Je reviens ici (dans ce pays si souvent visité) dans la semaine qui précède ces si curieuses élections législatives, toutes orientées qu’elles sont par l’enjeu de conserver une place de premier rang au Président Poutine dont le second (et dernier mandat selon la Constitution russe) s’achèvera au mois de mars prochain. Je reviens ici en ayant voulu pouvoir écrire que « j’y reviens dans la fièvre bruissante et passionnée qui précède les élections », dans l’acceptation complaisante de la petite vanité de celui qui y vint autrefois pour contribuer à conforter un mouvement de démocratisation locale. Mais l’écrire serait mentir. Non, ce serait plus que mentir, puisque écrire à propos de ce pays qu’est la Russie est pour moi déjà mentir, dans l’impossibilité que je suis d’advenir ce « peseur d’âme » dont parle Umberto Ecco. Non ce ne serait pas mentir, mais trahir ! Pas de « fièvre » politique ici en fait, mais une « scène » qui se donne voir à la télévision, dans quelques revues (the new times, Novaya Gazetta…) et dans la rue. La rue où s’affiche l’omniprésence du parti présidentiel Russie Unie et qui proclame sa rhétorique de protection (« soin, protection, appui ») contre « Eux », les ennemis intérieurs et extérieurs de la « Russie unie et invincible », par la voie de massives affiches et de tracts distribués par des « militants » rémunérés, femmes déjà âgées pour la plupart, heureuses de trouver dans cette activité, un complément de ressources à leurs pensions qui peinent à juguler l’inflation qui s’est affolée ces derniers mois. La rue dans laquelle les militants des autres partis sont empêchés régulièrement de distribuer leurs professions de foi, pour cause de non-conformité de leurs tracts (comme quand le nom du parti n’apparaît pas de façon suffisamment significative !) ou que cette distribution, effectuée en compagnie, pourtant, des « militants » de Russie Unie, à la sortie des stations de métro, perturbe l’ordre public.
La rue où les manifestations autorisées des partis d’opposition s’achèvent immanquablement par leur encerclement par des provocateurs qui proclament des slogans racistes suscitant l’intervention des forces de l’ordre pour cause, là encore, de trouble de l’ordre public, conduisant l’arrestation des leaders ( Kasparov, Chendérovitch…).
Et sur cette scène semble se jouer une pièce (ou bien s’agit-il déjà d’un drame ?) où coexistent l’ordonnancement d’une forme de démocratie procédurale (une élection au suffrage universel et à la proportionnelle, des députés qui iront siéger à la DOUMA, est effectivement organisée), en même temps que la domination d’un parti (d’une clan ? d’un homme ?) sur le gouvernement de la Russie.