Le voyage - 2 : relation au temps
Le temps est un peu notre conjugaison du mot « voyage ». Il s'emploie sur tous les modes et à toutes les personnes. Voici notre "Bescherelle" du temps qui passe, du voyage qui dure et qui se compte en mois.
- Le temps pour méditer :
Parler de soi, encore et toujours. Prétention narcissique et plaisir avoué. Se rénover, telle est peut-être la question qui nous menace ! Étonner les autres pour se rassurer soi-même...
- Le temps pour s'égarer :
Voyager n’est pas une fuite. Au contraire, c’est un rendez-vous avec soi-même, un face à face permanent. Il peut parfois être un dialogue dur et agressif car on ne se pardonne rien, sauf à renoncer à ce qui fonde nos choix et notre liberté d'action.
- Le temps pour rêver :
Le voyage permet de tricher. On s'invente chaque jour un nouveau personnage, un rôle que l'on n'a jamais tenu. Comme les chats, on vit 7 vies, mais en quelques semaines...
- Le temps pour se lasser :
La naïveté lavée par l'éponge des semaines. L'usure de l'exotisme devenu quotidien. L'envie d'autre chose, le plaisir de vouloir voyager hors du voyage.
- Le temps pour l'instant :
Le voyage est un inconfort qui dure.
Pas de cabane, pas de petite maison où se retrouver le soir, pour détourner son attention, se distraire pour échapper à soi-même. Chaque jour qui passe, on s'invente des parades pour esquiver ces absences de refuge que notre instinct grégaire nous pousse inconsciemment à retrouver. Des lieux pour la ritualisation d'un quotidien : un restaurant pour le petit déjeuner (important !), un bar avec feu de cheminée pour les fins de journée (vital !), une chambre avec une patronne mère poule pour les soirées (existentiel !). On s'installe dans le présent...
Le temps de vivre :
L'absence d'horizon permet de ne pas penser à l'arrivée. Seule l'absence de contrainte de temps permet d'accepter de le perdre, de le gâcher en attentes inutiles, égarements non réfléchis, en échecs assumés. Bref, de voyager.
Le temps du salut :
En voyage, on accumule tout. Chaque expérience forge une histoire à revendre, un souvenir à raconter, un pari gagné sur la fin de la partie. On récupère tout ce qui passe sous notre main pour constituer des réserves pour les jours creux... et pour les vies d'après.
Sébastien
Guido nous parle de sa musique. Longuement. Il nous joue de la kena, cette flûte traditionnelle la plus complète que les incas connaissaient : 7 notes, 3 octaves, des demi-tons. Cet instrument, le plus souvent en bambou, produisait des sonorités très douces. Avec le pinkuyllu, une flûte rudimentaire de forme plus longue, la kena accompagne encore aujourd'hui les fêtes religieuses andines dans tout le Sud du Pérou et la Bolivie. Elle existe toujours car c'est un instrument d'accompagnement des danses rituelles et traditionnelles. Surtout, ses airs tristes ont été adoptés dans les lithurgies de l'église coloniale espagnole : seuls des textes en adoration au Christ ou à la Vierge y on été ajoutés. Mais c'est ainsi que des airs précolombiens non écrits ont été conservés. D'autres musiques sont en voie de disparition, de moins en moins pratiquées. Les "huaynos (Wayñus)", plus joyeux et festifs, ou les "harawis", mélodies très tristes accompagnant des rituels spécifiques, comme des funérailles ou des travaux des champs.
Guido pourrait continuer ainsi longtemps tant il semble animé par sa passion. Il évoque à de nombreuses reprises le pélerinage du Qollor Rit'i, le "Seigneur de la neige resplendissante", où nous nous rendrons en Juin. Etrange rendez-vous qui se dessine entre nous trois, à 5000 mètres de hauteur, sous les cîmes d'un glacier sacré ! Nos chances sont minces de nous rencontrer parmi les 300 000 pélerins, mais retrouver une connaissance, aussi brêve soit-elle, lors de cet évènement unique dans les Andes nous parait soudainement essentiel. Connexion importante dans notre constellation andine, sous un air de Kena.
Sébastien
Il est difficile de visiter le Pérou sans ressentir ne serait-ce qu'une fois ce sentiment de vertige propre à des sentiers accrochés à flanc de falaise, de mines adossées à des chemins bordant des précipices, ou d'antiques cités jouissant d'un isolement hors du commun. Evidemment, on pense au Machu Picchu lové autour du Huayna Pichu et dont il faut bien dire qu'ils forment un très beau couple.
Mais il y a Markahuamachuco. Un site miraculeusement préservé. Cette forteresse pré-inca érigée par les Huaris (le premier empire guerrier des Andes) se dresse fièrement sur son rocher sur plus de 5 hectares. Une vue extraordinaire sur le Qhapac ñan, des murs émouvants de fragilité qui contrastent avec l’arrogance de la pierre polie Inca, un air de jeunesse souffle sur cette cité si méconnue. Le libre accès et les habitations des paysans, dans les vestiges eux-mêmes, achèvent un tableau où respire un parfum de liberté.
Aurélia et Sébastien
Dictionnaire de survie franco-péruvien (3)
"Ocucaje" – "Tacama" - Expression qu'il n'a pas lieu d’expliquer, mais plutôt d’expérimenter ! (à consommer avec modération tout de même...)
Voici deux des vins les plus réputés du Pérou. Produits par des bodegas nationales, ils sont appréciés des connaisseurs, notamment pour les rouges... Il faut savoir que le Pérou est loin d'être un pays novice en matière de vignobles. Le pisco, boisson nationale s'il en est, avec ses infinies variétés de qualité, est un alcool produit à base de raisin. Le Pérou s'est lancé dans la production de vins rouge et blancs, avec une certaine réussite...
Pour les amateurs de rouge, nous avons testé pour vous... :
Ocucaje Fond de cave (Malbec, Cabernet Sauvignon)
Tacama Gran Tinto (Malbec, Tannat)
Tabernero Gran Tinto (Malbec, Merlot)
Sébastien
Y a t-il seulement un moment pour penser ? Reposer son esprit des contraintes liées au temps qui passe, s'écoule ? Il me semble que je ne prends plus ce temps nécessaire à la réflexion, au repos. Cusco me plonge dans un dilemne. Nous venons de passer plusieurs mois hors des sentiers battus et rebattus par les touristes et soudainement nous voilà plongés au coeur du tourisme de masse. Comme tous voyageurs, je suppose, j'ai, nous avons cherché un dépaysement, une recontre avec l'Autre, avec une authenticité, une solitude qui nous fait penser que nous vivons peut-être, certainement de manière illusoire, un moment unique et décalé. Cusco me plonge dans cette interrogation : Que vient-on chercher au juste ? Et rencontrer l'Autre de manière véritable, est-ce seulement possible ? Oppressée par les personnes des agences de voyage qui nous alpaguent, par les femmes en tenues traditionnelles qui monnayent leur image pour quelques soles, je me trouve confrontée à cet éternel problème et cette constatation : la relation aux Péruviens, aux Autres ne se tisse ici que sur des liens factices, commerciaux, touristiques. L'illusion pour la désillusion, il en est toujours ainsi.
Voyager ? Voyager vrai ? Voyager comment ? Le décalage est rude, et je suis parfois en colère contre moi-même ou contre les Autres car j'aimerais que cesse cette relation. Se sentir objet, étranger en permanence. Et de me demander : comment vivent les étrangers en France ? Qu'est-ce que se sentir étranger, étrange, gringo en espagnol, rawaga en arabe ? Y a t-il des connections humaines possibles ?
Qui croire ? Que croire ? Est-ce qu'un sourire croisé dans la rue est un sourire sincère, donné sans attente de retour. Et pourquoi ? Je ne souris pas, je n'engage pas la conversation avec le regard par peur d'être sollicitée, d'être consommée.
Est-ce que le voyage est une rencontre avec l'Autre ? N'est-ce pas une rencontre parfois douloureuse avec soi-même ?
Aurélia
Nous avons besoin de repos après cette fatigue intense. Nous partons donc en bus de Humachuco pour rejoindre Trujillo, ville côtière. De là, nous partirons pour Lima pour ensuite rejoindre Cusco. Arrivée le matin à Trujillo : la ville semble étrangement déserte. A la station de bus, on nous annonce une grève et les départs pour Lima sont différés. Qu'à cela ne tienne, un bus part miraculeusement pour Chimbote nous rapprochant un peu plus de notre but. Nous montons sans sentir de danger. Une grève des bus, qu'est-ce au juste ? Au pire à Chimbote, nous ferons du stop jusqu'à Lima.
Arrivée sur Chimbote
Il est toujours difficile de raconter la peur, la vraie, celle qui tient au corps pendant des heures parce que l'on ne voit plus aucune issue, parce que l'on craint peut-être bêtement pour sa vie. Chimbote, un nom, une ville qui résonne comme le purgatoire. Le bus s'arrête soudainement aux faubourgs de la ville. Tous les passagers sont sommés de descendre. Grève des bus ? Non, en réalité il n'en est rien. Il s'agit d'une manifestation contre le chômage. Nous voyons des fumées au loin, entendons des bruits sourds. La tension monte, le coeur commence à palpiter. Le danger est là, présent, palpable. La poussière règne en maître. Montagnes, plantes, habitations se confondent dans une couleur marron délavé, embrumés non par la Neblina mais par l'épaisse fumée des usines de farine de poissons, grisâtres et nauséabondes. Les routes ont été barrées par des pierres jetées sur l'asphalte, des troncs d'arbre et des pneus brûlent se rajoutant à l'odeur pestilentielle de la ville. Le soleil écrase tout. Nous marchons comme en temps de guerre. Véritable exode sur les routes, tous les gens chargés de valises. La route se poursuit interminable, nous marchons avec le groupe descendu du bus. Tout le monde a peur et c'est visible. Nous croisons des groupes d'hommes, torses nus, foulards cachant leur visage, barres de fer ou pierres à la main. Silence ou cris. 300 personnes au moins, rassemblées dans cette atmosphère menaçante. La foule gronde. Nous sommes repérés. « Gringos, gringos » et des sifflements au passage d'Aurélia, sifflements plus bestiaux qu'humains, sortis d'un trop plein de colère, de rancoeur. Nous sommes des cibles parfaites et nous en avons conscience. Soudainement mouvement de foule, tout le monde se met à courir dans les cris. Nous sommes prêts à lâcher nos sacs à dos et ne garder que l'essentiel : le matériel audio et photographique et les pellicules déjà prises. L'atmosphère devient intolérable. 2 h 30 de marche sous ce soleil. Une charrette conduite par un enfant nous permet un repos éphémère car l'enfant ne s'aventure pas plus loin qu'une certaine partie de la route. Les émeutes grondent au loin. Des journalistes nous filment. Deux gringos perdus au milieu de cette jungle humaine, dans la noirceur polluée de la ville, que rêver de mieux ? Sébastien négocie tant bien que mal pour que la police vienne nous chercher. Il faut se protéger. Tout le groupe avec qui nous marchions se désolidarise. Il n'y a plus de remparts, plus de chaleur humaine. Sur la route, des femmes en pleurs : elles viennent de se faire dévaliser par des pilleurs. En larmes. Et pas le temps de s'apitoyer. Une voiture de police vient finalement nous chercher. Nous sommes derrière les vitres teintées. Le paysage défile : pneus qui flambent, groupes avec barres de fer qui attendent. Nous sommes déposés dans un hôtel de luxe, sécurisé, à l'abri de cet enfer urbain, abasourdis par la chaleur et par la peur qui nous a collé au ventre.
Deux jours immobilisés, retranchés dans les quartiers de l'hôtel attendant que passe la tempête. Durant cette journée, il y aura eu deux morts et six blessés. Un mort tué dans les affrontements, une femme décédée d'une crise cardiaque (peur ou déshydratation dans les bus ?).
Violence contenue. Chimbote, voyage au bout de l'enfer ? Peut-on réellement raconter la peur ?
Aurélia
" Les lèvres et les mots de ceux qui me paraissent aux abois "(Jean-luc)
Dans « abois », il me semble y voir parler de forêts....
Le texte de Jean-Luc me fait penser à un documentaire de Sylvain Tesson, qui évoque le retour à la nature, dans les environs du lac Baïkal, de russes de plus en plus nombreux, déçus par la modernité. Ceux-là s'en vont seuls, sans gourous. Wanderer utopique, à l'image de ces voyageurs romantiques allemands du 19ème siècle ? A mon sens non. Le rêve du renoncement, de la cabane au fond des bois (plutôt canadienne pour ma part), reste le plus souvent une utopie déconnectée de la réalité. Mais dans la Russie d'aujourd'hui, des femmes et des hommes font ce choix de la Sibérie. De telles décisions ne sont pourtant pas l'apanage de rêveurs fous, tout comme un voyage au long cours ne relève pas d'un vagabondage stérile. Partir ou voyager sont une affaire d'organisation. On ne grimpe pas un col sans en apprécier les particularités. On ne part pas en marche sans un sac bien pensé. On ne va pas au bout du monde sans carte ni préparation méthodique et minutieuse. Ici, dans les Andes, chaque tronçon du Qhapac ñan que nous visitons est le fruit d'une longue préparation. Pas de dilettantisme ni de place pour l'aléatoire. Je n'en doute pas qu'il en va de même pour survivre plus de quelques semaines au froid sibérien...
On me rétorque parfois que le vagabond organisé et minutieux porterait en lui une contradiction de fait, celle qui viserait à empêcher l'émotion spontanée, la surprise, l'émerveillement. Il me semble que non, bien au contraire. Il faut observer en spectateur actif la majesté de paysages sans sentiments. Le dilletantisme est l'ennemi de la liberté d'esprit, le refuge d'une âme (rêveuse) qui finira par se faire peur à elle-même. Dominer ses choix et les risques encourus sont les meilleurs garants de la liberté d'action. Il faut ensuite faire confiance à l'instant de la rencontre, du choc intime produit entre soi et le décor que des milliers d'autres personnes auront pourtant foulé avant vous mais qui vous appartient, là, aujourd'hui. La nature ne se donnera jamais à l'imaginaire du marcheur (ou de l'ermite russe) de la même façon.
Je propose donc un verre de vodka en honneur à tous ces nouveaux vagabonds russes...
Sébastien
Je vous écris cette lettre sans savoir si elle vous parviendra. Après tout la modernité d’internet ne pourra jamais détrôner l’efficience des Chasquis… et je n’en ai trouvé aucun ici à qui j’aurais pu confier ce message pour vous le faire parvenir.
Je vous écris cette lettre pour vous dire que dans Voix Nomades, autrefois, j’invitais chaleureusement les voyageurs passant à Saint Pétersbourg à se rendre au marché Risskiï où ils trouveraient au bout d’un étalage que je leur indiquais un merveilleux fromage blanc et un tout aussi merveilleux fromage fumé vendus par une réjouissante géorgienne. Ces deux fromages et quelques autres goûts sont pour moi Saint Pétersbourg.
En passant hier, j’ai vu que la partie de l’étalage de ma vendeuse géorgienne était vide. Et en me renseignant, j’apprends qu’il le resterait. Comme pas mal de ses compatriotes et d’autres venus, comme l’on dit ici des pays du sud de la Russie, ma vendeuse géorgienne a subi la poussée nationaliste qui secoue ce pays depuis quelques mois et qui interdit de travail certaines nationalités.
Jean-Luc
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