Dans un village, pas de très loin de Tikhvine, à environ 250 kilomètres de Saint Pétersboug, un ancien soldat de l’armée rouge me raconte ses « guerres ». En Egypte contre Israël, puis à Tchernobyl pour aller récupérer une équipe de mineurs, ensevelie sous le réacteur qu’ils étaient venus tenté désespérément d’enterrer. Et depuis, le corps dont il dit qu’il est à l’intérieur tout déglingué et pourtant fièrement debout, devant nous, sa poitrine arborant les décorations qui rappellent le courage de ceux qui furent envoyés contenir la furie nucléaire…
En l’écoutant, je me souvenais de cette autre histoire de « tchernobili », raconté par Pavel Vadimov, dans son livre Lupetta, celle de Vitalik : « Pour lui, tout avait commencé à la fin d’avril 1986, lorsque, commandant d’un détachement d’hélicoptères d’aviation civile, Vitalik fut réveillé un beau jour, pour être envoyé de toute urgence quelque part, pas loin de Kiev. Les détails de l’opération furent communiqués aux aviateurs sur place, mais il était trop tard pour refuser : un ordre est un ordre. D’autant plus que personne parmi les liquidateurs ne se doutait du danger réel. Ils ont fait quelques dizaines de vols, en jetant sur le réacteur explosé des centaines de kilos de plomb, de dolomite, de bore, etc. Ils ont touché, après l’opération, un salaire aussi généreux que les doses d’irradiation.
Pendant quelques années, Vitalik a tenu bon, mais il a finalement crevé quand même. Sans préambule. Un beau jour, il a éternué et est tombé dans les pommes, puis dans le coma. La radio a révélé la présence d’un infiltrat dans son nasopharynx, les médecins y ont découvert une vieille sinusite maxillaire. Quelques jours plus tard, on l’a sorti du coma (« pendant le coma, je n’ai fait que voler avec mon hélicoptère, comme un con »), la « sinusite » fut guérie et on l’a laissé rentrer chez lui. Sa joie fut de courte durée. Un mois plus tard, une douleur au cœur est apparue, bien qu’auparavant, il n’ait jamais connu de problèmes. Encore un autre hôpital et cette fois-là, le diagnostic n’était pas encourageant : besoin d’une opération urgente pour installer une valve cardiaque, sinon son coeur risquait de s’arrêter dans les semaines suivantes. « Qu’est-ce que c’est que cette merde ? », se demandait Vitalik. J’avais toujours une sacrée bonne santé. Et là, tout s’écroule à tour de rôle ! ». Il ne se rappelait même pas de son court voyage, ô, sancta simplicitas. Grâce à une relation, il a réussi à se faire opérer par un chirurgien cardiaque reconnu de Moscou, dont la liste d’attente est complète pour presque dix ans et qui lui a installé sa valve. Avant de laisser Vitalik quitter l’hôpital, il lui a conseillé de faire un examen immunologique, pour ôter tout soupçon, et il a touché son bureau. Mais la couverture plastifiée de la table du chirurgien n’a pas remplacé le bois, et pour résultat de son examen, Vitalik a entendu cette sentence : sarcome. Le traitement chimiothérapique et la transplantation de la moelle épinière devenaient absolument indispensables, et chaque jour diminuait ses chances d’être sauvé, mais tout cela devait attendre que le coeur s’habitue à sa nouvelle valve. Ce n’est qu’à ce moment que Vitalik a pensé à Tchernobyl. Il a téléphoné dans toutes les villes pour chercher ses anciens collègues, mais aucun d’entre eux n’était plus en vie. Vitalik ne voulait pas baisser les bras ».
Et avec ce soldat, rencontré dans ce village, nous avons trinqué et bu de la Vodka, comme il se doit. Nous avons trinqué à la vie !