Prendre un métro matinal. Le métro des « travailleurs-travailleuses » comme dirait une des candidates à l’élection présidentielle. Regarder les corps ouvriers se conformer dans la position de ceux qui doivent se contenter de leur existence actuelle. Comprendre que ces corps obéissent encore à d’anciennes règles. Comme les symboles d’une ultime survivance au processus de dérèglement de toutes les règles que Jean Baudrillard (qui vient de mourir comme l’annonce le journal que j’achète à la gare) a si élégamment théorisé. Prendre un TGV. S’étonner qu’il s’arrête dans la petite ville de Sablé pour la seule raison que son maire est un ancien ministre de la République et, murmure-t-on, un probable premier ministrable dans l’hypothèse de la victoire de Nicolas S.
Se souvenir qu’adolescent, je m’y arrêtais déjà à Sablé, après un lent trajet dans un vieil omnibus tracté par une micheline afin d’y passer l’après midi avec une jeune fille blonde dont j’ai oublié le prénom (et même jusqu’à son visage), mais non que j’en étais amoureux, sans que ce sentiment soit pour elle, partagé. Excusez-moi, cela fait un paquet d’années, je crois.
Arriver à Saumur, traverser les deux bras de la Loire sous un crachin qui voudrait nous faire croire à son possible cousinage breton. Entrer dans le petit théâtre à l’italienne, au rideau peint, où se déroule le colloque auquel je dois assister et qui fonde le prétexte à cette expédition professionnelle. A midi, la sirène située sur le toit du théâtre et qui se trouve convoquée pour ses exercices mensuels au nom de l’obsédant principe de précaution, interrompt l’intervention de l’oratrice italienne, qui paraît forcément comme chez elle dans ce théâtre-là… partir déjeuner et à la table que je choisis, hésiter à reconnaître d’anciennes connaissances. Excusez-moi, cela fait un autre paquet d’années, je crois. Et fêter ses retrouvailles en trinquant d’un verre de Saumur, évidemment.