Attendre l’approche confiante du matin, lorsque la nuit cède sa place, assurée de sa revanche prochaine. Un matin où la lumière est crépusculaire, curieusement bleutée. J’entends le bruit des nettoyeuses qui, déjà, arrosent les trottoirs : la preuve que la vraie vie, rangée et heureuse, s’éveille, dans la nécessité qu’elle a de se débarrasser des détritus, des saletés, des ordures, à grande eau ruisselante…
Entendre cette plainte, belle et blanche, dans la lumière bleutée de l’aube, est-ce un chant d’amour ? Ou le chant effrayé et lucide de l’impossibilité de cet amour ?
Vivre, ce simple souffle vital, se confondant avec la crainte de trébucher continuellement sur des suicides inaccomplis.
Penser à ces courriels perdus, ceux jamais arrivés. Ont-ils tout de même une destination ? Où sont-ils condamnés à errer définitivement dans le cyberespace ?
Annoncer à l’infirmière que l’on a renversé le pistolet et l’urine qu’il contenait et supporter le regard humiliant qu’elle me prodigue en m’informant qu’elle va s’en occuper.
Savoir que le soleil ne peut rien contre les ténèbres.
Entendre que la neige a cessé de se précipiter. Mais que quelques trottoirs en conservent le souvenir : amas glacés, boueux, sales et le plus souvent se prolongeant en d’invisibles flaques verglacées. Qu’ils suffisent à ce que de vieilles dames y chutent, conduisant leur vie vers une fin d’agonie, souffrante… Que le soleil, en réapparaissant les ont convaincues de devoir de nouveau fleurir la tombe de leur compagnon déjà mort, tome trop longtemps abandonné à cause de la neige. Et que maintenant alitées, privées définitivement du pouvoir de se déplacer vers le lieu du repos leur mari, il ne leur reste que la folie. Voilà leur issue : la démence ! Il faut toujours se méfier des embellies.
Se demander si c’est à l’aube que l’on connaît le mieux les gens, là, quand surgit le petit matin.
Se découvrir comme dans le film « Bleu » de Kislowski. Comme dans le retour à une vie qu’on aurait jamais connu.
S’enliser. Dans l’écriture dont l’encre qui la biffe devient poisseuse. La plume étirant des phrases qui ne résonnent pas suffisamment. Enlisé dans la souvenance, ce brouet nauséeux. Des images s’enchaînent, s’associent, se superposent, se construisent, mais l’écriture est en panne. Je ne courrais plus après, je l’attendrais.
Savoir être disponible au désordre, à l’inattendu et l’accueillir.
Renaître comme cette première nuit de janvier où je suis né par accident, d’un coït incontrôlé et d’une conception non volontairement interrompue.
Retrouver devant le plateau repas qui m’est proposé, l’habitude d’absorber ces matières destinées à la chimie complexe de ma digestion et ces gestes routiniers.
Se demander avec Serge Daney si l’exercice a été profitable, monsieur ?
Revenir de cette planète-là à cette planète-ci. Comme un funambule sur son fil, jamais certain de sa destination.
Prononcer désormais des choses légères afin de ne pas laisser la gravité reprendre les commandes.
Mâcher cette phrase d’Emingway, comme on le ferait d’une chique amère : « Le monde brise les individus et ils sont souvent plus fort à l’endroit de leur fracture. Mais ceux qui ne se laissent pas briser, ceux-là, il les tue ».