendus dans l’air, musculatures totalement détendues laissant présumer de l’éternité possible de ce que nous connaissons comme une impossibilité physique, un flottement. Quarante huit heures après votre départ, ceux qui veillent ici, n’ont pas de nouvelles de vous. Et ce matin, je pensais à vous comme à deux corps suspendus, deux danseurs à l’aube de votre odyssée, nous indiquant l’improbable chemin. JLC.
Basilique de Quito, dans les catacombes situées sous les fondations.
Des noms alignés, des boîtes les unes au-dessus des autres. Des milliers de noms qui se perdent. Immanquable question : mais comment font-ils pour respirer ? Ils sont morts, certes. Est-ce que tous les vivants se posent la même question ou bien, moi, seulement? Fugacité de l'existence.
Prendre des photos me rend fébrile comme si je brisais un interdit, un tabou. Je suis dans la maison des morts. L'ange souffle la trompette du jugement dernier : "Morts, Levez-vous."
Derrière les tombeaux scellés, je m'imagine des visages derrière des noms, des morceaux de vie. Parfois une photo d'identité permet de voir le visage d'un défunt puis le regard se perd au milieu des milliers d'effigies du Christ, de la vierge. Une enfant passe dans les allées souterraines et s'agenouille devant une petite case, fermée sur l'urne funéraire. Elle se signe puis prie en silence. Il y a une telle dévotion ici qui me renvoie toujours plus à notre incroyance.
Il règne un sentiment diffus de menace. Toutes les phrases écrites au-dessus des différentes entrées des catacombes nous rappellent à nous, Vivants, que le jugement dernier est proche, que la vie est éphémère et qu'il ne faut jamais l'oublier.
"El que cree en mi anque hubiere vivira"
"La muerta es la hora de la Verdad"
De Dios
Del Hombre
De las Cosas
Des sons nous parviennent de la Basilique : chansons religieuses, paroles du prêtre disant la messe pour un mariage. La mort à côté de la vie.
Tu redeviendras Poussière...
AF
Señor Presidente !
Place de l'indépendance à Quito. Devant le palais présidentiel. Une femme interpelle, seule avec son microphone, le Président... Il n'est hélas pas venu...
(La feuille de coca, un terroir andin ?)
C'est vrai, un voyage en avion interdit à l'imaginaire de jouer son rôle. Téléscopage obligé avec le réel, à l'arrivée. Et pourtant... En plein vol, première immersion dans le quotidien « El tiempo ». Je suis surpris. Le mot « démocratie » me vient à l'esprit. Ce journal montre l'Amérique latine telle qu'elle est, avec ses travers (nombreux...), sa corruption (1800 dollars pour un visa de résident...), ses revendications (la feuille de coca, produit identitaire ?), ses aspirations et ses rêves (Amérique toujours, mais celle du Nord, et Miami pour fantasme d'une vie réussie)... Je découvre un pays tel qu'il se donne à voir, avec cette vitalité d'une « nation » ancienne mais où l'exercice du débat démocratique « apaisé » reste récent. Nous sommes loin de cette presse censurée des pays malchanceux où un journal est si ennuyeux à lire. Impossible de rester insensible à cela.
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