Revoir dans un songe volatile ses paupières qu’un pastel brun colore. Ne pas savoir si cette ligne un peu sombre est la couleur de sa peau ou bien un fard légèrement disposé. Préserver sans réponse cette question futile, pour interroger jusqu’à l’aube ce souvenir gracile qui me laisse épuisé de cet ultime combat contre mon renoncement.
Etre certain que mon père pleurait cet été là et que c’était la première fois que je le voyais pleurer. Il était allongé sur un lit d’hôpital, le corps contenu dans un corset de résine synthétique prévu pour que sa colonne vertébrale rongée par des métastases boulimiques ne se brise comme du verre. Mon père pleurait en m’avouant qu’il allait mourir. Je ne disais rien. Qu’il allait mourir, je le savais. Mais comment se peut-il que l’on meure en été ?
Croire entendre à travers la cloison, d’autres patients qui viennent de si loin qu’ils en ont oublié toute nuance. Ils disent : s’il faut aimer, nous aimerons. Mais aussi : qui caressera ma peau d’une exaltation tendre ?
Observer le personnel médical me tourner autour, s’approcher mais délicatement, comme chargé de l’ombre portée d’un secret sur leur dos.
Supporter (encore un peu) mon corps, cette masse limoneuse et spectrale, griffer le mur d’enceinte de mon horizon.
Penser qu’Antonio Tabucchi écrit quelque part que quand un éléphant sent que son heure est arrivée, il s’éloigne de son troupeau à la recherche du bon endroit pour mourir. Malgré la nuit, encore trop de témoins dans ce service pour voir un éléphant mourir.
S’imaginer qu’en avion, avant le décollage, j’ai toujours ce geste d’observer mon voisinage immédiat afin d’estimer si cette éventuelle prochaine mort interviendra en bonne compagnie… Il n’y a ni frayeur, ni inquiétude dans ce geste. Simplement le regard de l’honnête homme, préoccupé par sa fin au moment où il remet sa vie aux mains d’inconnus et de quelques machines volantes à la trajectoire toujours improbable.
Ruminer la déprimante idée qui consiste à installer les illuminations de Noël dès le début du mois de novembre.
Décider du projet de décrire la pénibilité de la vie, qui n’est pas l’envie d’en finir, ni même son antichambre.
Entendre le tic-tac menaçant de l’horloge qui accuse cinq minutes d’avance comme la prévenance hospitalière de ne pas mettre la mort en retard.
Se penser comme franchissant la voie ferrée qui traverse le quartier de Watts, cet interdit absolu pour les CRIPS et les Bloods, ces deux clans qui se livrent une guerre à mort depuis quarante ans, à Los Angeles, cette cité des Anges qui ne devraient plus tarder désormais.
Apprécier le temps de cette fameuse seconde où la vie bascule : une seconde avant, l’on est mort et celle d’après, l’on devient ce héros dont les autres glorifient le destin. Et soudain, croire au hasard, comme jamais.
Penser que j’aimerai savoir cette intention possible : qu’après, qu’après ma…, quelqu’un montre une photo de moi (même une très vieille photo) à des inconnus. Comme espérer d’être enfin quelqu’un.
Fermer les yeux, encaisser la douleur, comme un coup porté à je ne sais quelle impudeur.
Etre habité du sentiment de traîner mon corps. Prolégomènes de la vieillesse, cet instant où le corps décide de ne plus être traîné, où il ne résiste plus et renonce.
Sourire à sa propre mort. En face.
Mourir à cause de l’ennui. Ou même à cause de la peur de l’ennui.
Hurler avec Marie Depussé qu’il n’y a pas de mort qui laissent les gens qui vous aiment heureux.