Visite du musée d’histoire politique situé dans l’hôtel de la Kchessinskaïa à Pétersbourg. Ma déambulation me laisse l’impression, due à la scénographie même de ce musée, d’une histoire politique scindée en deux périodes totalement étrangères l’une à l’autre, et dont la perestroïka fournit la frontière intangible. Avant (la perestroïka), les photographies, les documents, les reconstitutions (d’appartements communautaires, de dortoirs de chantiers ou du bureau du camarade Staline), restituent une politique qui s’incarne dans la vie même : la politique consiste à construire (des ponts, des usines, des villes...), à faire la guerre, à commémorer, à relier à proprement parler les hommes et les femmes de ce pays. Après (la perestroïka), les photographies et les documents illustrent une politique qui se fabriquent entre des hommes (les femmes semblent avoir pratiquement disparues), assis et discutant, pour l’essentiel. La politique semble avoir déserté la vie (la vraie vie) pour ne plus sembler s’exercer que dans d’obscures agoras privées et à dominante masculine…
Je lis Viktor Pelevine, ce petit fils spirituel de Boulgakov (celui de « Le maître et Marguerite ») me fournit de quoi penser sur cette question qui ne cesse de me travailler, celle de la place du politique dans ce pays. Dans « La mitrailleuse d’argile » (Seuil, 1997, Points n°1300), il invente ce dialogue (page 402) :
Le chauffeur de taxi :
« (…) et c’est quoi la politique ? C’est comment devons-nous vivre. Si chacun se souciait de la manière d’aménager la Russie, elle n’aurait pas besoin d’aménagements. Voilà la dialectique. Sauf votre respect.
Piotr (le héros du roman) :
- Vous savez, si l’histoire nous apprend quelque chose, c’est que tous ceux qui ont essayé d’aménager la Russie ont fini aménagé par elle. Et, comment dirais-je ? Pas forcément selon les meilleurs plans. »
De ce résumé saisissant de ce que j’ai déjà si souvent entendu ici, m’advient, un instant, l’idée que penser le politique en Russie pourrait être une aporie…
Je relis presque par hasard, le si beau livre de Jean Oury et Marie Depussé, « À quelle heure passe le train… Conversation sur la folie » (Calmann-Lévy, 2003), pour la seule raison qu’il habite une étagère de la bibliothèque de la maison où je vis à Pétersbourg. Au détour d’une page : « une cheminée de château, avec deux grandes bûches par le travers. Ca m’évoque toujours des idées vagues de révolution réussie. Les châteaux seraient au peuple qui, au lieu de tout casser, les habiterait aussi gracieusement que possible ».
Infime résonance, aussi magique que fugace, de ces quelques mots, lus dans ce pays-ci…