Jour 2 : Producteur de canne à sucre de Santa Rosa
«
Mon nom de famille est Cubarubio. Je vis avec mon frère à Santa Rosa. Toute ma famille vit dans les différentes vallées de la région ». L'homme qui s'adresse à moi est jeune. Il boite mais ne semble pas gêné par ce handicap. Tout dans sa physionomie laisse penser à la dureté de sa vie. Et pour cause. Santa Rosa est à 6 heures de marche, sur le sentier qui mène à Choquequirao. Il vit de la production de canne à sucre dans cet endroit isolé du monde, sans eau courante ni électricité. Ses toilettes sont en bambou. Son eau descend de la montagne et vient se projeter contre un muret, dont il a fait également sa douche. Il fait tout à la force de ses bras et grâce à quelques animaux appartenant à sa famille, dont l'essentiel vit à Marrenpata (2 heures de marche plus haut...). Nous discutons de choses et d'autres. Comme beaucoup de gens dans la région, il aimerait s'organiser pour profiter du tourisme. Aujourd'hui, les agences de Cuzco font payer des fortunes aux touristes mais n'en reversent qu'une part infime aux arrieros (muletiers) locaux. Les Cubarubios, comme d'autres, veulent créer une association. La discussion dévie sur l'origine de Cachora. Pour lui, le nom viendrait de « Achou », voulant dire « étable/pâturage » en quechua. L'arbre sur la place centrale aurait 400 ans. Les espagnols en effet, plantaient un arbre chaque fois qu’ils s’installaient dans un village....
Nous nous sommes rencontrés la veille, à Cachora. Nous avons pris rendez-vous pour le lendemain soir. Je l'ai rejoins à pied à Santa Rosa, avec mon muletier et les mules. Les deux frères Cubarubio ont construit une cabane en bambou pour vendre quelques barres de céréales et des boissons gazeuses. La pancarte « Gasiusa » (avec la faute d'orthographe) est affichée à l'entrée. Maigre trésor, sur lequel ils veillent en permanence en dormant à côté ! Au rythme où les voyageurs passent, il leur faudra des semaines pour vendre les 50 boissons disposées sur le comptoir... Nous reprenons notre discussion. Je le félicite pour sa nouvelle maison en adobe, une des plus belles de la région. Il me répond qu'à cause de cette maison, il vient de recevoir une amende 30 000 soles ! Une fortune que notre ami ne gagnerait pas en 3 vies... Il ponctue la plupart de ses phrases par un « asi es amigo » (ainsi vont les choses, mon ami) fataliste et résigné. Peu à peu, je réalise que tous les habitants sont soumis à la pression de l'INC (Institut National de la Culture). Cet organisme public, qui gère tous les sites culturels péruviens, menace et attaque tous ceux qui veulent vivre du tourisme dans les alentours de Choquequirao. Il n'y a pourtant que 5 familles, installées ici depuis 20 générations... et dont l'essentiel des rares constructions sont parfaitement écologiques, en bambou ou en adobe ! Au même moment, l'INC construit des bâtiments ignobles en béton un peu plu bas, à Playa Rosalina. Sous prétexte de canaliser le tourisme, l'INC souhaite en fait récupérer à son profit l'argent des touristes. Corruption aidant, on peut imaginer que tous les intermédiaires de l'INC sont sur les rangs... Il en résulte un harcèlement judiciaire contre les habitants, privés de leurs droits les plus élémentaires (construire un logement décent) à cause d'un site archéologique qu'ils ne « menacent » en rien, bien au contraire. Ironie de l'histoire : la France est impliquée dans l'aménagement de Playa Rosalina, en versant 200 000 euros, et dans les fouilles de Choquequirao. Je ne suis pas cynique, mais j'ai l'étrange certitude que les français savent tout de ces histoires. Mais bon, la culture ne mérite-t-elle pas des petits sacrifices ? Entre esprits jacobins, on se comprend toujours...