Première soirée à Sao Felipe Nous trouvons enfin le Bistro, tenu par une Hollandaise, qui nous fait des sandwichs au poisson froid et aux oignons. Nous faisons connaissance avec une famille française (Roots aussi) et échangeons nos impressions. Ils ont été ravis de la Pensao Alternativa à Sal où nous passerons la dernière nuit du séjour.
Comme il fait nuit, nous rentrons à la Pousada. C’est à cette heure-ci que la ville s’éveille. De la musique sort de toutes les fenêtres ouvertes, une circulation d’enfer s’est emparée des rues. Des 4x4 étincelants vrombissent, appuis-tête aux couleurs américaines, stéréo à plein volume. Nous ressortons faire un tour, mais il faut se garer des voitures, cela écourte la promenade.
Vendredi 12 juillet : sous le volcanRéveil à Sao FelipeLa belle endormie s’est éveillée tôt. Dès 6h, je m’installe sur la terrasse pour profiter du spectacle de notre petite placette triangulaire très animée. C’est ici que s’arrêtent taxis et aluguers venant de la campagne.
Tout le monde est beaucoup plus soigné qu’à Santiago. Quatre femmes en grand deuil vont avec leurs sac la main (à la messe ?). Deux d’entre elles ont grande allure avec leurs longues robes noires fendues. Elles pourraient assister à un spectacle à l’opéra dans cette tenue ! Les jeans ne sont pas les contrefaçons de Sucupira. Ils arrivent de Boston. Les aluguers affichent les couleurs américaines.
Peu à peu, les rues se peuplent de marchands. Des femmes portent des bananes dans des cuvettes. Il existe deux marchés à Sao Felipe, l’un ne vend que des vêtements pour les Capverdiens, de bien meilleure qualité qu’à Sucupira à Praia, l’autre est un joli marché aux légumes. Devant ce marché, on décharge des paniers couverts de toile colorée. Je fonce chercher l’appareil photo. Dans les panier, le raisin de Fogo.
Le petit déjeuner est très classe comme la chambre. Jolie vaisselle, une belle papaye, sous une petite cloche de verre : du fromage de chèvre et de la pâte de coing.
En minibus, nous montons au volcanA 9h20, le minibus d’Ecoutour vient nous chercher. Albino, le chauffeur, est polyglotte : anglais parfait, accent américain, il se débrouille également en français et en espagnol. A bord, le jeune couple qui a fait le voyage en avion en même temps que nous et deux garçons espagnols. Les français rencontrés au bistro nous suivent dans une Jeep de location.
La route pavée fait le tour de l’île (ou presque). Nous traversons des villages. La route est animée par le va et vient des ânes qui portent de grosses chambres à air de camion remplies d’eau. Les villageois n’ont pas l’eau courante et l’achètent à la fontaine publique. Une maison gigantesque avec une énorme niche est entourée par un grillage. La bannière étoilée flotte fièrement. Elle appartient au propriétaire de l’hôtel Las Vegas.
Le minibus s’engage sur une chaussée très escarpée qui grimpe tout droit vers le sommet du volcan. Il peine à la montée et personne n’ose demander d’arrêt photo.
Premier arrêt devant la coulée de 1995, très fine langue noire qui barre le paysage. Cette coulée de lave visqueuse était assez lente pour ne faire que des dégâts matériels. Il nous montre aussi la coulée de 1951.
Un village est construit sur une coulée ancienne, les maisons sont perchées sur la surface irrégulière. Nous voyons aussi des petits cratères anciens boursouflant le flanc de la montagne. Près des villages, les cultures sont irriguées, les papayers magnifiques, du maïs, de beaux bananiers et des légumes, choux et épinards.
A la montée au flanc du volcan, les acacias de belle taille sont dispersés. Mais, si on regarde plus attentivement, on distingue les lignes parallèles des terrasses de la reforestation. Ici les plantes ne s’installent pas par hasard. La main de l’homme est nécessaire, travail titanesque que ce terrassement, pour planter des acacias qui ne produisent rien d’économiquement vendable, ni même rien de mangeable, en dehors du bois de chauffage. La reforestation a pour principale vocation de lutter contre l’érosion. D’après Patrick, notre hôtelier, ces grands travaux date de l’époque marxiste d’après l’Indépendance.
Albino arrête le véhicule dans des endroits intéressants. Au-dessus de 1300 m, la vue est dégagée et nous pouvons photographier tout un alignement de petits cratères, la mer et une grosse coulée. Au premier plan, un petit enclos pour les chèvres, protégé par un toit de paille. C’est émouvant : on dirait la crèche de Noël.
Dans ce que nous aurions pu prendre pour un désert, Albino désigne des plantations d’arbustes : les haricots-congos, véritables haricots aux fleurs jaune-oranger avec les gousses. Des ricins ont également été plantés. Ce sont des plantes toxiques mais certaines feuilles peuvent servir de fourrage aux chèvres. Les petits maniocs sont minuscules, faute d’eau. Des arbres ont aussi été plantés là, une variété d’eucalyptus à grosses feuilles larges ressemblant à des oreilles, orelhadas, des arbres à curieuses fleurs jaunes en plumet et du sisal (sorte d’agave). Si Albino ne nous avait pas expliqué tout cela, je n’aurais vu que de la broussaille sèche inutile.
Après une montée pénible pour le moteur, nous parvenons sur le rebord de la caldeira.
La caldeiraCette caldeira est vraiment impressionnante : fer à cheval bordé de murailles verticales parcourues par de fines failles verticales sur plusieurs centaines de mètres. L’intérieur de la caldeira est tapissé par des coulées noires à la surface irrégulière et tourmentée. La route pavée fait comme une digue surélevée au dessus des coulées de 1951 (la plus grande éruption). Celle de 1995 a coupé la route autrefois, mais il n’y paraît plus. Près du rebord de la caldeira, c’est tout vert. Cette végétation est tout à fait insolite.
Arrivée chez Patrick : auberge dans la caldeiraChez Patrick, les chambres et la salle à manger sont installées sous des arcades en pierre de lave rouge soulignée par un parement clair. On pense à un cloître roman avec un jardin fleuri d’hibiscus de laurier rose, ricin et d’autres arbustes.
Nous commandons des sandwiches pour aller pique-niquer dans la forêt.
Le village de Cha da Caldeira, 500 habitants, est bâti de maisons basses de lave noire, parfois de parpaing, parallélépipède d’un seul étage. Devant les maisons, je remarque un cadre avec un fin grillage. J’avais pensé à une moustiquaire, c’est un tamis pour les cendres volcaniques... Quand nous arrivons, un groupe d’hommes coule la dalle en béton du toit. Un drapeau américain flotte. Les maisons sont dispersées dans la caldeira, il y a de la place ! Nous passons devant leurs petits champs : dans les lapillii, ils creusent des trous et installent des pommiers minuscules qui portent de petites pommes – combien émouvantes – et partout, des buissons de haricots congos. Au sol, des haricots ressemblant aux nôtres rampants, sont en fleur en ce moment. Dispersée sur les petits cratères, la vigne s’étale en pieds également rampants portant du raisin noir. C’est la saison de la vendange. Le raisin est ramassé dans des paniers ronds d’une quarantaine de centimètres de diamètre. Un peu plus loin, la coopérative vinicole est en pleine activité. Des enfants blonds aux yeux bleus mais à la peau foncée réclament des stylos ou de l’argent. Comme on ne leur donne rien, le plus petit nous balance une pierre. Patrick en a été très surpris.
Nous nous installons sur une banquette pour déjeuner. A l’ombre. Des arbres à très fines feuilles très découpées portant de curieuses fleurs jaunes en brosse horizontale. De l’autre côté de la piste, la coulée s’est arrêtée net en formes déchiquetées et tourmentées. Je cherche quelques surfaces cordées pour la photo.
Nous sortons de la caldeira vers le nord, au dessus de Mosteiros.
La forêt luxurianteC’est là que commence la forêt luxuriante et combien surprenante, qui pousse au flanc du volcan. Le gardien qui devrait percevoir le péage nous demande une cigarette et nous laisse entrer. De toute façon, nous n’irons pas loin. La forêt est plantée sur une pente très raide. Les arbres sont magnifiques. Les eucalyptus ont un fût épais; des cyprès sont très fournis (on n’en avait pas encore rencontrés au Cap Vert). Les sisals bornent la route, leurs flèches piquantes sont vertes très vif et bien fournies.
Le retour est agréable. Le soleil est passé de l’autre côté de la muraille qui borde le cratère. Je marche à l’ombre. Dominique a pris de l’avance. Je pense la rattraper mais ne la retrouve qu’à l’hôtel. En chemin, j’achète du raisin à une petite fille qui m’offre une jolie grenade de belle taille.
Soirée agréable Un couple d’allemands lit un guide en anglais que j’emprunte. Ils sont vraiment charmants avec la politesse germanique un peu formelle dont ils sourient eux-même. Nous dînons ensemble et partageons une bouteille de vin blanc de Fogo que Dominique compare à du Gewürztraminer... Patrick termine la soirée avec nous. Il raconte la vie facile au Cap Vert sans tension ni sociale ni raciale. D’après lui, le Cap Vert est plutôt bien parti pour sortir du sous développement. Extinction des feux à dix heures, le groupe électrogène est stoppé.
Samedi 13 juillet : ascension au volcanNous avons rendez vous avec le guide à 6H30. je suis un peu inquiète : 1200m de dénivelé dans les scories, cela doit être quelque chose ! Je ne suis pas sûre de parvenir au sommet. Je suis aussi très excitée. Après le Pic de Bure et l’Obiou, je n’avais plus de sommet à vaincre en perspective. Le Pico Fogo est impressionnant, 2900m c’est haut. Je suis toujours fascinée par les volcans qui sont chargés d’un mystère supplémentaire. A ma collection de volcans, le Puy de Dôme, l’Etna, l’Erceyes en Cappadoce. Je joins un grand volcan en activité. Serais-je capable de terminer la randonnée ?
José paraît très jeune et ne fait pas ses 20 ans. Il est plutôt timide, -petit pour un Capverdien-, chemise à manches longues, pieds nus dans ses baskets et les mains vides. Il parle un peu français. Je profite de l’occasion pour prendre une leçon de Portugais. Il s’y prête avec beaucoup de bonne volonté pendant la marche d’approche, dans les vignes sur des petits lapillii noirs très brillants, presque du sable. Dès que nous entamons la montée, je garde mon souffle. Très rapidement, le sentier grimpe tout droit selon la plus grande pente. Je ralentis l’allure et raccourcis mon pas. Mais déjà nos pieds s’enfoncent comme dans une dune. Je m’essouffle sur ce substrat qui ne donne aucun appui.
José, très patient, propose «une petite pause». Le soleil vient de se lever, la mer de nuages cache l’océan et le rivage. A 8h00 l’ascension est à peine entamée.
Rapidement, cela se complique, nous sommes censés gravir une arête rocheuse. Les rochers ne sont pas stables, j’essaie de m’aider des mains, mon sac me déséquilibre. Heureusement, Olivier porte un énorme sac à dos vide et propose de me débarrasser. Sans le sac, je suis plus légère et je peux monter à quatre pattes «style macaque» . On n’avance pas, José multiplie les pauses pour souffler. La cime au dessus de nous est énorme. La progression très lente. A nouveau, on s’enfonce dans le sable noir. J’ai l’impression qu’on ne parviendra jamais. En haut pourtant, à la dernière pause, nous sommes à 50 m du sommet. Encore à quatre pattes, j’y arrive.
Sur la crête, nous découvrons le cratère : quelle surprise ! Le vent souffle, on a presque froid. Les nuages se sont dispersés, Santiago sort des nuages. Dans le cratère profond, très noir, des traînées jaunes de soufre. Des fumerolles se dégagent avec leur odeur infecte. Nous sommes bien sur un volcan actif !
Au creux du cratère, un groupe de touristes ramasse des pierres pour écrire leurs prénoms, - c’est la tradition-. Nous y renonçons à l’idée de descendre pour avoir encore à remonter ! C’est tellement plus beau vu d'en haut ! J’ai oublié la monté pénible (beaucoup plus dure que l’Obiou). Nous sommes récompensés. Des petites plantes sont en fleurs des langues de lézards. J’ai réussi ! Je suis fière de moi mais je me garde bien de parader. Il est onze heures. Nous avons mis quatre heures et demie au lieu des trois heures annoncées.
A la pause, le pique-nique manque, nous avons seulement un bonbon pour reprendre des forces.
Godille dans les cendresLa descente est un plaisir. Nous contournons le cratère sur une arête vertigineuse. Je regrette d’avoir des tennis lisses peu sécurisantes. Puis un peu d’escalade sur des rochers bruns et enfin la récompense : la descente dans le sable noir... On se dirait sur une immense piste de ski. On plante les talons, écarte les bras et on se laisse porter par une coulée de gravillons qui dévale sous nos pas. Le piège, ce sont les grosses pierres cachées sous les cendres. Tout le monde ramasse des gadins, les uns après les autres, puis la pente devient très lisse. On se laisse entraîner en courant, les gravillons arrivent nettement au dessus des chevilles, mais c’est très doux. José se déchausse et fera les trois quarts de la descente pieds nus, chaussures à la main. Nous arrivons directement sur le petit cratère de 1995 «le petit pic» qui est un enchantement pour les yeux, avec toutes ses couleurs, nuances de rouge orangé, noir, traînées de soufre jaune, dépôts blanchâtres...
Enfin, nous nous retrouvons dans les vignes. José cueille une grappe pour chacun. Le raisin noir à petits grains est très sucré, quelques grains desséchés ont le goût de raisins de corinthe. C’est délicieux et réconfortant.
Pour déjeuner, je me contente de trois bananes. Après-midi, tout le monde dort ou se traîne, crevé par l’ascension.
Dominique ne va pas bien. Elle est même très inquiète et a peur d’avoir l’appendicite. Elle reste au lit toute l’après midi.
Le jardin enclos par les arcades ombragées est un lieu clos pour établir des liens avec les autres visiteurs. Nous sommes montées avec un couple de médecins très classe, un peu méprisants, qui nous avait paru antipathiques à l’aéroport et que Dominique avait pris en grippe parce qu’ils avaient profité de notre taxi et des services d’Ecotour. Elle les avait classés dans la catégorie des culottés et des profiteurs. Ils avaient également emprunté la Jeep d’André et Régine avec le même naturel. «Fastoche !» était leur expression favorite. Ne pas se fier aux apparences, ils ont été charmants ce matin, en grimpant le volcan. Elle, Ullriikke (finnoise), médecin, fait un stage à l’hôpital de Dakar. Lui est orthopédiste. Nous faisons appel à leurs services et Ullriikke donne une consultation à Dominique : ce n’est pas l’appendicite, heureusement. En revanche, elle n’est pas en faveur de l’Immodium et lui donne un autre médicament.
Je dîne avec les deux allemands avec qui je m’exerce à parler allemand. Cela commence à revenir. Ils me félicitent pour mon accent, même si le vocabulaire est enfoui loin dans ma mémoire.
Tout le monde a appris à jouer à l’awalé.
Le dîner est fameux : magnifique plat de poisson, daurade coryphèle (cela ne ressemble en rien à la daurade) sur un lit de bâtonnets de carottes avec quatre flans de courgettes et quatre beignets de purée. C’est très joliment présenté, très nouvelle cuisine, la sauce à la crème et au vin blanc est délicieuse.
Patrick, pour terminer la soirée, nous raconte Fogo, l’immigration vers l’Amérique avec les allers et retours des immigrants qui irriguent l’économie de l’île en dollars. Aussi le trafic des «bidons» dans lesquels ils envoient hors taxe des vêtements de marques qu’ils revendent pour trois fois rien sur l’île. Ensuite les bidons servent à tout, à aller chercher de l’eau, à faire des échafaudages, construire des tables ou des armoires : «civilisation du bidon»
C’est la fête au village. Nous entendons de la musique partout. J’irais bien en compagnie des allemands ou des médecins, mais Patrick nous encourage très mollement. Seuls les hommes y seront, cela serait peut-être gênant pour les filles.
Dimanche 14 Juillet Retour à Sao FelipeRetour à sao FelipePatrick nous prend à bord de son pick up à 9h30. Toute la nuit, le village a dansé. A 4h10, on entendait encore la musique des bals populaires.
Nous retraversons la caldeira. Je comprends mieux l’ordonnancement des coulées, la plus récente qui sort du cratère de 1995, très épaisse, ressemble à un champ labouré par une gigantesque charrue où les mottes auraient plusieurs mètres de haut. Elle se superpose à des coulées plus anciennes recouvertes d’une pellicule de cendres ou de scories plus fines.
Aluguers, pick up et camions bondés viennent à notre rencontre pour déposer les villageois venus pour la fête. Un camion surpeuplé ne peut pas croiser le pick up sur la piste étroite. Patrick se gare sur le bas côté ensablé par les scories fines. Je me demande si nous n’allons pas rester coincés, enlisés. Les passagers du camion, debout, entassés, sont hilares et me font signe de les prendre en photo. Tôle contre tôle, ça finit par se décoincer. Nous croiserons encore voitures, minibus et camion : il semble que toute l’île converge vers Cha da Caldeira. Le village va être bondé. Nous avons peut être loupé quelque chose.
Patrick conduit vite en descente, - cela secoue -, et je me suspends à deux mains aux ferrailles sur lesquelles on pourrait accrocher une bâche. Les villages sont désertés, il n’y a plus personne aux fontaines si animées vendredi. Tout le monde est dans la caldeira !
A la descente, une épaisse couche de nuages cache le sommet. Un pick up stoppe à notre hauteur, le conducteur annonce à Patrick qu’il pleut dans le nord de l’île. Cela paraît étrange. Il faisait un temps magnifique là haut.
Pour déjeuner, difficile de trouver une loja ouverte. On achète des yaourts aux fraises. L’épicière nous indique le supermarché à la station service près de la poste. La supérette moderne vend des pizzas, des gâteaux et des croquettes.
Après la sieste nous parcourons Sao Felipe en suivant le plan à la recherche des sobredos, maisons à étage avec balcons datant de l’époque de l’esclavage. Les maisons sont souvent rénovées et repeintes. Une rue en pente avec des façades de guingois attire mon regard. J’ai envie de la peindre. Mais je m’y prends mal, tout est coincé en bas de la feuille. A la Pousada Bela Vista, je recommence en agrandissant. C’est la première fois que je refais une peinture à la maison.
Pour dîner, nous retournons au Bistro. Soirée épouvantable.