Constater que mon regard n’est pas absent, qu’il est au-delà du présent. Qu’il se pose sur une étendue de sable nu, où seules les ombres des dunes dessinent une présence.
Avoir quarante six ans. Rêver posséder le seul manège à vitesse lente mue par traction humaine de toute l’Europe et que l’attraction humaine sur ce manège, c’est moi ! Faire tourner ce manège en avant, an arrière, plus haut, plus vite, plus fort à la force de mes mollets. Constater que les bambins ont peur, mais qu’ils sont heureux parce qu’ils savent assortir leur peur du miel de la volupté… mon manège tourne, mais c’est ma vie qui ne tourne pas rond. Ni en avant, ni en arrière, ni plus haut, ni plus fort. Et j’ai peur. Mais c’est une peur que je ne sais pas assortir de volupté. Il y a un an, j’ai tout arrêté, je suis parti, ai acheté ce manège, me suis endetté pour faire la route comme un saltimbanque. Je m’en suis cru capable, mais je n’y arrive pas. J’aimerai bien le faire à fond, comme on aimerait faire quelque chose que l’on ne sait pas faire… mais je n’y arrive pas. C’est drôle, je fais tourner ce manège en pédalant, et dans ma vie aussi, je pédale. Mais ma vie, elle, elle ne tourne pas rond.
Croire que quelques uns viennent de si loin qu’ils en ont oublié toute crainte. Et qu’ils disent : s’il faut marcher, nous marcherons. Mais aussi : pourrons-nous envoyer une seule carte de l’avenir de notre époque ?
S’habituer à ce qu’une lumière ancienne éclaire ma chambre comme la menace d’un soleil vu d’un trou de serrure.
Vouloir être à la hauteur. Y arriver. Adopter l’impression que laisse transparaître certains de mes congénères. Constater que sans doute, certains y parviennent…
Penser à cette curieuse disposition du miroir dans les toilettes des TGV qui vous conduit à vous regarder uriner, alors que je me lève péniblement pour uriner dans ce pistolet de plastique que l’on a laissé à ma disposition pour que je me soulage et que je guette les bruits alentours pour ne pas être surpris dans cette position de l’homme qui pisse, encore debout. Mais pour combien de temps ?
Savoir que dans toute séparation, ce qui disparaît, ce n’est pas l’autre, mais cette part de soi avec laquelle l’autre disparaît.
Observer comment les enfants s’occupent de leurs parents quand ceux-ci vieillissent, comment ils les humilient, le plus souvent pour leur bien, en rejouant à l’envers l’histoire du couple parent-enfant et comment les parents les laissent faire le plus souvent, complices ou bien déjà indifférents.
S’en vouloir d’avoir participer à toutes ces vaines discussions dont la seule raison d’être, était d’avoir raison, toutes ces joutes oratoires, mais néanmoins amicales. Se promettre d’y renoncer et reconnaître que quand on me pose une question, je n’ai strictement rien à dire.
Admettre que la quantité de choses à vivre qui m’était dévolue arrive à son terme.
Comprendre que quelques destins qui se télescopent, c’est cela que l’on appelle une famille.
Traverser en rêve une campagne nimbée d’un brouillard tenace et luisant, halo fantomatique d’une vie qui m’échappe.
Décider qu’il n’existe personne qui puisse se dire nécessaire à quelqu’un d’autre, et que la société veut que tous les individus qui la composent soient remplaçables.