Fin de mi-temps dans une communauté rurale andine. Ce match de football fut l'unique évènement social du village de la semaine... (Tarmatambo, mai 2007)
Sébastien
Solitude d'une petite épicerie de village sur la grande route Inca (Tarmatambo, Mai 2007).
Sébastien
Loin du tourisme de masse Inca de la région de Cuzco, loin de la capitale, - Lima - et des plages de la côte Pacifique, les Andes centrales péruviennes restent étrangement isolées. Culture populaire et solitude de villages perdus d'un Pérou qui ne se donne pas à voir artificiellement.
Parfois, les ambiances musicales des cafés réservent d'étranges surprises... (Tarma, Mai 2007).
Sébastien
On aurait pu croire que le Pérou est un pays où la culture du café est omniprésente... Mais alors, que penser de cette petite fiole d'huile de vidange que l'on verse dans une tasse d'eau chaude pour se réveiller le matin ? Méfions nous des idées reçues...
Stéphane
Dans les Andes péruviennes, il n'y a pas de dimanche matin sans défilés. Le Pérou se couvre alors de fanfares, avec trompettes et tambours, qui s'invitent dans les plazas de armas (centre ville) de chaque village. La jeunesse célèbre la nation au pas cadencé, en rangs serrés, avec drapeaux et hymnes quasi militaires. A Tarma, on m'a expliqué que chaque classe de la ville tournait ainsi à tour de rôle pour défiler une fois par an. Célébration pour le moins surprenante à nos yeux, où il serait inconcevable de mettre en scène des marches militaire avec des enfants de l'école voisine...
Ces scènes se sont répétées chaque semaine de notre voyage dans les Andes. Toujours à Tarma, je me souviens de ces enfants de tous âges, appartenant à une même école et faisant leurs exercices physique du matin en courant autour de la place centrale par rang de 4, alignés comme des piquets, chantant des chansons à haute voix répétées phrases par phrases par leur « sergent-professeur », le tout dans un rythme de pas totalement homogène.
Plus au Sud, à Cuzco, capitale touristique péruvienne s'il en est, ce sont les éboueurs que l'on a vu défiler au pas cadencé. Imaginez, devant des touristes éberlués, un « Droite... Droite ! » hurlé devant des soldats munis pour tout fusil de leur poubelle sur roue, qu'ils devaient pourtant manipuler avec des gestes millimétrés !
Ces scènes s'expliquent pourtant aisément. Comment ne pas penser à notre vieille troisième république, où l'homogénéisation des masses et l'unification des valeurs autour d'un drapeau étaient une priorité ? Se servir de l'école et de l'armée a paru à nos ancêtres une façon naturelle d'éduquer les masses, même si aujourd'hui ces méthodes nous paraissent archaïques et dépassées. Le Pérou semble vouloir faire de même aujourd'hui avec l'infinie variété de ses communautés rurales andines.
Sébastien
Sur chaque place de marché, il suffit de baisser le regard pour trouver de petites librairies improvisées, étalages de livres bon marchés destinés à tous les péruviens. Rien de tel pour découvrir les histoires qui font rêver les enfants et pour connaître la littérature qui fédère tout une nation autour de personnages et de contes populaires.
La pièce de théâtre Ollantay (édition complète, 3,5 soles, soit 80 centimes d'euros, sur le marché de Sarhua) est sans conteste un des grands vainqueurs de ce petit sondage improvisé. Il s'agit là d'une des pièces majeures du théâtre en langue Quechua, véritable succès populaire au 18ème siècle, à une époque où les élites intellectuelles continuaient à s'exprimer et vivre dans la langue des Incas (ce n'est que plus récemment que la langue espagnole a dévalorisé brutalement le Quechua).
Ollantay raconte l'histoire classique et universelle de l'amour impossible entre un général de l'armée Inca, Ollantay, et la fille de l'empereur Pachacutec, la princesse Cusi Coyllur ("étoile" en quechua). Exils, rebellions, trahisons, réconciliations... Tous les ressorts du théâtre sont exploités dans cette pièce connue de tous les péruviens. Se pose cependant une question : s'agit-il véritablement d'une oeuvre d'origine Inca ? L'écrit n'existant pas à l'époque précolombienne, et l'oeuvre restant anonyme, toutes les supputations sont possibles. Il est probable que l'Histoire a des racines pré-hispaniques, mais pour ma part je trouve que l'organisation de l'intrigue ressemble trop aux canons classiques du théâtre occidental pour être considérée comme une pièce de théâtre purement Inca. Par contre, il s'agit là certainement d'une des plus grandes oeuvres de la culture quechuaophone.
Reste l'amusante imagerie d'Epinal véhiculée par les livres sur cette histoire, où l'on voit généraux et filles d'empereurs incas habillés en costumes « d'époques »...!
Sébastien
La tradition est belle : des généalogies familiales peintes sur des bois de cactus, poutres symboliques allant se nicher dans les charpentes des maisons d'un minuscule village perdu dans les Andes centrales, non loin d'Ayacucho. Ces tablas de Sarhua se donnent à regarder chaque soir à leurs hôtes, comme un rappel des solidarités passées, des liens familiaux qui unissent un jour tous les membres d'une même famille. Des peintures pour ne pas oublier, malgré le temps, les changements de noms et la dureté de la vie...
Primitivo Evanan Poma est l'un des colporteurs de cette tradition. Ce peintre de 63 ans porte un nom si prédestiné que je l'ai de prime abord cru inventé. Son prénom tout d'abord, -« Primitivo »-, en l'honneur à la peinture qui le caractérise tant. Son nom de famille ensuite, -« Poma »-, qui éveille chez tous les péruviens la mémoire des célèbres dessins de Guaman Poma, le premier écrivain andin, dont nous avions parlé dans un article précédent de ce blog...
Primitivo nous a immédiatement séduit avec sa petite silhouette usée par les années et son attachante surdité qui nous obligeait à chaque instant à épeler nos mots avec précision. Il nous a parlé de son village natal. Il a essayé de nous expliquer l'origine méconnue des tablas, de son passage à la peinture sur cadre, des terribles années du terrorisme du Sentier Lumineux, qui l'ont contraint à l'exil à Lima, fuyant comme bien d'autres les exactions aveugles des militaires et des maquisards... Nous avons pu observer son atelier, voir sa famille travailler dans le silence d'un quartier excentré (et pauvre) de la capitale péruvienne. Il a évoqué avec une certaine pudeur son succès, ses expositions dans des musées d'Art moderne en Europe ou des Etats-Unis.
Nous avons donc convenu de partir ensemble dans son village natal. Un beau jour...
De guide, il est devenu un poids. S'il est resté un messager, ce n'est plus par la parole ou par ce qu'il nous a fait aimer, mais par ses zigzags impudiques dans les ruelles de son village natal et par l'expression tristement idiote des Hommes enivrés jusqu'à l'excès par l'alcool. Il devait nous faire aimer Sarhua. Ce village s'est fermé à nous. Déception et stupeur. Tout ce chemin pour en arriver là. L'opportunité de raconter cette histoire est passée, et l'envie de raconter Primitivo également... Nécessité de poursuivre notre route malgré la déception d'un messager qui s'enfuit, qui refuse son rôle au dernier moment. A-t-il eu peur de nous ? Du message qu'il avait à transmettre ou du rôle que nous voulions inconsciemment lui donner ?
La peinture ne sauvera pas Sarhua... Et je préfère garder de Primitivo le souvenir d'un Homme marqué par la vie et porteur d'un beau talent.
Sébastien
En colère... une sorte de rage intérieure que je contiens de plus en plus difficilement. Colère contre soi, contre les Autres. Par manque de dialogue, par non-envie de dialogue et par impossibilité.
Des hommes allongés par terre, ivres morts. Toujours. Dans une cour sordide, au milieu des cochons, de la fange, assise sur un sac de patates ( qu'elle mangera plus tard) traînant dans l'urine des chèvres, une femme sans âge me prend le bras, les yeux imbibés d'alcool, l'haleine avinée, le regard un peu fou, et me répète dans un langage d'entre deux (Quechua-Espagnol) : « Emmène moi dans ton village ». C'est la seule phrase qu'elle répète en boucle. A côté d'elle se tient sa fille regardant le spectacle de sa mère.
Aucune empathie. Rien simplement un écoeurement après toutes ces semaines où nous sommes confrontés à ce désarroi noyé dans l'alcool dès 8 heures du matin. Rien que de la colère et l'envie de lui arracher violemment sa main de la mienne. La colère contre elle, contre sa misère, son manque de pudeur ? Du fait qu'elle ne se rend pas compte ou plus compte.
De la colère contre moi car je ne suis pas capable d'accepter ce décalage, ce fossé, cette frontière, car je ne sais pas comment faire pour instaurer un dialogue.
Peut-être aussi car inconsciemment qu'on le veuille ou non, je ressens une forme de supériorité au niveau de l'éducation, du mode de vie, de l'hygiène. Peut-être parce que je la regarde non comme un être humain mais comme un animal en détresse. De telles pensées sont difficilement avouables, et les écrire, n'en parlons pas, mais c'est ainsi. Mais au fond de quel droit ?
De la révolte.
Nous nous levons, la femme aux yeux fous nous voit nous en aller. Elle ne me parle plus de l'amener dans son village. Elle a une phrase plus dure, plus rude, plus vraie : « Si vous n'étiez pas venus avec mon oncle, je ne vous aurais jamais invités »
A la sortie de sa maison, un peu plus loin, un homme titube. Il ira s'étaler dans un champ, inconscient, au milieu des bêtes. Telle me semble être la réalité des villages andins si reculés.
Aurélia
180 Kms de piste en terre, à flanc de montagne, 15 heures de trajet tantôt en minibus tantôt en camion à bestiaux coincés entre les chèvres et les sacs de patates, une chaleur écrasante qui laisse la place à un froid glacial à la tombée du jour, tel a été le prix à payer pour rejoindre le petit village de Sarhua perché à 3800 mètres d'altitude dans les montagnes péruviennes.
Là, au bout du bout du monde, j'espérais « la rencontre ». Vraie, authentique et poétique, les ingrédients autour desquels j'ai décidé de construire le film de cette aventure.
Déception. Nous cherchions de l'authenticité et nous n'avons découvert que pauvreté extrême et inculture. Après avoir été invités dans plusieurs habitations insalubres et avoir fait preuve de beaucoup de courage face au manque total d'hygiène, nous avons rendu les armes.
La question est : comment témoigner de cela ?
Je ne suis certainement pas venu jusqu'ici pour me contenter de faire du misérabilisme avec ma caméra, ce serait trop facile. Les prochaines étapes m'amèneront donc à reconsidérer la problématique de la rencontre, exercice difficile mais excitant. Il fallait tenter l'expérience, ce n'est pas du temps perdu mais simplement une épreuve physique et morale qui nous oblige à nous remettre en question.
Les voyages nous permettent d'englober une humanité dont nous ne sommes qu'une infime partie, et témoigner de cela de manière juste demande beaucoup de réflexion, de patience et d'acceptation de la différence. Le film sera sûrement le reflet de cette réflexion, ce qui est déjà beaucoup...
Stéphane
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