Arrivée en gare de Kazan, capitale du Tatarstan, un matin de février. Il fait froid (-20°C), gris et triste. A quelques centaines de kilomètres seulement de Moscou, nous sommes aux franges des mondes orthodoxes et musulmans. La population est à 50% musulmane, et parle le Tatar, langue d'origine turque. J'ouvre donc benoîtement les yeux.... Evidemment, je ne vois rien, mise à part la présence, en plus des églises orthodoxes, de mosquées. C'est le signe immédiat le plus tangible de la spécificité du Tatarstan, en plus de sa langue. On peut dire qu'il n'y a pas eu de favoritisme : les destructions de l'époque soviétique n'ont épargné aucun des deux cultes ! Les rares édifices anciens sont en très mauvais état.
Je me rends au Kremlin de Kazan. Symbole de la présence musulmane, la toute nouvelle mosquée de Kol Chérif, construite en 1997, porte le nom du défenseur de Kazan contre Ivan le Terrible, au 16ème siècle. Symbole rare : cet édifice est la seule mosquée se trouvant dans l'enceinte d'un Kremlin en Russie. On me dit d'ailleurs que le mot Kremlin viendrait de "Kermen", qui signifie "Forteresse" en tatar. Frontières des religions, mais aussi celle des mots....
Comment les tatars perçoivent-ils leur identité musulmane aujourd'hui ? Officiellement, tout va bien. On me parle de renouveau, de 1000 nouvelles mosquées construites en 10 ans, dont 40 à Kazan. Dans la pratique, on remarque aussi le nombre important d'imams étrangers venus dans la région. Le Tatarstan peine à former ses religieux en Russie, mais semble formuler le voeu de trouver sa propre voie.
Chaque jour, des occasions se présentent pour en savoir un peu plus : on trinque, comme toujours en Russie. Vodka, évidemment. Une première tournée pour celui qui invite, une autre pour celui qui reçoit, une troisième pour le français de passage, une quatrième pour les femmes, une autre pour cette si belle histoire... J'avoue que je m'y perds dans l'ordre des motifs et des prétextes pour boire. Car attention, trinquer semble soumis à un rite relativement codifié. Statistiquement, la moitié de mes collègues d'un soir sont pourtant musulmans. Une chose est sure, la religion musulmane n'est ici pas vécue comme dans d'autres régions du monde, et les interdits ne sont pas les mêmes.
Mon travail m'amène évidemment à rencontrer des femmes : traductrices, guides, professeurs d'universités. Je ne constate aucune différence vestimentaire, protocolaire, ou dans leurs relations par rappport aux hommes. Et pourtant les femmes russes ne passent pas inaperçues : grandes, toujours très (trop ?) élégantes, quel que soit la température et les conditions climatiques. La mini-jupe par -20°C, cela me donnerait presque froid. Je finis par demander "naïvement" à mon guide et à son chauffeur si l'une d'elle est musulmane. Il faut bien imaginer la scène : sourires en coin, la grande brune au teint foncé me répond qu'elle est orthodoxe depuis plusieurs générations. La grande blonde, si proche des "poupées russes" moscovites, me dit qu'elle est musulmane....