Le quartier de la Balance à Avignon est le coeur rénové de la ville. Au milieu de constructions modernes, froides et minérales, se dressent encore aujourd’hui quelques vestiges du passé, façades d’hôtel renaissance, vierges abritées par les montjoies, - ces petites niches aménagées dans les murs, à l’intersection de deux rues-, portes anciennes et ouvragées, détails de sculptures gothiques...
Situé sous le Rocher des Doms et le Palais des Papes, descendant par degrés vers le Rhône et le Pont Saint Bénézet, le quartier doit son nom à l’enseigne d’une auberge médiévale. Il est le centre historique de la cité et même préhistorique puisque des fouilles ont permis d’y découvrir des sépultures du néolithique.
Avant d’être ce lieu froid, un peu aseptisé, la Balance, jusqu’à sa rénovation, fut un quartier populaire, coloré et bruyant. La Balance des ouvriers et des petits artisans, des femmes discutant sur le pas de leur porte, ruelles encore sonores du piaillement des enfants, des cris du rempailleur, du marchand de bois, du ferblantier... La Balance des gitans dansant des fandangos endiablés au cabaret du coin, la Balance des "femmes qui fument", prostituées de la rue des Grottes, la Balance des peintres plantant leur chevalet au milieu des maisons en ruines. La Balance, petites calades tortueuses et sombres, oasis de fraîcheur pendant l’été brûlant, pentes rapides dégringolant allègrement de la place du Palais au fleuve, richesses architecturales cachées sous une couche de vétusté et de saleté.
Rue de la grande Fusterie Un avignonnais, - le Père A., prêtre ouvrier, a vécu pendant son enfance à la Balance, rue de la Grande Fusterie, dans les années 1930. Il nous a raconté ce qu’était la vie entre les deux guerres dans ce quartier.
La rue de la Grande Fusterie abritait de nombreux petits commerces très modestes. Mon père tenait un commerce de vin. Le local de vente était au rez de chaussée et nous habitions au premier étage. L’immeuble situé au 31 -32 était vétuste et l’appartement n’avait ni toilette, ni salle de bain. Mais le grand confort était l’électricité et l’eau courante. Tout le monde, à Avignon, dans les classes populaires, n’en avait pas autant en ce temps-là. Notre rue conviviale et animée offrait un joyeux spectacle. Chaque jour passaient les marchands ambulants, la poissonnière roulant sa petite voiture à bras et criant : "Aloses, aloses du Rhône!" puis c’était le fournisseur de petit bois : "le bois, le bois d’allumettes, le bois pour les fourneaux", le marchand d’escargots lançait à son tour sa chanson en provençal : "A l’aigo soun les limaçouns, i en a des gros et des pitchouns". L’un livrait le lait à domicile, l’autre avec un grand panier : "Les bons croissants, les brioches au beurre, les pains au chocolat"... Dès qu’il faisait beau les mères descendaient leur chaise et s’asseyaient devant leur porte pour bavarder interminablement... Et nous, les enfants, nous jouions dans la rue, autour d’elles, aux billes, au jeu de l’oie... Nous n’avions même pas un ballon car c’était un peu trop coûteux, mais on pouvait nous faire confiance quant à l’imagination pour le jeu. Ah ! Ces parties de cache cache dans toutes ces petites rues aux recoins obscurs, dans les passages étroits, comme celui du Limasset, dans les calades escarpées, comme celle de la Pente Rapide... Avec mon copain Félou dont le père avait un magasin de sanitaire dans la rue du Limas, avec mon frère Pierrot, avec Marcel, Michel... et tant d’autres, que d’aventures nous avons vécues. La rue était notre domaine, pas de voiture et si une s’aventurait chez nous, tout le monde se mettait aux fenêtres pour la voir passer.Les rues de la Grande et de la Petite Fusterie doivent leur nom aux ouvriers fustiers qui travaillaient le bois au Moyen-âge. Celui-ci arrivait en trains flottants par le Rhône descendus des Alpes ou du Jura par la Saône. La rue de Limas au XV siècle donnait sur le port du Rhône. Les fustiers y entreposaient leur bois. Lors des crues, elle était souvent inondée et recouverte de boue et de limon d’où son nom.
Si Elsa Triolet se promenant dans Avignon fut subjuguée par la Balance et par ses rues, il faut bien reconnaître qu’après guerre de 1940-45, l’état de vétusté était tel qu’il fallut prendre une décision. Les partisans de la rénovation qui prônaient la totale destruction du quartier et ceux de la restauration qui demandaient la conservation des maisons et leur remise en état s’opposèrent. Après les travaux qui ne furent complètement achevés qu’en 1980 le quartier présente de nos jours une partie rénovée et l’autre restaurée de part et d’autre de la rue de la Balance.