A l’approche de Beyrouth, l’avion s’incline après avoir sorti les volets et le train. L’hôtesse nous annonce l’arrivée en arabe puis en anglais. L’appareil descend et cachant mon émotion en me récitant les manœuvres d’approche , je jette un regard vers le hublot. Dans la nuit, on ne voit de Beyrouth qu’une multitude de points lumineux qui s’étendent comme une guirlande tout le long de la côte. Raouché est invisible pour moi, seuls les libanais savent apercevoir le mince ruban blanc et roux qui constitue la côte sur cent kilomètres.
On devine la montagne proche grâce aux villages alentour qui scintillent comme des lucioles. La capitale baigne dans un halo orangé qui se prolonge à la sortie de l’avion. Cette lumière ajoute encore de la chaleur qui m’arrache à l’avion ; un car bondé… plutôt un autobus, nous livre dans l’aéroport, encore en construction.
Il est 23 heures, la température est de 29 degrés, mes premiers beyrouthins sont en kaki avec mitraillettes. Le pays est occupé, c’est une démonstration . Je m’attendais à une sévère pagaille, mais tant bien que mal, chacun trouve sa file d’attente.
« Etrangers » je suis la file tandis que Sabah se place au comptoir« Libanais »…
« Etrangers ». Je ne sais même plus combien de fois j’ai dû présenter mon passeport. Un
porteur libre pose les bagages sur un chariot et nous passons le dernier barrage pour accéd-
er au hall d’accueil.
Accueil, oui ! Des centaines de personnes sont agglutinésderrière les barrières apostrophant
les familles, criant leur joie comme des fans à la sortie d’une star. Des yeux pétillent,
les visages s’éclairent de larges sourires, dès qu’ on aperçoit celui ou celle qui vit loin
de chez lui, loin de sa famille et des traditions .
Je n’avais, de ma vie, entendus des larmes aussi bruyantes. Le cœur chaviré, j’aperçois Bassam
qui s’avance, me prend dans ses bras comme si j étais un frère. Bienvenue, Ahlan, oui je
ressens peut-être pour la première fois le sens du mot Bienvenue. Rien, nous ne
faisons plus rien, Bassam se charge de tout, il paie le porteur, amène la voiture. Pendant qu’il
est parti une cohorte de « taxis » klaxonnent pour nous emporter, et, parfois
avec insistance. Ce qui donne un concert cacophonique ponctué du cris des voyageurs
qui s’apostrophent …
Premier bain dans la nuit bruyante de Beyrouth. Bassam est de retour, impossible
de l’aider à charger les bagages, il nous ouvre les portes, règle la clim. trop chaud ?
Trop froid ? Bienvenue au Liban ! Ces mots résonnent dans ma tête.
Passées les chicanes de blocs de bétons déposés sur l’avenue de l’aéroport, on roule dans la nuit par des routes cahoteuses, traversons des terre-pleins, coupons des carrefours sans priorités, glissons entre les voitures, et quelles voitures ! des ferrailles roulantes, sans feux, parfois sans portières, des limousines d’un autre âge, des camions aux mille couleurs chargés de ballots sur deux fois la hauteur du véhicule ! Ah un 4x4 de luxe, intérieur cuir, assise à l’arrière, une femme superbe qui jette un regard sombre et profond sur la nuit de Beyrouth.
Tiens, un reste de Peugeot : le pare-choc arrière traîne sur l’asphalte , illuminant le sol d’une pluie d’étincelles. Et, là, plus incroyable, un feu, un bon feu tricolore, rassurant, civilisé, merveille de protection pour les humains citadins. Oh, le beau feu si fier d’être rouge… nous passons sans ralentir, juste un coup d’œil à droite et à gauche. Impressionnant la conduite au Liban, c’est presque de l’art et tout ça presque sans feux tricolores ni panneaux...
C’est le code de l’avertisseur, de la débrouillardise, parfois de l’élégance, souvent de la force.