Il arrive que la journée d’un chargé de mission de coopération se résume en une succession d’entretiens, rythmés par les déplacements dans la ville et le thé qui immanquablement clôt amicalement chacun de ces rendez-vous. Il arrive que momentanément privé de la mémoire de ses notes qui constitueront le moment venu le rapport de sa mission, icelui se retrouve présentement chargé d’impressions qui lui paraissent signifier l’essentiel de ce qui se vit ici. Des impressions surgies du récit de ce directeur du palais de la Culture, me racontant le retour annoncé d’une économie administrée par le nouveau pouvoir qui veut contrôler les dépenses des structures qu’il subventionne et revenir à « cette Russie périmée d’en-tête de papiers à lettres et de souvenirs approximatifs » dont parle Vladimir Pozner (Le mort aux dents, Babel, 2005). Ou de celles liée à la rencontre de fin d’après midi avec ces fonctionnaires qui, comme le chauffeur de taxi de Pelevine, se soucient de la manière d’aménager la Russie, et que tout à coup nous nous retrouvons à ne parler que de politique. Et qu’ils m’apparaissent soudain, fourbus, harassés, se souvenant mal de ce que fut l’ancienne pensée et un peu hagards devant la lande inconnue, dans laquelle, dorénavant, ils errent. Ou bien encore, celle avec les francophiles, rencontre qui prendra finalement la forme d’une conférence sur les émeutes, ces scènes de révolte et de violence qu’ils découvrirent par la grâce du petit écran, et que le sociologue que je suis aussi, transformât en occasion de poser enfin le diagnostic du dysfonctionnement d’ensemble qui taraude la société française depuis qu’ici, nous avons baissé les bras devant le chômage.
Achever cette journée, perclus de la même inquiétude et du même ressassement, à me demander ce qu’est la vérité. Et ce monde, à quoi ressemble-t-il ?