Petite fille (place centrale de Cachora)La place centrale du village est vide. C'est là le seul endroit asphalté, avec un semblant d'infrastructure. J'attends la tombée de la nuit et je profite de la vue sur le nevado Padreyoc. Dans 5 jours, je serai exactement de l'autre côté de la cime enneigée, après un contournement par l'ouest. La cloche sonne constamment. Une petite fille intriguée vient me voir avec son frère :
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Pourquoi tu es seul ? Pourquoi tu n'as pas d'amis ?
Pourquoi tu es habillé avec ces chaussures ?
Pourquoi tu prends des photos ?
Tu sais pourquoi la cloche sonne ?"
La petite à l'air sympathique. Soudainement, elle ajoute : "
c'est mon oncle. Il est mort. Trago". Le mot sonne comme une sentence. La cloche de l'église annonce à tous la mort d'un des membres de la communauté. Cet alcool de blé est un des principaux facteurs de décès des hommes autour de 40 ans. Je mets du temps à réaliser qu'elle parle de quelqu'un de sa famille. Comme beaucoup d'enfants de cette région, elle semble avoir déjà une lucidité étonnante, presque excessive. Quelques instants plus tard, elle repart comme si de rien n'était.
Le sculpteur sur boisPedro est sculpteur sur bois. Après quelques années passées à Cuzco, il a décidé de rentrer au village. Le soir, nous dînons ensemble dans la maison du propriétaire des mules. Pedro forme aujourd'hui les jeunes au métier d'ébenisterie, la seule activité viable pour lui. Il a ainsi préféré renoncer à ses sculputres sur bois pour revenir à Cachora, loin des touristes. A ma question sur les raisons de son retour, il hésite. Il m'explique que la relation entre les "indiens" et leur terre est très étroite. Partir trop longtemps, c'est renoncer à la terre de sa communauté et de ses ancêtres. C'est presque une relation sacrée :
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En langue quechua, le mot désignant les non indiens est "misti". Ce mot viendrait de l'espagnol "mestizo" (métisse en français).
Il ne faut pas croire que cela ne s'applique qu'aux étrangers ou aux blancs. Dès qu'un habitant de Cachora reste trop longtemps en ville, il devient "misti" : changement de mode vestimentaire, de manière de penser, de projets... L'acculturation est si forte que le misti s'exclu de la communauté". Ceux qui restent ancrés dans leurs traditions et vivent ici, ce sont les "runas"."
Nous passons notre soirée à parler de la langue quechua, de la faible de volonté de l'état péruvien d'enseigner cette langue. De manière sous-jacente, pointe le sentiment pour ces gens que le Pérou d'aujourd'hui est avant tout celui des créoles et des métisses, descendants des espagnols, mais pas celui des indiens. Il est vrai que les guerres d'indépendance furent avant tout une affaire de blancs et de l'élite créole métissée. Encore aujourd'hui, le racisme est très fort contre les quechuas. Je lui parle de l'existence d'une version de Google en quechua. Il me regarde halluciné. Je me sens un peu penaud, non pas qu'il ne connaisse pas Internet, mais il est vrai que ma remarque sonne vraiment creux, ici, dans cet univers. A quoi bon disposer d'un tel outil quand on ne possède presque rien, pas même des institutions minimales garantissant la pérennité d'une langue et d'une culture ?