La toponymie des villes andines et des lieux que nous traversons est un magnifique jeu de piste linguistique, historique et culturel. Cette géographie de l'imaginaire est la plus belle, - et, avouons-le - souvent la seule des lectures qui nous est donnée en voyage !
Je m'en abreuve régulièrement, recherchant non pas l'exactitude d’une courbe de niveau dûment répertoriée par l'oeuvre méthodique de générations de géographes, mais bien un mot nouveau, un lieu de mémoire qui aurait échappé à mes précédentes lectures...
Le premier étage de la toponymie andine est avant tout pragmatique. Véritable cartographie de lieux-dits, c'est le territoire des Hommes, le monde d'en bas ! Pas d'imaginaire dans ces noms-là, sauf peut être dans l'exotisme des sonorités Quechua. Pour nommer leur ville ou leurs alentours immédiats, les sociétés précolombiennes restent dans le registre du descriptif : Ayacucho (le coin des morts), Rumichaca (le pont de pierre), Cajabamba (la plaine des épines)... Dans le registre des mots les plus utilisés on trouve « bamba » (ou « pampa »), qui signifie « plaine », ou bien encore « marca », qui signifie « ville », sans compter « tambo » (ou « tumpu »), signifiant « l’auberge ». Des milliers de noms de villes et villages peuvent être déclinés ainsi : Tomebamba (la plaine des tumis), Cajamarca (la ville des épines), Huaritambo (l’auberge des Huari, nom du premier grand Empire guerrier des Andes, autour de l’an mil). Je vous laisse trouver la traduction de Bambamarca, ville d'où nos chevaux sont originaires. Elle est un grand classique de la toponymie sans imagination des Incas !
Au second étage de la toponymie, nous entrons dans le domaine des légendes, des contes populaires et des histoires profanes : le lac de la couleuvre, la lagune des trois croix, les « escalerillas » de Huaylillas... Ce blog vous dévoilera petit à petit toutes ces histoires... Territoires frontières, en marge, objets de convoitises et de fantasmes. Nature méconnue ou hostile. Les Hommes expliquent l'incompréhensible par le surnaturel, le danger par la croyance ou la superstition, la beauté par la légende... Prenons garde cependant à ne pas généraliser : « Muyuna » (le lieux où l’on fait demi-tour) aurait pu exciter votre imagination... Et bien, sachez qu’ils ne s’agit que du denier pâturage avant un col infranchissable pour le bétail de la région d’Achupallas !
Enfin, avec l'altitude s'élève la pensée et la force poétique. L'imagination s'emballe ! Aux dernières sphères de la toponymie, celles qui frisent avec les sommets andins, la nature joue à jeu égal avec les Dieux. Nous entrons dans le domaine du sacré et des légendes. L'Ausangate, le célèbre glacier situé à 5000 mètres, est aussi un lieu de culte, ancien « apu », montagne sacrée des Incas où chaque année des milliers de fidèles se rendent en pèlerinage. Souvenez-vous des volcans équatoriens, la « transe de glace » (Chimborazo), le « cou de la lune » (Cotopaxi) ou « la bouche de l'enfer » (Tungurahua)...
Impossible de terminer ce manifeste en faveur de la toponymie sans évoquer le destin d'un savoyard qui, encore aujourd'hui, à « le pouvoir de nommer ». Dans son livre, "L'arche des Kerguelen" (Flammarion 1993), Jean-Paul Kaufmann raconte l'histoire fascinante de cet homme dont la passion consiste à se rendre dans cet archipel perdu des Terres Australes et Antarctiques Françaises pour y parcourir parmi les derniers espaces non répertoriés de la planète. A chacun de ses retours, il confie à la commission de la toponymie française, - qui transmet ensuite à l'ONU – ses dernières « inventions » : le nom d'une ancienne amie pour un lac, celui d'une passion littéraire pour une colline... Privilège hors norme d'un monde presque fini...
Sébastien