Florence Avril 1978
La Vénus de Boticelli
Nous amenons nos amis à Florence. Depuis que nous leur parlons de cette ville, ils ont une grande envie de la découvrir eux aussi. D’ailleurs ils ont rendez vous depuis longtemps avec la Vénus de Boticelli ! Nous leur servons de mentor. Nous arrivons dans la grande salle où est exposée, que dis-je, où - devrait- être exposée cette oeuvre splendide et... elle est "in restauro". Un mot italien qui nous poursuivra longtemps et souvent au cours de nos différentes visites ! Et pourtant la Vénus avait sans aucun doute besoin d’une bonne toilette... mais quelle déception !
Je ne sais pas combien a duré cette absence. Cependant en 1988 je lis dans une interview d’Anna-Maria Petrioli Tofani, conservateur en chef du musée des Offices, quelques mots sur la restauration de "très haute qualité" d’Alfio del Serra "qui a restauré divinement la Vénus". Il n’en fallait pas moins pour une déesse !
Quand nous la présenterons à nos filles quelques années plus tard à notre prochain voyage (en 1984 peut-être ?) la Vénus se dressera devant nous dans sa conque de nacre, ayant retrouvé tout l’éclat de sa blonde beauté, son beau et doux visage auréolé par sa longue chevelure. La perfection ! Trop belle, trop dangereuse, peut-être, dans sa nudité païenne, parce que débarrassée de l’idée de péché ? Les oeuvres d’Alessandro Boticelli comme toutes celles des humanistes imprégnés de culture antique attireront les foudres du moine Savonarole et le peintre, converti par le fanatisme du religieux, portera lui-même certaines de ses peintures sur les bûchers des Vanités. J’ai appris par Julien Green que les anglais de passage à Florence déposent un bouquet de violettes à l’endroit où Savonarole a été brûlé. Peut-être le considèrent -ils comme le premier protestant ? Il avait certes quelques bonnes et évidentes raisons de dénoncer la corruption, la richesse de l’église et des princes! Mais le fanatisme mène à tous les excès surtout quand il nie la liberté humaine, le droit au bonheur et qu’il fait de la beauté un péché en s’attaquant à l’Art.
C’est peut-être cette année-là que je me suis aperçue combien Florence avait changé. Le nombre de touristes a tellement augmenté que la municipalité, malgré de très nombreux nettoyages, n’arrive plus à maintenir la ville propre; Les poubelles débordent et des boîtes de coca et de soda roulent à nos pieds; les prix ont considérablement augmenté, la place de parking devient rare et chère. Il y a peu de terrasses de café mais celle où nous nous asseyons face au Couvent San Marco est à prix d’or ! A croire que Fra Angelico lui-même a décoré les chaises où nous sommes installés ! Les italiens se sont mis à exploiter leur patrimoine et ils y sont désormais passés maîtres. Les français sont relégués au rang de parents pauvres. Ce sont les américains qui attirent déférence et attentions. Cependant, si les visiteurs font la queue, on n’attend pas encore trop à l’entrée des musées.
FLORENCE Octobre 1968
Après l'inondation
1968 ! Nous trouvons une cité souffrante, encore sinistrée, léchant ses plaies. De grandes souffleries sont installées dans les fondations de Sainte Maria Novella pour en chasser l'humidité qui remonte et ronge les murs. Les belles fresques de Ghirlandaio sont en restauration et le resteront pendant des années. En 1966, en effet, l'Arno en crue a débordé, déteriorant les églises, submergeant des milliers d'oeuvres d'art, arrachant les panneaux de la porte de Ghiberti, cette porte en bronze doré si belle que Michel Ange l'a nommée la porte du Paradis. Les panneaux disparus ont été retrouvés. Ils sont en mauvais état et en cours de restauration. C'est pourquoi pendant des années la porte originelle sera remplacée par une copie exacte. Il a fallu longtemps à Florence pour se remettre de la catastrophe.
2005 ! Nous visitons le musée du Dôme. Des panneaux de la porte de Ghiberti y sont exposés mais le texte qui les présente est équivoque. Nous ne parvenons pas à comprendre s'il s'agit des copies exécutées après les inondations ou des originaux. Dans ce dernier cas, la porte que les touristes admirent sur le baptistère ne serait pas authentique?
Au demeurant, ce beau musée relativement peu visité, est très intéressant pour les amateurs de sculpture. Restauré, modernisé, il conserve des oeuvres des grands maîtres de la Renaissance.
Dans une salle, la Cantoria de Donatello, remarquable, fait face à celle de Della Robia. Cette dernière est saisissante dans la représentation prise sur le vif d'enfants musiciens qui chantent et dansent dans toute la gloire de leur jeunesse.
Parmi mes statues préférées, la Sainte Madeleine de Donatello, en bois, au réalisme étonnant. Les mains jointes, le visage émacié, le corps décharné par une vie de pénitence, elle n'est plus cette belle et jeune pècheresse aux longs cheveux blonds que les artistes ont aimé à représenter. Oeuvre de vieillesse de Donatello, elle incarne la condition humaine face à la souffrance et la mort. Et puis il y a aussi, la Pieta de Michel Ange avec Saint Nicomède, Marie et Sainte Catherine, un groupe de quatre personnages soutenant le corps sans vie du Christ.
FLORENCE Juillet 1963
Le port de Marseille à Florence
17 ans ! Avec mon amie Josette, curieuses de tout, inlassables, nous arpentons à pieds les rues mais aussi les collines florentines au milieu des cyprès. Nous écumons toutes les petites (et les grandes) églises de la ville. Après avoir traversé le Ponte Vecchio, nous sommes aujourd'hui sur, l'oltr'Arno (rive gauche) de Florence. La visite de Santa Maria del Carmine et de la chapelle Brancacci est un grand moment qu'un amoureux de la peinture ne peut bien sûr manquer. On y admire les magnifiques fresques de Masaccio mais aussi de son maître Masolino et de Filippino Lippi sur le thème de la vie de Saint Pierre contée dans la Légende Dorée... Cette chapelle est un écrin précieux. Quand on y pénétre, on se sent entouré de toutes parts par ces hommes et ces femmes du xv siècle qui se pressent autour de nous affichant, malgré la maladie et la pauvreté, dignité et grandeur. Adam et Eve chassés du Paradis représentent par leur douleur, leur attitude affaissée, le tragique de la condition humaine. Le visage d'Eve surtout, d'un grand réalisme, déformé par la souffrance, devient un masque grotesque, la bouche se pince comme un bec, les yeux étirés vers le bas se dissolvent dans une face torturée.
Le quartier de L'Oltr'Arno autour de la Carmine, est populaire avec ses rues étroites, ses petites échoppes, ses enfants qui jouent sur les places pittoresques où fleurissent des chefs d'oeuvre, vestiges d'anciens palais, blasons sur les portes d'entrée, tours enserrées dans des bâtiments anciens. Au hasard de notre promenade, nous pénétrons ensuite dans une petite église sans bien savoir ce que nous allons y trouver. Le prêtre s'approche de nous et nous demande si nous sommes françaises et de quelle ville. De Marseille? Venez voir ! Et il nous amène dans une chapelle où s'étale une fresque réprésentant un port et un bateau portant une femme aux longs cheveux blonds. Etonnées nous reconnaissons, sans doute possible, notre bon Vieux-Port. Le peintre y montre Sainte Madeleine débarquant dans notre région en Provence... Cette anecdote, je l'ai enfouie dans un coin de ma mémoire où je l'ai oubliée et je n'ai plus jamais pénétré dans cette église depuis. Aussi je ne me souviens pas avec précision de son nom : était-ce San Frediano in Cestello comme je le crois ou bien San Jacopo ? ou ? Il faudra peut-être que je retourne encore une fois à Florence pour élucider ce mystère.
Pendant ce voyage, les italiens étonnés de voir deux petites françaises sans leur famille (des filles voyageant seules, c'était rare à l'époque) nous prennent sous leur aile. Nos logeurs nous appellent les jeunes filles "senza papa i mama". A croire qu'ils nous considèrent réellement comme des orphelines, ils sont au petit soin avec nous ! Le patron de la trattoria où nous allons manger chaque soir nous connaît bien, nous choie, plaisante avec nous. C'est un de mes grands souvenirs de voyage, la gentillesse et la gaieté du peuple italien. Pourtant, à cette époque, la situation économique de l'Italie est bien inférieure à celle de la France. Une ébullition politique règne dans les classes populaires et l'on voit dans chaque quartier flotter le drapeau rouge avec la faucille et le marteau au-dessus de la maison du PCI.
Avec la somme que nous ont allouée nos parents, nous décidons de tenir un mois à Florence et Rome. Les hôtels sans prétention, où nous descendons ne sont pas chers, les repas dans les trattorias populaires non plus. Et puis, bien lestées le matin par un petit déjeuner solide (ah! ce cappucino recouvert d'une crème épaisse et ontueuse, ces gâteaux Buondi Motta, ces croissants fourrés de confiture!!) nous nous passons de manger à midi, achetant aux petits marchands ambulants une tranche de pastèque bien fraîche, ou une glace gourmande. Nous maigrissons, nous devenons éthérées, ivres de soleil (comme il fait chaud à Florence en ce mois de Juillet torride) et de beautés artistiques. Ethérées? J'exagère peut-être un peu car le soir nous nous rattrapons : pizza à la capriccioza, lasagnes al fourno, calamare.. Nous savourons l'art de vivre toscan....
Ces carnets de voyage à Florence sont des souvenirs qui courent sur plusieurs années : rencontre avec un pays, avec une ville, avec des oeuvres. Souvenirs. Difficile de faire un choix parmi eux quand il y en a tant qui affluent, tant qui se bousculent dans ma mémoire. Le contact avec l'Italie m'a ouvert à l'art, a transformé ma vision du monde. Dans les années 60 les jeunes gens ne sortaient pas des frontières aussi aisément que maintenant. Les sorties scolaires étaient rares pour ne pas dire inexistantes, les échanges entre universités aussi. La découverte de l'Italie fut donc pour moi une révélation. Dans Florence, cette ville-musée, où il suffit de sortir dans la rue pour côtoyer un peuple de statues, tout est émerveillement. Ce premier voyage sera suivi par beaucoup d'autres dans les principales villes d'Italie.
FLORENCE juillet 1961
Santa Maria Dei Fiori
J'avais quinze ans lorque ma mère m'amena pour la première fois à Florence. Le voyage depuis Marseille en train était long. Celui-ci se traînait jusqu'à Florence en s'arrêtant dans toutes les petites villes, tout en lançant des escarbilles qui nous atteignaient et nous couvraient parfois de traces noires. Le premier contact avec la cité du Lys rouge, c'est d'abord, à peine descendues du train, une fois les bagages rapidement déposés à l'hôtel, la Piazza Santa Maria dei Fiori.
Le baptistère, la cathédrale coiffée de son dôme à la hauteur vertigineuse, le campanile "comme deux mains jointes tendues vers le ciel", en marbre polychrome, forment un ensemble à vous couper le souffle. Vous vous sentez immédiatement en phase avec le passé, avec cette ville musée où même le plus ignorant des hommes du peuple connaît le nom de Giotto et appelle familièrement Vinci par son prénom comme s'ils étaient allés ensemble à l'école. De nos jours, les voitures sont contenues sur des voies latérales et ne peuvent circuler sur la place. A l'époque les voitures passaient entre les bâtiments, se faufilaient entre les passants et même si elles étaient moins nombreuses que maintenant, c'est au milieu d'un vacarme étourdissant, du mouvement de la foule et des véhicules, dans la confusion et le bonheur, que j'ai abordé un des coeurs de la ville.
La bataille de San Romano
Le Musée des Offices : c'était encore l'époque heureuse où l'on pouvait entrer au musée sans faire de queue, admirer les tableaux sans avoir à se hisser sur la pointe des pieds, au-dessus de têtes, pour les apercevoir et sans être chassés par le groupe suivant.
Giotto, Di Martini, Gentile da Fabriano, Della Francesca, Filippo Lippi, Botticelli, Vinci... Ils défilent devant mes yeux, ces tableaux qui allaient désormais appartenir à mon musée privé, celui que j'emporterai toujours avec moi.
Pourtant c'est du tableau de Paolo Ucello dont j'ai envie de parler aujourd'hui. La bataille de San Romano a été pour moi une découverte que j'ai poursuivie d'une ville à l'autre, à Florence d'abord, puis à Paris et à Londres.
Le choc que je ressentis devant ce tableau est resté inscrit dans ma mémoire. Depuis, chaque fois que je retourne aux Offices, je sais que je vais le rencontrer, toujours installé dans la même salle, toujours au même emplacement, et je me prépare. Avec les années, ce n'est plus un bouleversement que je ressens. C'est plutôt le sentiment que l'on éprouve quand on rencontre un ami perdu de vue depuis longtemps et avec qui l'on se remet à parler comme s'il n'y avait jamais eu d'absence... Parfois, comme cet été 2005, j'assiste à la surprise de ceux qui le rencontrent pour la première fois et portent sur lui un regard neuf. J'écoute leurs remarques, leurs exclamations et je me rends compte que chacun réagit devant lui en fonction de son âge, de sa culture, peut-être même de son milieu social.. mais tous sont étonnés comme que j'ai été autrefois..
Je sais maintenant bien des choses sur Ucello et sur sa bataille qui montre la victoire de Florence sur Sienne. Dans cette scène, Bernardino della Ciarda, le capitaine de la cavalerie siennoise, sur son puissant destrier blanc, occupe le centre. Il est renversé par une lance et désarçonné. Niccolo Maurizi da Tolentino à la tête des florentins, remporte La victoire. Nous sommes en 1432. Sienne cherchera encore à résister par la suite mais devra peu à peu s'effacer devant son orgueilleuse rivale.. . Florence avait affirmé sa volonté de domination sur la Toscane dès le début du XV avec la prise de Pise en 1406 et de Livourne en 1421 qui lui donne l'accès à la mer. La bataille de San Romano consacre donc la suprématie de Florence sur toute la Toscane et en parallèle la montée en puissance de la famille des Médicis. Ce tableau a certainement orné la chambre de Laurent de Médicis dit Le Magnifique avec deux autres consacrés à la même bataille. Il était placé au milieu du triptyque.Par la suite, ces oeuvres, dérangeantes, furent reléguées dans les lingeries du palais. C'est là qu'elles furent redécouvertes en 1784.
Si j'essaie de comprendre ce que j'ai ressenti jadis devant ce tableau, je peux le traduire à présent en termes techniques et prendre la mesure de l'importance de cette oeuvre par rapport à l'art contemporain. Les lois de la perpective qui le régissent et dont Paolo Ucello s'est rendu maître, font de lui un précurseur, avec Alberti et Brunelleschi, des artistes de son temps. Les lignes géométriques étonnamment modernes de La bataille influenceront par la suite les peintres cubistes, Picasso ou Braque. Les couleurs employées pour peindre cette scène, sans rapport avec la réalité, auront aussi un impact sur les surréalistes.
Pour moi, elles évoquent irrésitiblement Gauguin et ses chiens rouges, ses chevaux bleutés, son Christ jaune, et je ne peux m'empêcher d'associer aussi cette image à celle de la Guerre du Douanier Rousseau.
A quinze ans, je ne connaissais rien de tout cela. Mais je me souviens de l'impression première, celle d'être projetée dans un désordre indescriptible, un véritable chaos, d'être prise dans le mouvement impétueux qui lance ces hommes hérissés de pieux les uns contre les autres; je me souviens de la ruade de ce cheval dont les pattes postérieures semblent sortir du cadre et aller à notre rencontre... et comment de simple spectateur, on devient ainsi acteur de cette scène animée, pleine de bruit et de fureur.. On y entend les cris des guerriers, les râles des morts piétinés sauvagement, les hennissements de détresse des chevaux tombés au sol. Un tableau qui, pour célébrer une victoire, n'en montre pas moins toute l'horreur de la guerre. Et pourtant... contrastant avec la violence, ces scènes de chasse dans le lointain parlent d'une vie paisible, quotidienne... Les couleurs de ces curieux chevaux orange harnachés de rouges et d'ors répondant à celles des armes nous transportent dans un monde irréel, ni passé, ni présent, hors du temps. Envoûtement, poésie, fantastique...
Plus tard, je suis partie compléter le tryptique commencé pour moi à Florence l'année de mes quinze ans. L'un est au Musée du Louvres à Paris, l'autre à la National Gallery à Londres. Chaque fois que l'on en voit un, on essaie de se souvenir des autres et l'on se dit qu'il est bien dommage qu'ils ne soient jamais tous les trois réunis! On ne peut s'empêcher d'éprouver un manque.
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