Départ pour Beyrouth. Les halls d’aéroports me procurent toujours la même sensation : un étrange calme mêlé à une excitation dissimulée qui grandit au fur et à mesure, au détour d’un couloir, en voyant s’afficher les vols sur un écran télé.
Je somnole pendant tout le trajet, de temps en temps, je regarde les gens autour, j’écoute les bribes de conversation, les langues qui s’entremêlent dans une confusion étouffée. Les pleurs des enfants, les rires des autres, les regards échangés, les sourires. L’avion a atterri à 16 heures, heure locale, j’ai tout de suite senti que je ne retrouverais pas les premières sensations que lorsque j’ai posé un pied en Egypte. Dans les couloirs froids aux lumières néons, les gens sont ordonnés, répondent, parlent en français. Il n’y a pas cette cohue de l’aéroport du Caire, pas ce mélange détonant, la foule, les gens qui hurlent, crient pour rameuter d’éventuels clients dans leur hôtel, leur taxi.
Après avoir récupéré la valise, la sortie : une masse de personnes attend, faisant des signes, certains avec des bouquets, guettant le passage de celui ou celle attendu.
Dans une autre ville, dans un autre monde.
Traversée de Beyrouth, tant de voitures, il y a tant de choses à regarder, des panneaux publicitaires partout : des femmes en soutien-gorges recouvrant des pans entiers d’immeubles. Le champ visuel est rapidement brouillé, submergé par tant d’éléments. Le regard sélectionne : immeubles à l’abandon encore criblés des traces d’obus côtoyant de nouveaux bâtiments flambants neufs, de couleurs vives. Contraste saisissant. Le « neuf » pour étouffer la destruction, comme une disproportion, une volonté d’oublier. Je distingue la mer un peu plus loin. J’adore les premiers instants d’immersion dans une ville, c’est à ce moment là, c’est dans ces premiers moments fugitifs que l’on sait si l’on va aimer regarder la ville et si la ville va se laisser voir. Je crois de plus en plus fortement à cette réciprocité, à l’échange qui se crée, aux premières impressions.
Des fils électriques se croisent, grimpent le long des murs des immeubles, se contorsionnent. Le ciel est lourd et pesant et diffuse une lumière cyanée qui donne un effet presque irréel.
La maison d’Antioche, ancienne demeure de religieuses, une bâtisse blanche où s’entreposent des objets sans vie, sans corps, des icônes attendant d’être restaurées. La chambre : deux petits lits en bois de pin. A l’étage supérieur en plein déménagement : tableaux au sol, posés contre un mur fissuré, vierges multicolores, un matelas. Les objets, même dans ce désert, semblent avoir pris une autre dimension. Ils résistent… simplement. Ils disent tant de choses : ce petit christ en croix, ce portrait de sainte Thérèse touchée par la grâce, ne représentant plus le portrait de quelqu’un, mais un au-delà insoupçonné, une croyance.
La lumière tombe rapidement, les immeubles prennent une couleur rouge, couleur de terre.
Je sais pertinemment que ce premier regard sur Beyrouth demeurera, que j’y revienne bien plus tard ou pas. Beyrouth qui se donne sans se donner, Beyrouth qui panse ses plaies, Beyrouth dans sa foi immuable qui lui a permis de se redresser.