Chercher une main à laquelle se tenir pour traverser la nuit, certain que seul, je n’y arriverai pas
Se souvenir de ce douze août. De l’éclipse. Comme le souffle chuchotant d’un vrai bonheur.
Savoir que ce froid et cette pluie ne sont pas ceux d’une nuit d’été, puisque l’enfant est né en hiver. Non, je mens, c’est toujours une nuit d’été quand un enfant naît. Mais quand son père meure ?
Ressentir à nouveau le corps de mon fils se raidir, durcir dans mes bras. Je sens la vie l’abandonner, le quitter quelques instants. La mort n’est pas la faucheuse squelettique que l’on aime à se représenter… la mort est la vie, un de ses épisodes. Simplement, le dernier. La mort est grossière qui ne s’annonce pas. La mort est ludique qui tente de vous surprendre et teste votre vigilance. La mort est craintive qui n’insiste pas. Sa trachée dégagée, ses poumons se sont enivrés d’air à nouveau. Et cette brûlure (comme le brûlure première de sa naissance) l’a fait crier et pleurer longtemps après.
Savoir que j’ai pu virer d’une salle d’accouchement d’un Centre dénommé par méconnaissance, plus que par orgueil, de « Reproduction Humaine », un jeune interne au teint hâlé et aux certitudes intactes, dans le but de défendre une femme enceinte, état à l’édification duquel, j’avais, sans équivoque possible, contribué.
Distinguer les traits d’un bébé de quelques semaines et se souvenir combien un enfant de cet âge est un être intéressant.
Songer que le métier d’amoureux est un métier d’artisan.
Sentir une main sur mon épaule, légère, me retourner sans distinguer son visage baigné d’une lumière saturée de soleil, presque blanche, estivale. Je devine alors pourquoi cette femme sera désespérément de l’autre côté de la frontière… Laisser l’infirmière s’excuser de me réveiller pour cette énième prise de sang.
Les imaginer, alors qu’ils tremblent, construisant et reconstruisant des couples transitoires qui, chaque nuit, repartent en silence, outillés de vagues songeries, telles des sentinelles retenues dans la peur d’aimer.
*
Apercevoir l’infirmière, cette Elsa extirpée d’une nuit inachevée et dont le feu s’éteint sous sa blouse, l’air la dépouillant de ses dernières peaux de tendresse et qui prend, machinale, une nouvelle fois ma tension.
Ecouter de l’autre côté du mur, une chanteuse fredonner : « non, je ne regrette rien… »
Sniffer la souvenance de son odeur sur ma peau comme je le ferai d’une cocaïne.
M’interroger pour savoir s’il existe des murs à tendresse comme un édifice patiemment construit et régulièrement inspecté qui maintiendrait ce flot d’affection à distance. Ou bien des pièges pour cette même tendresse, des camisoles qui maintiendraient enclose cette émotion, étouffant le bruit et les protestations.
Rêver à un amour sans jalousie, un instant sans que l’on ait besoin de se discipliner pour ne pas être jaloux, où le sentiment de possession serait enfin annihilé.