Nous avons besoin de repos après cette fatigue intense. Nous partons donc en bus de Humachuco pour rejoindre Trujillo, ville côtière. De là, nous partirons pour Lima pour ensuite rejoindre Cusco. Arrivée le matin à Trujillo : la ville semble étrangement déserte. A la station de bus, on nous annonce une grève et les départs pour Lima sont différés. Qu'à cela ne tienne, un bus part miraculeusement pour Chimbote nous rapprochant un peu plus de notre but. Nous montons sans sentir de danger. Une grève des bus, qu'est-ce au juste ? Au pire à Chimbote, nous ferons du stop jusqu'à Lima.
Arrivée sur Chimbote
Il est toujours difficile de raconter la peur, la vraie, celle qui tient au corps pendant des heures parce que l'on ne voit plus aucune issue, parce que l'on craint peut-être bêtement pour sa vie. Chimbote, un nom, une ville qui résonne comme le purgatoire. Le bus s'arrête soudainement aux faubourgs de la ville. Tous les passagers sont sommés de descendre. Grève des bus ? Non, en réalité il n'en est rien. Il s'agit d'une manifestation contre le chômage. Nous voyons des fumées au loin, entendons des bruits sourds. La tension monte, le coeur commence à palpiter. Le danger est là, présent, palpable. La poussière règne en maître. Montagnes, plantes, habitations se confondent dans une couleur marron délavé, embrumés non par la Neblina mais par l'épaisse fumée des usines de farine de poissons, grisâtres et nauséabondes. Les routes ont été barrées par des pierres jetées sur l'asphalte, des troncs d'arbre et des pneus brûlent se rajoutant à l'odeur pestilentielle de la ville. Le soleil écrase tout. Nous marchons comme en temps de guerre. Véritable exode sur les routes, tous les gens chargés de valises. La route se poursuit interminable, nous marchons avec le groupe descendu du bus. Tout le monde a peur et c'est visible. Nous croisons des groupes d'hommes, torses nus, foulards cachant leur visage, barres de fer ou pierres à la main. Silence ou cris. 300 personnes au moins, rassemblées dans cette atmosphère menaçante. La foule gronde. Nous sommes repérés. « Gringos, gringos » et des sifflements au passage d'Aurélia, sifflements plus bestiaux qu'humains, sortis d'un trop plein de colère, de rancoeur. Nous sommes des cibles parfaites et nous en avons conscience. Soudainement mouvement de foule, tout le monde se met à courir dans les cris. Nous sommes prêts à lâcher nos sacs à dos et ne garder que l'essentiel : le matériel audio et photographique et les pellicules déjà prises. L'atmosphère devient intolérable. 2 h 30 de marche sous ce soleil. Une charrette conduite par un enfant nous permet un repos éphémère car l'enfant ne s'aventure pas plus loin qu'une certaine partie de la route. Les émeutes grondent au loin. Des journalistes nous filment. Deux gringos perdus au milieu de cette jungle humaine, dans la noirceur polluée de la ville, que rêver de mieux ? Sébastien négocie tant bien que mal pour que la police vienne nous chercher. Il faut se protéger. Tout le groupe avec qui nous marchions se désolidarise. Il n'y a plus de remparts, plus de chaleur humaine. Sur la route, des femmes en pleurs : elles viennent de se faire dévaliser par des pilleurs. En larmes. Et pas le temps de s'apitoyer. Une voiture de police vient finalement nous chercher. Nous sommes derrière les vitres teintées. Le paysage défile : pneus qui flambent, groupes avec barres de fer qui attendent. Nous sommes déposés dans un hôtel de luxe, sécurisé, à l'abri de cet enfer urbain, abasourdis par la chaleur et par la peur qui nous a collé au ventre.
Deux jours immobilisés, retranchés dans les quartiers de l'hôtel attendant que passe la tempête. Durant cette journée, il y aura eu deux morts et six blessés. Un mort tué dans les affrontements, une femme décédée d'une crise cardiaque (peur ou déshydratation dans les bus ?).
Violence contenue. Chimbote, voyage au bout de l'enfer ? Peut-on réellement raconter la peur ?
Aurélia