En colère... une sorte de rage intérieure que je contiens de plus en plus difficilement. Colère contre soi, contre les Autres. Par manque de dialogue, par non-envie de dialogue et par impossibilité.
Des hommes allongés par terre, ivres morts. Toujours. Dans une cour sordide, au milieu des cochons, de la fange, assise sur un sac de patates ( qu'elle mangera plus tard) traînant dans l'urine des chèvres, une femme sans âge me prend le bras, les yeux imbibés d'alcool, l'haleine avinée, le regard un peu fou, et me répète dans un langage d'entre deux (Quechua-Espagnol) : « Emmène moi dans ton village ». C'est la seule phrase qu'elle répète en boucle. A côté d'elle se tient sa fille regardant le spectacle de sa mère.
Aucune empathie. Rien simplement un écoeurement après toutes ces semaines où nous sommes confrontés à ce désarroi noyé dans l'alcool dès 8 heures du matin. Rien que de la colère et l'envie de lui arracher violemment sa main de la mienne. La colère contre elle, contre sa misère, son manque de pudeur ? Du fait qu'elle ne se rend pas compte ou plus compte.
De la colère contre moi car je ne suis pas capable d'accepter ce décalage, ce fossé, cette frontière, car je ne sais pas comment faire pour instaurer un dialogue.
Peut-être aussi car inconsciemment qu'on le veuille ou non, je ressens une forme de supériorité au niveau de l'éducation, du mode de vie, de l'hygiène. Peut-être parce que je la regarde non comme un être humain mais comme un animal en détresse. De telles pensées sont difficilement avouables, et les écrire, n'en parlons pas, mais c'est ainsi. Mais au fond de quel droit ?
De la révolte.
Nous nous levons, la femme aux yeux fous nous voit nous en aller. Elle ne me parle plus de l'amener dans son village. Elle a une phrase plus dure, plus rude, plus vraie : « Si vous n'étiez pas venus avec mon oncle, je ne vous aurais jamais invités »
A la sortie de sa maison, un peu plus loin, un homme titube. Il ira s'étaler dans un champ, inconscient, au milieu des bêtes. Telle me semble être la réalité des villages andins si reculés.
Aurélia